Adults in the Room ★☆☆☆

En 2015, la Grèce est enfoncée dans la pire crise économique de son histoire. Son surendettement a obligé le gouvernement à accepter un programme qui l’asphyxie. Les élections portent au pouvoir la coalition antisystème Syriza avec une promesse : en finir avec l’austérité. Un jeune et charismatique ministre des finances, l’économiste Yanis Varoufakis, est chargé de la mettre en œuvre. Mais la négociation avec les institutions européennes s’annonce délicate. Alexis Tsipras aura beau organiser un référendum au terme duquel le peuple grec refusera le MoU exigé par l’Europe, il devra aller à Canossa et se résoudre à le signer. Après cinq mois seulement au gouvernement, s’estimant désavoué par cette signature contre laquelle il avait bataillé sans relâche, Varoufakis démissionnera.

Adults in the room est l’adaptation fidèle des mémoires de Yanis Varoufakis. Le ministre des finances s’y donne le beau rôle. Le doute ne l’effleure pas. Il est sûr de ses choix : la charge de la dette grecque, héritée de ses prédécesseurs, asphyxie l’économie, le programme d’austérité imposé par la Troïka (Commission européenne, BCE, FMI) anémie le malade qu’il est censé soigner, seule une restructuration de la dette permettra de restaurer les marges de manœuvre budgétaires qui permettront à la Grèce de renouer avec la croissance.
Ce programme typiquement keynésien se heurte à la logique bornée et de courte vue des créanciers internationaux : une dette doit être remboursée, sauf à trahir la parole donnée et à s’exclure de l’Euro.

Adults in the room raconte en détail la succession des réunions qui se tiendront pendant le premier semestre 2015 à Bruxelles, à Athènes, à Paris ou à Berlin pour tenter de résoudre cette crise. Rien n’est moins dramaturgique que ces interminables réunions. Costa-Gavras fait le maximum pour leur donner du nerf, au risque parfois d’en caricaturer les personnages. Face à sa caméra les dirigeants européens forment une galerie de politiques veules et arrogants : le président de l’Eurogroupe, le président de la BCE, les ministres européens des finances. Tous sont costumés de gris, tous portent la cravate. Tous sauf Varoufakis dont le look bohême (chemise ouverte, sac à dos, casque de moto) est censé à lui seul caractériser son approche disruptive de l’économie internationale. Seule femme dans ce panel exclusivement masculin, la présidente du FMI, Christine Lagarde, qui, épuisée par les enfantillages de ses collègues, aurait lâché : « Y a-t-il un adulte dans cette salle ? ».

Les eurosceptiques de tous poils qui estiment que « Bruxelles » impose son diktat et ignore la volonté des peuples, les anticapitalistes de tous bords qui suspectent derrière chaque réunion de banquiers internationaux un complot pour enrichir les riches et appauvrir les pauvres, seront aux anges. Les autres, qui aspirent à un peu moins de simplisme et de parti-pris, iront voir ou revoir Inside Job sur la crise financière de 2008 et ses mécanismes.

La bande-annonce

Rendre la justice ★☆☆☆

La Justice est une institution. La justice est une valeur. En interrogeant une vingtaine de magistrats, Robert Salis a cherché à comprendre comment l’institution, malgré ses procédures et ses lenteurs, servie par les hommes et les femmes qui la composent, réussissait au jour le jour à ne pas trahir ces valeurs.

Le titre est splendide – et on regrette qu’il ne soit à aucun moment commenté. On rend la justice, on ne la décrète pas, on ne l’assène pas depuis une position surplombante et omnipotente, on ne la forge pas ex nihilo. On la rend comme on la restitue à ceux et celles à qui elle revient.

Même si le ton est souvent pédagogique, même si les magistrats interrogés représentent une palette significative des fonctions de la magistrature, il ne s’agit pas à proprement parler d’une présentation de la Justice en France. Il y manquerait d’ailleurs des pans importants, notamment le juge d’instruction dont il n’est rien dit ou le juge administratif, grand absent (mais je confesse sur ce dernier point un parti pris coupable). Le documentaire fait un détour par la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg – où le juge français André Potocki livre un témoignage très juste où il est d’ailleurs moins question de la CEDH que de la justice dans son ensemble ; mais il ne dit rien de la Cour de justice de l’Union européenne alors que le droit communautaire occupe dans notre ordonnancement juridique une part grandissante.

Son objet est ailleurs : nous montrer que la justice est rendue par des hommes et des femmes, avec leurs qualités et leurs défauts. Il y réussit parfaitement et on ressort de la salle touché par l’intelligence et l’humanité des témoignages recueillis. Car les magistrats interrogés ne se cachent pas derrière une quelconque langue de bois. Ils racontent l’immense défi de leur tâche et la difficulté qu’ils ont à l’assumer. Un défi bien résumé en une formule : « pour le plaignant, c’est l’affaire de sa vie, pour nous, c’est le dixième dossier de l’après-midi ».

Du coup, Rendre la justice se condamne à ne toucher qu’une cible très étroite. Il n’intéressera pas le grand public qui n’y apprendra pas grand chose. Mais il séduira les magistrats en formation – dont il y a fort à parier qu’il devienne un visionnage obligatoire lors de la formation (un peu comme Des dieux et des hommes au séminaire ou Au nom de la terre au Salon de l’agriculture).

N’est pas Depardon qui veut. Le plus grand documentariste français a consacré plusieurs documentaires à la justice : Délits flagrants en 1994, Muriel Leferle en 1999, 10ème chambre instants d’audience en 2004 et 12 jours en 2017. Il y montrait la justice en train de se faire. Robert Salis a choisi d’expliquer comment elle se faisait. Pas sûr que son choix soit le plus convaincant.

Ps : On notera à 1h47, au premier rang du public, dans la salle d’audience de la CEDH, la présence d’un conseiller d’État chauve et encravaté. Le début pour moi d’une grande carrière cinématographique ?!
PPS : Mon consentement n’ayant pas été recueilli pour apparaître dans ce documentaire, suis-je recevable à m’en plaindre ? Devant quelle juridiction ma requête peut-elle être déposée ? A-t-elle des chances de prospérer ? Vous avez deux heures…

La bande-annonce

Le Mans 66 ★★★☆

Au début des années soixante, Ford décida d’investir la course automobile. Il essaya d’abord sans succès de racheter Ferrari. Puis il entreprit de se lancer seul dans l’aventure.
Le Mans 66 raconte comment Carroll Shelby (Matt Damon) construisit la Ford GT40 et comment Ken Miles (Christian Bale), un pilote britannique, la conduisit à la victoire lors des 24 heures du Mans de 1966.

Têtes d’affiche, Matt Damon et Christian Bale incarnent deux facettes du Bien. Le personnage joué par le premier est un ancien pilote (il a remporté Le Mans en 1959 sur Aston Martin) reconverti, par la faute d’une santé défaillante, en constructeur inspiré de voiture de courses qui réussit à défendre son intégrité face à la logique bureaucratique de Ford. À ses côtés, Christian Bale interprète un personnage plus fantasque, marqué à vie par sa participation à la Seconde guerre mondiale. Il a beau cabotiner, son interprétation impeccable le prémunit contre toute sortie de route. Ces deux stars sont entourées de personnages secondaires aux petits oignons, à commencer par Caitrionia Balfe dans le rôle de l’épouse du pilote britannique [« Un mot de toi, Caitrionia, si tu me lis, et je quitte ma mère » !!] et Ray McKinnon dans celui de son ingénieux second.

Leur principal ennemi n’est pas tant Ferrari et sa Scuderia, mais l’entreprise Ford dont les lourdes procédures se plient difficilement à la nécessaire flexibilité qu’exige la conception d’un bolide. Autour de Tracy Letts qui incarne le « Duc » Henry Ford II avec une contagieuse gourmandise, gravite une armée de cadres encravatés et serviles parmi lesquels Lee Iacocca – qui prendra la direction de la Ford Company quelques années plus tard avant d’en être brutalement évincé par Henry Ford II lui-même.

Le Mans 66 suscite un vrai plaisir de cinéma. Un plaisir régressif, presqu’enfantin, qui en appelle moins à l’intelligence qu’à l’émotion. L’émotion naît bien sûr de la course automobile elle-même, filmée au ras du bitume et à fond de caisse, dans le bruit, la pluie et la fatigue causée par les heures de conduite qui s’accumulent. Mais l’émotion naît plus encore des bons sentiments d’une galerie de personnages archétypaux comme le cinéma américain dans ce qu’il a de plus académique mais aussi de plus efficace sait créer.

La bande-annonce

Little Joe ★☆☆☆

Alice (Emily Beecham) élève seule son fils Joe. Elle s’investit plus que de raison dans son travail de phytogénéticienne dans un laboratoire botanique. Elle y est chargée avec son collègue Chris (Ben Whishaw) du développement d’une plante révolutionnaire susceptible de développer chez ceux qui en hument le pollen un sentiment de tendresse maternelle.
Toutefois les premiers tests révèlent des résultats surprenants.

Jessica Hausner est une réalisatrice au style particulier. Formée à l’école de Michael Haneke (elle travailla comme script sur le tournage de Funny Games), elle reproduit les caractéristiques bien reconnaissables du maître autrichien bi-palmé (pour Le Ruban blanc en 2009 et pour Amour en 2012) : des plans savamment composés, une musique et un son très travaillés, la violence sous-jacente des situations, des univers glaciaux qui reflètent le vide désespérant des cœurs et des âmes… Cinéaste européenne par excellence, elle a d’abord tourné en Autriche (Lovely Rita, Hotel), puis en France (Lourdes), en Allemagne (Amour fou) et maintenant au Royaume-Uni avec un casting cosmopolite où on reconnaît Kerry Fox, l’actrice néo-zélandaise fétiche de Jane Campion qui tenait, il y a près de trente ans, le premier rôle de An Angel at my table.

Little Joe flirte avec le surnaturel : la plante créée par Alice diffuse un poison qui prend possession de la volonté de ceux qui la respirent. Le film se réduit à cette idée-là. Certes, Emily Beecham joue excellemment (sa composition lui a valu le prix d’interprétation féminine à Cannes) ; mais le plaisir qu’on prend à la regarder ne suffit pas à lui seul à maintenir l’intérêt du spectateur deux heures de rang.

La bande-annonce

J’accuse ★★☆☆

« D’après une histoire vraie ». On connaît tous « l’affaire » (du nom du livre exceptionnel que lui avait consacré Jean-Denis Bredin) : comment le capitaine Alfred Dreyfus a été accusé, sur la base d’un « bordereau » retrouvé dans la poubelle de l’attaché militaire allemand à Paris, d’intelligence avec l’ennemi, comment il a été jugé en cour martiale, dégradé dans la cour de l’École militaire par un froid matin d’hiver (que Polanski reconstitue avec un soin maniaque), comment il a été déporté sur l’île du Diable au large de la Guyane.
On sait aussi que Dreyfus n’était pas l’auteur du fameux bordereau rédigé en fait par le commandant Esterhazy mais que l’Armée s’est longtemps refusée à l’admettre, s’opposant à la réouverture du dossier.
On sait enfin que l’affaire a clivé la société française entre antidreyfusards et dreyfusards, les premiers, souvent antisémites, estimant que le respect dû à l’institution militaire devait tout primer, alors que les seconds, ralliés derrière Emile Zola et son célèbre « J’accuse » publié dans « L’Aurore » en janvier 1898, menaient un combat victorieux pour innocenter Dreyfus au nom de la vérité contre la raison d’État.

C’est cette histoire archi-connue que raconte Roman Polanski dans un film très attendu qui a reçu à la Mostra de Venise le Grand Prix du jury. Les polémiques qui entourent son réalisateur ne facilitent pas sa réception. Autant je suis gêné des appels aux boycotts qu’on entend ici ou là, autant je suis embarrassé par le thème de ce film et par les parallèles hasardeux que Polanski ou ses avocats (à commencer par Pascal Bruckner) esquissent entre Dreyfus condamné, quoiqu’innocent, à la vindicte populaire et le réalisateur polonais recherché par la justice américaine pour des faits d’abus sexuel sur mineur commis en 1977 en Californie.

Essayons de s’abstraire de cette polémique bruyante et de juger le film pour ces qualités intrinsèques.
C’est là que le bât blesse.

Polanski transforme l’Affaire Dreyfus en BD façon Tintin. On y suit le colonel Picquart, cet officier qui, en découvrant les preuves de la culpabilité de Esterhazy, a permis d’innocenter Dreyfus. Le film se compose de deux parties distinctes : la première est une enquête policière menée tambour battant qui se conclut par la découverte de l’auteur du fameux bordereau, la seconde est un procès au dénouement plus ambigu. Le problème est que le scénario ne prend aucun recul, ne montre jamais ce qui était en jeu dans « l’affaire » et pourquoi elle a traumatisé la IIIème République. À trop s’attacher aux faits, Polanski rate l’essentiel : le combat de la raison d’État contre la justice.

Pour filmer cette histoire, Polanski convoque une impressionnante galerie d’acteurs. Jean Dujardin endosse le rôle du colonel Picquart ; mais, mal dirigé, il ne réussit pas à faire oublier le charme et l’ironie de son personnage d’OSS 117. Dès que son œil frise, on imagine qu’il va décocher un trait d’humour. Louis Garrel est beaucoup plus convaincant dans le rôle d’Alfred Dreyfus – qui était en fait, à rebours de l’imagerie construite autour du bagnard de Guyane, prétentieux et raide. Comme devant la cérémonie des Césars, on se plaît à reconnaître tour à tour Matthieu Amalric, Denis Podalydès, Melvil Poupaud, Gregory Gadebois, Vincent Perez, Michel Vuillermoz…. On dirait que la totalité de la Comédie française s’est délocalisée sur le plateau du tournage. Le casting est désespérément masculin et il a fallu à Polanski gonfler l’importance du personnage de Pauline Monnier, la maîtresse de Picquart, pour trouver un rôle à sa femme, Emmanuelle Seigner, quasiment de tous ses films depuis Frantic en 1988.

Pendant plus de deux heures, on ne regarde pas sa montre ; car l’histoire est riche en rebondissements. Mais on sort de la salle pas vraiment convaincu par cette mise en scène ultra-classique sur un scénario ultra-connu. Un peu le même sentiment qu’à la découverte des Dix Commandements de Cecil B. de Mille

La bande-annonce

Une colonie ★★☆☆

Mylia est adolescente. Elle habite au fond de la campagne québécoise une petite maison avec ses parents et sa sœur cadette, la turbulente Camille. Elle s’apprête à effectuer sa rentrée scolaire dans un nouveau collège. Elle y fait deux rencontres déterminantes : Jacinthe, une redoublante délurée, et Jimmy, un beau et ténébreux collégien.

Le titre du film laisse penser que son action se déroulera le temps d’une colonie de vacances. Mais il n’en est rien. Plus classiquement, on suivra Mylia durant les premières semaines de cours jusqu’aux fêtes d’Halloween et aux premières neiges. Dans son nouvel environnement, l’adolescente timide et réservée est désorientée. Elle peine à se plier aux injonctions qui lui sont adressées par ses aînées : tenue vestimentaire, maquillage, relation aux garçons. Elle est à la fois impatiente et terrifiée à l’idée de sacrifier à ces rites de passage.
Simultanément une histoire se tisse autour du personnage de Jimmy qui fait partie de la tribu des Amérindiens Abenaki. Comme Mylia, il nage en plein désarroi identitaire : ses origines lui sont rappelées par une enseignante pourtant bienveillante alors qu’il n’aspire qu’à l’invisibilité.

Une colonie ne révolutionnera pas le genre, déjà bien fourni, du roman d’apprentissage. Diffusé en France dans un réseau confidentiel de salles malgré le prix du meilleur film qu’il a décroché aux Canadian Screen Awards 2019 (les Oscars canadiens), il est condamné à passer inaperçu de ce côté-ci de l’Atlantique. Pourtant, il porte un double exotisme : on réalise en le visionnant que le cinéma québécois ne se réduit pas aux seuls films de Xavier Dolan et que les ados mal dans leur peau n’habitent pas tous en banlieue parisienne.
Et on n’oubliera pas de sitôt la prestation de la jeune Emilie Bierre, déjà remarquée dans Genèse, qui s’est vue décerner pour son rôle le prix de la meilleure actrice aux Canadian Screen Awards 2019.

La bande-annonce

L’Audition ★★☆☆

Anna (Nina Hoss) est professeure de violon au Conservatoire. Elle est chargée de préparer le jeune Alexandre à son audition et s’investit tout particulièrement dans cette tâche au point de repousser les limites de son élève.
La professeure, froide et inflexible, cache bien des failles secrètes. Rongée par la maladie, elle est incapable de se produire en public. Malheureuse dans son couple, elle trompe son mari (Simon Abkarian) avec un collègue violoncelliste (Jens Albinus). Bourreau de travail, elle reporte sur son fils ses ambitions déçues.

L’Audition est un film sur la musique et son apprentissage. Je ne suis moi-même qu’un musicien du dimanche et n’ai jamais pratiqué mon art au niveau d’excellence des personnages du film. Mais je crois qu’il expose fort bien deux situations rarement filmées avec autant de finesse. D’une part quand il montre Alexandre travailler le presto d’une sonate de Bach,  la recherche maniaque de la perfection dans l’inlassable répétition d’un même morceau, d’un même passage jusqu’à l’épuisement. D’autre part, la place envahissante que la pratique d’un instrument peut prendre dans la vie d’une famille, a fortiori si plusieurs de ses membres s’y adonnent.

Je suis un fan absolu de Nina Hoss dont j’admire la beauté, l’élégance et la finesse de jeu. J’ai adoré les films qu’elle a tournés sous la direction de Christian Petzold : dans Barbara, en 2012, elle joue une chirurgienne qui tente de tromper la surveillance de la Stasi, dans Phoenix, en 2014, elle est une rescapée des camps de concentration. Elle « personnifie l’Allemagne, comme Hanna Schygulla à une époque » écrit d’elle Libération dans le portrait qu’il lui consacre début 2016 à l’occasion de la sortie d’une pièce de Yasmina Reza dont elle tient le premier rôle.

Trop rare sur nos écrans, j’étais impatient de la retrouver.
Ces retrouvailles furent en demi-teinte.
Sans doute Nina Hoss est-elle impériale dans un rôle complexe et ambigu. Son personnage force l’admiration autant qu’il inspire l’effroi. Il n’est pas sans rappeler, la sexualité pathologique en moins, la pianiste interprétée par Isabelle Huppert dans le film éponyme de Michael Haneke inspirée du livre de Elfriede Jelinek.
Mais son personnage est si déroutant, si glaçant, si opaque, qu’il annihile l’élan de sympathie qu’on aurait aimé ressentir pour lui.

La bande-annonce

XY Chelsea ★☆☆☆

En 2010, Bradley Manning, soldat de première classe déployé en Irak, a transmis à WikiLeaks 750,000 documents classifiés sur la guerre américaine en Afghanistan et en Irak. Rapidement arrêté, placé en isolement, jugé devant une cour martiale, Bradley Manning sera condamné en 2013 à trente cinq ans de rétention.
Le lendemain de sa condamnation, Manning rend publique sa décision d’entamer un traitement hormonal, de changer de sexe et de prendre le prénom de Chelsea.
En janvier 2017, trois jours avant la fin de son mandat, le président Obama commue la peine du soldat Manning. La caméra de Tim Travers Hawkins l’attend à la sortie de la prison et l’accompagne dans son difficile retour à la vie civile.

XY Chelsea traite deux sujets en un. D’une part « l’affaire Manning » : la dissémination de documents classifiés par un « lanceur d’alerte ». D’autre part l’histoire intime de Bradley/Chelsea Manning en pleine réattribution sexuelle.

En trop complète empathie avec son sujet, XY Chelsea prend fait et cause pour le whistleblower. Le documentaire ne pose pas objectivement la question des torts du soldat Manning, santo subito du droit à l’information sans que soient examinés les motifs de sa condamnation. Et l’on n’apprend pas grand chose du changement de sexe de Chelsea. Les récents documentaires Coby (dont le personnage principal vient de mourir) ou Finding Phong étaient, sur ce sujet, autrement plus fouillés.

XY Chelsea a le tort de traiter ces deux sujets de front. La défense rétorquera que Chelsea avait justement à affronter dans sa vie quotidienne un double défi intérieur et extérieur. Mais, en amalgamant les deux sujets, en insistant sur la fragilité et le mal-être de Chelsea Manning, XY Chelsea donne à penser que ses actes trouvent leur explication dans ses troubles identitaires. Au lieu de glorifier, comme il en nourrit explicitement le projet, un héros du droit à l’information, XY Chelsea nous montre un gamin perdu, mal dans sa famille, mal dans sa peau, mal dans son travail et mal dans son genre.

La bande-annonce

J’ai perdu mon corps ★★★☆

Une main coupée réussit à s’échapper du laboratoire où elle était conservée et à traverser la ville en en déjouant les embûches.
Pendant ce temps – ou peut-être quelques mois plus tôt – on fait la connaissance de Naoufel, un jeune Marocain qui rêvait de devenir concertiste et astronaute avant de quitter son pays natal pour la France. Hébergé par un oncle négligent, livreur de pizzas maladroit, il tombe éperdument amoureux de Gabrielle et réussit à se faire embaucher par son oncle menuisier pour se rapprocher d’elle.

J’ai perdu mon corps sort sur les écrans précédé d’une réputation louangeuse : présenté à la Semaine internationale de la critique à Cannes, prix du public à Annecy, plusieurs amis (poke Henri poke Florent) m’en ont fait l’éloge et passeront au crible ce que je vais en dire.

Qu’ils soient rassurés : je partage leur enthousiasme.
J’ai perdu mon corps est un film d’animation au scénario complexe. C’est l’adaptation d’un roman graphique de Guillaume Laurant, le scénariste attitré de Caro & Jeunet depuis La Cité des enfants perdus, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et Un long dimanche de fiançailles.
L’histoire entrelace trois fils narratifs en restant d’une parfaite lisibilité. Au présent, on suit sur un mode fantastique façon Franju une main coupée à travers Paris dans des séquences qui empruntent au cinéma d’action : cascades aériennes, poursuites au ras du bitume, plongée dans les sous-sols du métro… Au passé simple, on exhume l’enfance heureuse du jeune Naoufel au Maroc avant le drame fondateur. Au passé composé, on revit ses dernières semaines et l’histoire de son coup de foudre pour Gabrielle.

J’ai perdu mon corps fait souffler un vent frais dans le cinéma français. Son sujet inédit, son traitement toujours juste, l’élégance de la musique signée Dan Lévy emportent l’adhésion. Et l’histoire d’amour, aussi gnangnan soit-elle, des deux protagonistes a même réussi à faire fondre mon cœur de vieux scrogneugneu bientôt quinquagénaire. Que demander de plus ?

La bande-annonce

Vous êtes jeunes, vous êtes beaux ★☆☆☆

Lucius (Gérard Darmon) a soixante-treize ans. Atteint d’un mal incurable, la médecine lui prédit une mort imminente. Lucius vit seul dans un appartement modeste. Il n’a pour seule amie que Mona (Josiane Balasko), retraitée elle aussi, qui attend un hypothétique déménagement dans la maison de ses enfants.
La vie de Lucius bascule après sa rencontre avec Lahire qui lui propose contre finance de participer à une activité illégale.

Le jeune réalisateur Franchin Dion a rassemblé autour de lui une belle brochette de septuagénaires : Gérard Darmon, Josiane Balasko, mais aussi Patrick Bouchitey (dans le rôle d’un vieux beau dopé à la coke et au Viagra) et Denis Lavant (né en 1961, il fait bien dix ans de plus que son âge) dans un drame d’un pessimisme noir. Son propos, pour lui qui vient de Chine où le respect des aînés est un principe inviolable de la vie familiale : dénoncer la solitude et l’abandon dans lesquels les personnes âgées achèvent leur vie dans nos sociétés occidentales.

Tout est glauque dans ce film. Les lumières blafardes d’un hiver sans soleil dans une banlieue sinistre, les néons nocturnes. Et, bien sûr, ces scènes à la Fight Club, presque grotesques où des vieillards se combattent à mains nues, les chairs flasques, la peau ridée, les muscles fondus.

On peut, si l’on est bien luné, trouver beaucoup de beauté et de poésie dans ces extérieurs glacés et ces scènes de cabaret à la Otto Dix. Mais, la radicalité déprimante et le défaitisme accablant de Vous êtes jeunes, vous êtes beaux, risquent d’avoir raison de la joie de vivre du plus optimiste des spectateurs.

La bande-annonce