À bicyclette ! ☆☆☆☆


Youri, le fils de Mathias Mlekuz, s’est suicidé en 2022. Son père, dévasté de chagrin, a entrepris de refaire le voyage en vélo que son fils avait effectué quatre ans plus tôt, de La Rochelle à Istanbul. Son vieil ami, Philippe Rebbot, l’accompagne. Il lui souffle l’idée de documenter leur voyage et d’en faire un film.

Perdre un enfant est pour un parent la plus grande souffrance qui puisse s’imaginer. Un suicide la rend plus cruelle encore, ajoutant la culpabilité à la douleur de la perte. J’en parle d’expérience : ma sœur s’est suicidée en 1994, laissant ma mère en miettes.

Dès la première scène, Mathias Mlekuz nous prend en otage de son deuil. Elle se déroule sur les bords de l’Atlantique, près de La Rochelle. Le réalisateur entouré de quelques amis y prononce un discours plein d’émotion et enfourche sa bicyclette. Direction : le Bosphore ! C’est le début d’un long voyage cathartique entre amis. Car le père inconsolable peut s’appuyer sur son ami de toujours : l’acteur Philippe Rebbot, alcoolique, tabagique… et empathique.

Avant de voir L’Attachement, je redoutais la surenchère lacrymale. Le miracle a eu lieu et le film exceptionnel de Carine Tardieu – auquel j’ai bien failli mettre quatre étoiles – m’a emporté. Même crainte à l’entame d’À bicyclette ! Mais la crainte hélas ici s’est révélée fondée. Car très vite, le vrai-faux documentaire s’installe dans un rythme ronronnant : des travellings champêtres avec nos deux cyclistes traversant l’Europe alternent avec de longs dialogues alcoolisés larmoyants durant lesquels Mathias expulse son chagrin et Philippe fait l’apologie de l’amitié. Soyons honnêtes : le film raconte aussi des rencontres comme celle, hilarante, avec une propriétaire de Airbnb control freak et… nudiste.

Le malaise augmente encore lorsqu’on réfléchit à la construction du film. La caméra, muette et invisible, pourrait nous laisser penser qu’elle a glané des moments sur le vif. Mais À bicyclette ! a été écrit et À bicyclette ! est joué – par des acteurs au demeurant excellents. Sa spontanéité ne pouvait être que feinte. Quant Mathias pleure, l’opérateur son a peut-être réclamé une seconde prise à cause d’un bruit parasite. Quand Mathias et Philippe s’engueulent, il a peut-être fallu recommencer la prise parce que la lumière était mauvaise.

Je me suis retrouvé à la fin du film très agacé par ce produit frelaté. J’ai eu le sentiment que son réalisateur, au chagrin, je le répète, ô combien légitime, s’était acheté une psychanalyse aux frais des spectateurs. Sa sincérité indiscutable s’est laissée dépassée par sa roublardise. Mon coup de gueule apparaîtra sans doute bien injuste à ceux que le film a émus. Mais le procédé, impudique et artificieux, ne laisse de me déranger.

La bande-annonce

Le Mohican ★★★☆

Joseph exploite la bergerie qu’il a héritée de son père. Sa localisation en bord de mer suscite bien des convoitises.  Au milieu des splendides résidences balnéaires avec vue sur mer, Joseph fait figure de dernier des Mohicans. Il reçoit d’un caïd de la mafia une offre qu’il ne peut pas refuser, même si l’abandon de sa bergerie et sa reconversion forcée lui sont insupportables. L’altercation entre les deux hommes tourne mal. Un coup de feu part. Joseph doit prendre le maquis, poursuivi à la fois par les gendarmes et par la vendetta.

La Corse est décidément à la mode. Après Borgo en avril –  dont l’héroïne vient de se voir décerner le César de la meilleure actrice, après À son image en septembre, après Le Royaume en novembre, voici à nouveau un film tourné sur l’Île de beauté. Les acteurs non professionnels qu’on y voit, avec leur trogne pas possible et leur accent inimitable, sont d’ailleurs pour certains les mêmes, qui circulent de film en film. Carton plein pour ces films qui, sans complaisance, dressent le portrait kaléidoscopique d’une île si fière de son identité toxique.

Le Mohican ajoute une pierre à ce qui pourrait constituer un « portrait de la Corse en quatre chapitres ». Il montre qu’elle est l’otage d’une mafia dont la lutte pour l’indépendance est devenue la couverture d’activités lucratives : extorsion de fonds, bétonnage du littoral… Face à elle, comme dans un western hawksien, Joseph n’a rien d’autre à opposer que sa droiture taciturne. Frédéric Farrucci ne l’héroïse pas : Joseph n’est pas un surhomme. Alourdi par quelques kilos en trop, il peine à courir, au point qu’on se demande comment il réussit systématiquement à semer ses poursuivants. Ce n’est pas non plus un as de la gâchette ni un homme des montagnes capable de survivre avec des baies sauvages et le lait des chèvres.

Le Mohican pourrait se borner à raconter cette traque. Mais il ne se limite pas à cette histoire-là. Parallèlement s’en tisse une autre. L’initiative en revient à Vanina, la nièce de Joseph. La pinzutu, émigrée sur le continent, revenue en Corse pour les vacances, va reprendre la bergerie de son oncle et y assurer une continuité sans laquelle elle serait tombée aux mains des promoteurs. Surtout, elle va lancer sur les réseaux sociaux une légende, comme l’une de celles qui circulaient au Far West : la légende du dernier des Mohicans qui résiste, seul, face à la mafia et à l’omerta.

Porté par un Alexis Manenti, qui trouve enfin un rôle à sa mesure en haut de l’affiche, écrit avec un tempo soutenu qui maintient l’attention, Le Mohican est une réussite dont le seul handicap est la comparaison avec les films corses remarquables qui l’ont précédé.

La bande-annonce

A Real Pain ★★☆☆

David (Jesse Eisenberg) et Benji (Kieran Culkin) sont cousins. Ils ont grandi ensemble à New York. David est aussi taiseux que Benji est volubile. Ils décident d’effectuer ensemble en Pologne un circuit sur les traces de leur grand-mère, survivante de la Shoah. Ils rejoignent à Varsovie un groupe de touristes cornaqués par James (Will Sharpe), un guide britannique féru d’histoire.

La bande-annonce de ce film m’avait mis l’eau à la bouche. Elle m’avait laissé escompter un film drôle, touchant et intelligent. Drôle comme ces buddy movies où l’appariement forcé de deux personnages que tout oppose (Brel et Ventura dans L’Emmerdeur, Depardieu et Richard dans La Chèvre) suscite le rire. Touchant comme une visite des lieux de mémoire de la Shoah en Pologne doit immanquablement l’être. Intelligent comme son titre polysémique : A Real Pain signifie à la fois, au pied de la lettre, un vrai chagrin, comme celui que provoque la mort d’une aïeule et qui relativise les petites irritations dont nos jours sont tissés mais A Real Pain peut aussi signifier l’enquiquineur, le boulet.

Tous ces ingrédients étaient au rendez-vous. L’alliance de la carpe et du lapin, de David le timoré avec Benji, le fort-en-gueule, produit son lot escompté de situations comiques. La visite de la Pologne, du ghetto de Varsovie au camp de Maidanek, suscite évidemment un silence respectueux comme elle invite à une réflexion sur le tourisme de la Shoah (on se souvient du livre de Jonathan Safran Froer Tout est illuminé et de son adaptation à l’écran avec Elijah Wood parti sur les traces du shtetl de son grand-père en Galicie). A Real Pain a un petit parfum allenien (d’ailleurs Jesse Eisenberg a joué deux fois chez Woody Allen en 2012 et 2016) avec ses dialogues ciselés et pleins d’ironie, et la place laissée à la musique – ici les oeuvres célébrissimes pour piano de Chopin.

Pour autant A Real Pain m’a laissé sur ma faim. J’y ai pris moins de plaisir qu’escompté. Il m’a donné une sensation de trop peu, comme celle que procure un joueur de tennis qui retient ses coups. La faute, une fois encore, à une bande-annonce qui révèle les principales chevilles du film et ne laisse aucune place à la surprise. La faute à un scénario trop modeste dont l’élégance et le refus du sensationnalisme se retournent contre lui : ainsi de la seule rencontre du film avec des autochtones, devant l’ancienne maison de la grand-mère, ainsi de l’épilogue du film.

La bande-annonce

L’Inhumaine (1924) ★★★☆

Claire Lescot, une cantatrice adulée, repousse tous les hommes qui lui font la cour. Sa froideur désespère l’un de ses sigisbées, le savant Einar Norsen, qui, fou d’amour , après une ultime rebuffade, précipite son bolide dans la Seine. Son suicide fait scandale. D’autant que le lendemain, Claire Lescot devant une foule haineuse, se produit au théâtre des Champs-Elysées dans un récital que la décence aurait dû la convaincre d’annuler.

L’Inhumaine est un des chefs d’oeuvre du cinéma muet, magnifiquement restauré en 2015. Il vaut surtout pour ses décors futuristes réalisés par l’architecte Robert Mallet-Stevens et par le peintre Fernand Léger dont on reconnaît le goût pour les volumes géométriques et les machines vrombissantes.

Son rôle principal est tenu par Georgette Leblanc, la sœur du célèbre romancier Maurice Leblanc (créateur d’Arsène Lupin) et la compagne de Maurice Maeterlinck. Forte tête, elle avait fait fortune aux Etats-Unis et accepté de financer une partie du film à condition d’en être la tête d’affiche, quand bien même elle n’avait plus l’âge du rôle, ni le physique. Elle fait penser à Sarah Bernhardt.

L’Inhumaine était projeté à la Fondation Seydoux devant la Société des amis de Balzac. Un débat suivait la projection durant lequel la présidente de cette société savante, Anne-Marie Baron, défendait une thèse inédite : L’Inhumaine serait une adaptation de La Peau de chagrin auquel il emprunte il est vrai plusieurs traits.
Je ne suis pas suffisamment versé dans Balzac pour discuter cette thèse. J’ai été impressionné par le modernisme d’une oeuvre qui vient de célébrer son premier siècle. On y voit des bolides, des machines, un savant qui, comme le Dr Frankenstein ou comme Rotwang dans Metropolis croit avoir découvert le secret de la vie. Plus que la référence à Balzac, c’est cette thématique qui m’a frappé. On la retrouve dans tous ces chefs d’oeuvre des années vingt : la science prométhéenne, son progrès inéluctable qui lui permet de défier le pouvoir des dieux et de repousser la fatalité de la mort, voire de créer la vie.

Un extrait

Le Rebelle (1949) ★☆☆☆

Howard Roark (Gary Cooper) est un architecte avant-gardiste surdoué. Son individualisme forcené, son refus de tout compromis compliquent ses relations avec ses donneurs d’ordre, à la différence de son camarade d’université, Peter Keating dont le carnet de commande ne désemplit pas. Howard Roark réussit néanmoins à s’associer à un vieil architecte non-conformiste qu’une campagne de presse menée par le quotidien The Banner accule à la faillite.
Dominic Francon (Patricia Neal) est journaliste à The Banner. Elle y signe des critiques d’architecture et s’y oppose au chef de la section, Ellsworth Toohey, plus sensible qu’elle à l’air du temps et aux goûts du vulgaire. Son patron, Gail Wynand (Raymond Massey), un homme sans scrupule qui a construit un empire à partir de rien, s’entiche d’elle et en fait sa femme. Mais Dominic Francon est secrètement amoureuse de Howard Roark. Elle ira même jusqu’à devenir sa complice lorsqu’il dynamite un projet d’immeubles défigurés par les modifications apportées par les promoteurs à ses plans. Lors du procès qui le mettra en cause, Howard Roark prononcera un plaidoyer vibrant pour ses valeurs.

Si Le Rebelle est ressorti en salles, c’est à cause de The Brutalist. Cette autobiographie déguisée de Frank Lloyd Wright l’a en effet inspiré. Il a comme lui pour héros un architecte qui réalise des immeubles modernistes et fonctionnels d’une simplicité qui rompt avec le style néo-classique qui était à la mode à New York dans la première moitié du vingtième siècle. Comme The Brutalist et peut-être même plus que lui, Le Rebelle est l’occasion de voir de sublimes réalisations architecturales, des esquisses, des maquettes et même des immeubles. J’ai été frappé, vers le milieu du film, par le superbe escalier intérieur de l’immeuble Enright.

Mais Le Rebelle est avant tout l’adaptation d’un roman d’Ayn Rand. Alice O’Connor, née Alisa Zinovyevna Rosenbaum à Saint-Petersbourg en 1905, quitta l’URSS en 1926 et n’y revint jamais. La publication de The Fountainhead (en français La Source vive) en 1943 lui valut une immense célébrité. Hollywood en acheta les droits et King Vidor en signa l’adaptation sous le titre plus explicite du Rebelle.

Figure de l’anti-communisme, Ayn Rand prône un individualisme radical et un « égoïsme rationnel ». Pour elle, la société est une construction artificielle, instrumentalisée par une minorité. Seuls comptent l’individu, son éthique, son mérite et sa réussite.

Regarder Le Rebelle aujourd’hui est une expérience troublante. Son noir et blanc, ses acteurs hollywoodiens, ses personnages si archétypiques (Roark incarne l’intransigeance, Toohey la démagogie, Wynand l’ilusion de toute-puissance….) rappellent les grands films des années quarante. Mais son idéologie est aux antipodes de l’humanisme d’un Capra, d’un Ford, d’un Lubitsch. Le mot démocratie n’est jamais prononcé. La notion même de corps social est battue en brèche. Seul l’individu existe dont la force de conviction est glorifiée : avoir raison contre tout le monde est la seule chose qui semble compter.

Cette morale profondément individualiste et, si on osait dire, trumpienne crée un malaise. Elle résonne douloureusement avec notre époque : comment vouer un tel culte à l’individu, aussi génial soit-il ?  comment tourner le dos à la société, aux besoins des plus fragiles et au vivre-ensemble ? Entre l’hyperindividualisme libertarien prôné par Ayn Rand et le collectivisme honni, l’après-guerre a su dessiner une voie plus modérée et plus efficiente : la social-démocratie.

Je suis curieux de l’écho que ce roman et ce film ont eu à leur sortie : 1943 pour le livre, 1949 pour le film. En 1943, les Etats-Unis entrent en guerre contre l’Allemagne hitlérienne au nom du droit universel à l’auto-détermination, à la sécurité et au développement économique, alors qu’Ayn Rand fait l’apologie de l’individualisme et du surhomme nietzschéen. En 1949 commence la Guerre froide alors que le film de King Vidor, tourné dans des décors futuristes qui rappellent l’expressionnisme russe, se termine par un plan en contre-plongée de Gary Cooper filmé comme un héros stakhanoviste.

La bande-annonce

Le Robot sauvage ★★★☆

Un robot domestique, l’unité Rozzum7134, s’échoue sur une île inhabitée après une tempête. Programmé pour servir les humains, il doit s’acclimater à un milieu inhospitalier qui lui est spontanément hostile. Son chemin croise celui d’un oisillon orphelin. Le robot sauvage s’investit dans la mission qu’il croit s’être vu confier : accompagner cet oison fragile dans ses apprentissages et le préparer à la prochaine migration.

Dreamworks a inventé quelques-uns des personnages d’animation les plus célèbres au monde : Shrek et le Chat potté, Kung Fu Panda, le quatuor de Madagascar, Baby Boss, le dragon volant de Dragons… Il semblait s’être endormi sur ses lauriers en se bornant à tourner des suites paresseuses mettant en scène ces héros récurrents. Adapté d’un livre pour enfants publié en 2016, Le Robot sauvage démontre que le studio hollywoodien et son réalisateur Chris Sanders ont toujours le feu sacré.

Le Robot sauvage nous offre tout ce qu’un film d’animation réussi peut nous offrir. D’abord des effets spéciaux à couper le souffle. Les techniques d’animation sont arrivées à un tel niveau qu’elles peuvent désormais tout filmer, sauf peut-être les êtres humains… et, ça tombe bien, on n’en voit pas un seul dans Le Robot sauvage. Le pelage des animaux, la transparence de l’eau sont particulièrement impressionnants. Et l’animation permet des mouvements de caméra bluffants.

Cette technique est mise au service d’un scénario lesté de bons sentiments et agrémenté de cette petite touche d’humour qui nous met le sourire aux lèvres. Si l’on était grognon, si l’on avait perdu son âme d’enfant, on trouverait à redire devant cette surenchère : l’écologie, les valeurs familiales, l’amour maternel…. tout y passe. Mais, Hollywood a ce don, presqu’irritant, de promouvoir ces valeurs lourdingues avec une sensibilité à faire pleurer des pierres.

Seul bémol s’il fallait à tout prix en trouver un : la fin du film qui cumule deux défauts. [attention spoiler] Elle nous livre un combat manichéen et pyrotechnique comme on en a déjà trop vu et surtout, elle bégaie un peu (partira ? partira pas ? reviendra ? reviendra pas ?)

La bande-annonce

Quatre Nuits d’un rêveur (1971) ☆☆☆☆

Jacques est un peintre solitaire prompt à s’enflammer au contact des jeunes femmes qu’il croise lors de ses longues errances parisiennes. Une nuit, alors qu’il traverse le Pont-Neuf, il croise Marthe et la sauve de la noyade. Elle lui raconte son histoire et le désespoir dans lequel l’a plongée la disparition de son amant. Jacques s’éprend de Marthe et entend vibrer sa voix dans tous les bruits du monde.

Robert Bresson est, sans doute possible, l’un des plus grands réalisateurs du siècle dernier. Il a signé des chefs d’oeuvre : Les Dames du bois de Boulogne, Le Journal d’un curé de campagne, fiévreuse adaptation du fiévreux roman de Bernanos à l’excipit célèbre : « Tout n’est que grâce »), Un condamné à mort s’est échappé (que j’avais vu en 1993 au festival du film d’Histoire de Pessac et qui m’avait marqué durablement), Procès de Jeanne d’Arc (que j’ai revu aux 3 Luxembourg assis à côté de Jeanne Delay), Au hasard Balthazar (qui m’avait fait découvrir l’oeuvre littéraire de Anne Wiazemsky), Mouchette….

On se demande pourquoi ressort en ce pâle mois de février 2025 l’un de ses films les moins connus.
Après Pickpocket et Une femme douce, Bresson adapte une nouvelle fois Dostoïevski. Quelques années avant lui, Visconti s’était déjà inspiré de la même nouvelle, confiant à Marcello Mastroianni le rôle joué ici par Guillaume des Forêts (un bel inconnu dont ce fut le seul rôle au cinéma).

Le film est d’un romantisme échevelé. Il met en scène deux jeunes gens solitaires et passionnés. C’est l’histoire d’un amour impossible et l’illustration de la théorie stendhalienne de la cristallisation amoureuse.

Son hiératisme un peu démodé m’avait déjà tenu à distance des Nuits Blanches de Visconti. S’ajoute ici le non-jeu revendiqué des acteurs de Bresson, ses « modèles » à la voix blanche, dénués d’expression. Je conçois qu’on puisse crier au chef d’oeuvre. Mais hélas, je suis passé à côté….

La bande-annonce

Les Damnés ★☆☆☆

En pleine guerre de Sécession, une compagnie est missionnée dans l’Ouest des Etats-Unis encore inexploré, pour en prendre possession au nom de l’Union. Composée de volontaires plus ou moins inexpérimentés, elle se retrouve vite abandonnée à elle face aux attaques, à la faim et au froid.

Roberto Minervini est un documentariste italien installé aux Etats-Unis. Dans What You Gonna Do When The World’s On Fire?, il filmait les membres de la communauté afro-américaine de Bâton-Rouge en Louisiane traumatisée par la multiplication des crimes racistes et l’inaction de la police. Sélectionné dans la section « Un certain regard » au dernier festival de Cannes, Les Damnés est son premier film de fiction. Mais on y retrouve son souci de documenter la condition militaire de jeunes recrues pendant la Guerre de Sécession.

À rebours des innombrables westerns, plus ou moins récents, tournés avec cette toile de fond, Les Damnés ne raconte pas une geste héroïque, des combats hauts en couleur, une page glorieuse de l’histoire américaine. Au contraire, il montre le quotidien banal et monotone d’une compagnie de soldats : le campement qu’on installe et qu’on quitte, les repas pris dans des écuelles malpropres, les tentes dans lesquelles on se blottit pour trouver un refuge contre le froid mordant, les tours de garde qui se succèdent face à un horizon immobile…
Les Damnés montrent ces soldats dans leur quotidien. Il leur donne la parole, dans de longs dialogues au coin du feu où chacun raconte à tour de rôle les motifs de son engagement : tel vient de Virginie, mais s’est rangé du côté de l’Union par conviction anti-esclavagiste, tel autre, âgé de seize ans à peine, s’est enrôlé pour ne pas être séparé de son frère….

Les Damnés voudrait nous faire partager l’ennui et l’émollience qui gagnent bientôt ces soldats perdus, qui ignorent le but de leur mission et ne comprennent rien aux coups du sort qui s’abattent sur eux. D’où viennent ces coups de feu qui les déciment ? Où quatre d’entre eux sont-ils envoyés en mission de reconnaissance ? Les acteurs – qui ont tourné le film sans scénario – semblent ne rien en savoir. Le spectateur en sait évidemment encore moins qu’eux. Perdu, désemparé, il a tôt fait de lâcher prise et de se désintéresser d’une histoire qui n’en est pas une.

La bande-annonce

Young Hearts ★☆☆☆

Tout va bien pour Elias, jeune collégien dans un petit village flamand. Ses parents l’adorent. Son grand-père habite tout près, dans une ferme qu’il administre seul depuis la mort de sa grand-mère. Elias a même une petite amie, Valérie, et une bande de copains fidèles.
Mais tout change lorsque s’installe un nouveau voisin. Jeune veuf, ce Bruxellois a deux enfants. L’aîné, Alexander, éveille chez Elias des sentiments inédits.

Les films sur l’homosexualité sont souvent dramatiques. Leurs héros y sont torturés par des sentiments qu’ils essaient vainement de réprimer. Ils sont en conflit avec leurs parents, leurs familles. Ils rencontrent dans leur entourage une homophobie plus ou moins haineuse. Qu’on pense à l’iconique Call Me by Your Name, à Moonlight ou encore aux films du Belge Lukas Dhont Girl (dont je ne me suis toujours pas remis du dénouement) ou Close.

Young Hearts a une immense vertu : il donne, pour une fois, de l’homosexualité une image heureuse. Il envoie aux jeunes garçons (et aux jeunes filles) une image positive, bien différente de celle que ressassent les films mettant en scène des adolescents LGBT. Le message qu’il leur adresse est salutaire : « Si tu es homosexuel.le, tu n’es pas voué.e à vivre mille et un tourments ; tu pourras connaître le grand amour sans endurer l’homophobie de ton entourage ».

Un tel message ne détonne pas dans un clip du ministre chargé de la lutte contre la discrimination et contre la haine envers les personnes LGBT. Il passe nettement moins bien dans un film. Young Hearts sombre dans le ridicule à force de bienveillance. Tout le monde y est beau, tout le monde y est gentil. À commencer par Elias – auquel j’aurais donné onze ans à peine – et à ses yeux trop bleus. Sa mère le chérit, son père aussi, même s’il ne vit que pour son travail : il est chanteur de variété et se produit dans des concerts dont le jeune Elias est encore trop jeune pour percevoir le ridicule. Ses copains, qu’on aurait imaginés plus homophobes à quatorze ans, ne tiquent pas à son coming out. Il n’est pas jusqu’à Valérie, sa petite amie, qui n’accepte gracieusement de céder la place…

La bande-annonce

L’Attachement ★★★☆

Sandra (Valéria Bruni Tedeschi), quinquagénaire féministe, célibataire et indépendante, se retrouve bien malgré elle impliquée dans la vie de son voisin Alex (Pio Marmaï) dont l’épouse décède brutalement en donnant naissance à une petite fille. La défunte laisse à Alex un orphelin, Elliot, né d’un premier mariage avec un amour d’enfance (Raphaël Quenard). Elliot, traumatisé par la mort de sa mère, reporte son affection sur sa voisine tandis qu’Alex peine à se reconstruire.

Une bande-annonce qui nous promet « un hymne à la vie » est pour moi – et pour mon fils qui a hérité d’on-ne-sait-où une ironie mordante – un repoussoir immédiat. Celle de L’Attachement avait eu ce défaut-là. Aussi ai-je laissé passer son avant-première et ne me suis-je pas rué le voir dès le jour de sa sortie. Heureusement, je me suis rattrapé le week-end suivant et n’ai pas raté ce film auquel j’ai bien failli mettre ces fameuses quatre étoiles que j’octroie si chichement.

Car L’Attachement m’a brisé le cœur. Dès la première scène, celle de la mort de la mère d’Elliott, à laquelle pourtant la bande-annonce nous a préparés, j’ai sorti mon premier Kleenex. J’en ai sorti beaucoup d’autres, notamment lors d’une scène où Emilia (Vimala Pons), la pétulante pédiatre avec laquelle peut-être Alex refera sa vie, pleure derrière une porte fermée.

C’est peut-être cet excès de larmes versées qui m’a retenu de donner à L’Attachement sa quatrième étoile. J’ai essayé, à tort ou à raison, de mettre de côté l’émotion qu’il avait fait naître en moi pour le juger objectivement. La froide objectivité me conduit à dire que c’est un très bon film, mais que ça n’en est pas un qui marquera l’histoire du cinéma et qui restera dans les mémoires. D’où ces trois étoiles seulement – dont tu auras compris, ami lecteur qui me connais bien, que je les regrette.

L’Attachement est l’adaptation d’un livre d’Alice Ferney paru en 2020, L’Intimité. On pourrait s’interroger sur ce glissement. Il me semble bienvenu. L’attachement est en effet un sentiment précieux et rare, différent de l’amour et de l’amitié, sur lequel cette histoire nous invite à nous interroger. L’Intimité était l’oeuvre d’Alice Ferney, une écrivaine , diplômée de l’Essec (!), que j’aime énormément. Son dernier, Deux Innocents, fut même mon livre préféré en 2023.

L’Attachement peut se prêter à une lecture sociologique. Son histoire est emblématique des familles recomposées. Il n’y a aucun lien de sang entre le petit Elliot et Alex, qui rencontre sa mère alors qu’Elliot est nourrisson, qui l’épouse, qui conçoit avec elle un autre enfant, sa demi-soeur. Il y en a encore moins entre Elliot et Emilia, avec laquelle Alex fait son deuil de sa femme. Et que dire des liens entre Elliot et Sandra, la voisine ? Pourtant circulent entre eux un amour, une amitié, en un mot un attachement terriblement puissant.

Carine Tardieu est à la réalisation. Elle n’est pas célèbre. Pourtant tous ses films – L’Attachement est le cinquième en dix-huit ans – qui creusent à l’os les liens du cœur, visent juste : La Tête de Maman, Du vent dans mes mollets, Ôtez-moi d’un doute sur une amour contrariée par la découverte d’un lien de filiation inconnu, Les Jeunes Amants sur la liaison adultère d’un homme avec une femme plus âgée que lui…

Elle dirige un trio d’acteurs impeccables. Valéria Bruni-Tedeschi, Pio Marmaï et Vimala Pons ont la même qualité et le même défaut : ils ont de l’énergie à revendre et une fâcheuse tendance, lorsqu’ils sont abandonnés à eux-mêmes, au surrégime. ce qui frappe ici, c’est leur sobriété. Valéria Bruni Tedeschi, trop souvent abonnée aux rôles d’hystériques (si ce mot peut encore être utilisé), est parfaite de retenue. Mais c’est Vimala Pons qui, comme d’habitude, m’a transporté, même si sa dernière scène ne m’a pas semblé très crédible.

La bande-annonce