Médecin de nuit ★★★☆

Mikaël (Vincent Macaigne) est médecin de nuit à Paris. Chaque nuit, à bord de sa Volvo hors d’âge, sa lourde sacoche vissée au bras, il sillonne les rues de Paris pour soigner les malades et apaiser les crises d’angoisse.
Mais Mikaël est un homme divisé, moins lisse qu’il n’y paraît. S’il chérit ses deux fillettes et reste attaché à Sacha, leur mère (Sarah Le Picard), il entretient une liaison fusionnelle avec Sofia (Sara Giraudeau), une jeune doctorante en pharmacie dont son bouillonnant cousin Dimitri (Pio Marmaï), avec qui Mikaël a grandi, va pourtant demander la main.
Plus grave : à la demande de Dimitri, Mikaël a accepté de participer à un trafic de fausses ordonnances qui risque de mal tourner.
Une nuit vient où Mikaël, sentant la catastrophe approcher, décide de remettre de l’ordre dans sa vie.

Elie Wajeman est un jeune réalisateur français que j’ai eu la chance d’écouter brillamment présenter son film. Médecin de nuit est sa troisième réalisation après Alyah en 2012 (où Pio Marmaï – déjà – interprétait un personnage qui, comme Vincent Macaigne devait, l’espace d’une nuit, trancher un choix cornélien) et Les Anarchistes en 2015. L’intelligence avec laquelle il en parle, les détails qu’il fournit sur son inspiration et sur les questions qu’il s’est posées durant le tournage et la façon dont il y a répondu, m’ont conduit à reconsidérer mon opinion sur un film auquel je n’aurais peut-être pas spontanément accordé trois étoiles.

Elie Wajeman reconnaît volontiers les dettes nombreuses que son cinéma a contractées. Des dettes à l’égard du cinéma noir américain du Nouvel Hollywood : Mean Streets de Martin Scorsese, La nuit nous appartient de James Gray. Mais des dettes aussi à un cinéma français plus ancien : celui qui, dans les années cinquante, filmait Pigalle et sa pègre (Touchez pas au grisbi de Jacques Becker, Du rififi chez les hommes de Jules Dassin, Bob le flambeur de Jean-Pierre Melville). À ce cinéma, il a emprunté ses galeries de personnages archétypaux, ses ambiances nocturnes, son unité de temps et son sens du tragique.

Le cinéma de Elie Wajeman n’en demeure pas moins profondément contemporain. C’est, avec un amour palpable, le Paris du dix-neuvième arrondissement qu’il filme, ses longues avenues sans âmes qui scintillent sous la pluie froide d’un hiver rigoureux, sa faune interlope.

Le film est porté à bout de bras par Vincent Macaigne. Elie Wajeman raconte qu’il avait été écrit pour un autre acteur – dont il ne dévoile pas le nom. On peine à le croire tant son interprète s’est glissé à la perfection dans le rôle.
On le connaissait pour ses interprétations, un brin répétitives, de quarantenaires barbus et gentiment paumés, dans des comédies françaises d’avant-garde, plus ou moins réussies.
Son potentiel dramatique éclate avec ce film noir, minéral, sans humour. Il joue, avec une subtilité qu’on ne lui imaginait pas, un personnage sur la brèche, hésitant face à plusieurs choix, professionnels et familiaux. Le scénario laisse ouvert plusieurs perspectives. Sa conclusion est un modèle du genre, offrant l’occasion de débats enflammés à la sortie de la salle. On a demandé à Elie Wajeman le sens de ce dernier plan. Il nous a répondu. Sa réponse en mp…..

La bande-annonce

Les 2 Alfred ★★★☆

Alexandre (Denis Podalydès) est un has been. La cinquantaine bien entamée, les comptes dans le rouge, il élève seul ses deux enfants en bas âge depuis que sa femme, sous-marinière, l’a quitté. Ouvrier typographe, il n’a pas les compétences qu’un marché du travail de plus en plus compétitif, recherche. Sur un malentendu, The Box, une start-up, l’embauche. Mais il est à craindre que le malheureux Alexandre ne résiste pas longtemps aux méthodes managériales ultra-modernes de Aymeric (Yann Frisch), son patron, et de Séverine (Sandrine Kiberlain), sa supérieure hiérarchique. D’autant que la start-up interdit à ses salariés – en flagrante violation du Code du travail – d’avoir des enfants. C’est sans compter sur la rencontre providentielle que fait Alexandre, à la crèche de son cadet, de Arcimboldo (Bruno Podalydès), roi de la débrouille.

J’ai eu la dent dure, la semaine passée avec quelques films auxquels j’ai reproché d’être « vieillots », tournés par des réalisateurs essorés avec des acteurs qu’on a trop vus. Spontanément, sans en rien connaître, c’est typiquement le genre de reproche qu’on pourrait adresser au neuvième film écrit et réalisé par Bruno Podalydès, soixante ans tout rond, qui, comme dans tous les autres, offre à son frère cadet la tête d’affiche et à Michel Vuillermoz et Isabelle Candelier, ses amis de toujours, des rôles secondaires

Un film écrit et réalisé par Denis Podalydès, avec Bruno et Denis Podalydès et Sandrine Kiberlain ?! Quel ennui ! D’ailleurs la foule qui s’est pressée à son avant-première dimanche est grisonnante – pour ceux des spectateurs qui ont encore des cheveux.
Eh bien non !! (en fait si : les spectateurs étaient vraiment aussi vieux que je le dis)

Les 2 Alfred réussit à nous surprendre par une légèreté qu’on n’escomptait pas. Pourtant, le cinéma des frères Podalydès se caractérise précisément par une fantaisie, une légèreté qu’ils parviennent à renouveler de film en film. J’avoue que je l’ai souvent trouvé un peu futile :  Bécassine ! ou Comme un avion m’avaient laissé un goût d’inachevé.
Mais Les 2 Alfred m’a transporté au point que j’ai hésité à lui attribuer le graal des quatre étoiles.

J’y ai vu d’abord une critique assez efficace des tics de notre société, de son jeunisme, de ses modes de management faussement cools.
J’y ai souri, souvent, à des situations ironiques qui sans déclencher le fou rire de certaines comédies françaises (je pense au Discours par exemple) fonctionnent par leur intelligence et leur drôlerie.
Et enfin, j’ai été submergé par la bienveillance et la gentillesse de ce cinéma. Le feel-good-movie est un genre qui, souvent, à force de sucreries mielleuses et de situations tire-larmistes, suscite le malaise. On en est loin avec ces 2 Alfred qui, sans l’ombre de la moindre démagogie, réussit tout simplement à nous faire sentir bien. Merci 🙂

La bande-annonce

The Last Hillbilly ☆☆☆☆

Le couple de documentaristes français Thomas Jenkoe et Diane-Sara Bouzgarrou est allé filmer au cœur des Appalaches, le dernier des « hillbillies ». L’idiotisme signifie « plouc », bouseux ». Pour les Américains, et pour le reste du monde depuis Delivrance de Boorman, les habitants de ces montagnes reculées sont des rednecks, des péquenauds arriérés, des dégénérés consanguins et analphabètes, racistes et trumpistes. L’injure a été reprise à son compte par Brian Ritchie, le héros de ce documentaire, qui retourne les stéréotypes dont sa communauté est affublée. Il explique son histoire. Il décrit sa géographie.

Ainsi présenté, The Last Hillbilly a l’air passionnant.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis allé le voir, la semaine de sa sortie, malgré un agenda très embouteillé.
Mais quels ne furent ma déception et mon ennui devant le résultat : une longue élégie nébuleuse, qui refuse le 16:9 que les paysages grandioses des Appalaches auraient pourtant mérité (les auteurs s’en justifient en expliquant qu’ils ont voulu « casser les codes »), qui colle aux pas de son héros frappadingue qui déclame des strophes hallucinées en regardant le soleil se coucher ou qui, dans une scène malaisante, tente de transmettre ses valeurs à ses enfants sous emprise.
The Last Hillbilly ne dure qu’une heure et vingt minutes ; et j’ai pourtant trouvé le temps bien long.

La bande-annonce

Le Discours ★★★☆

Adrien (Benjamin Lavernhe), la trentaine, passe la soirée chez ses parents. Il écoute, navré, la conversation qui roule entre son beau-frère qui pérore (Kyan Khojandi), sa sœur qui opine à tout (Julia Piaton), son père qui répète ad nauseam les mêmes histoires (François Morel) et sa mère qui s’apprête à servir son sempiternel gâteau au yaourt (Guilaine Londez que je m’entête à confondre avec Ariane Ascaride).
Mais Adrien a la tête ailleurs. À 17h24 il a envoyé un SMS à Sonia, son amoureuse (Sara Giraudeau) qui, depuis trente-huit jours, a suspendu leur relation. Miné par l’attente impatiente de sa réponse, Adrien prête une oreille distraite à la discussion générale et laisse son esprit vagabonder. Cerise sur le gâteau : son beau-frère et sa sœur lui demandent de faire un discours à leur mariage.

Le célèbre bédéiste Fabcaro, auteur de Zaï, zaï, zaï, zaï, a magistralement réussi son passage au roman en 2018. Le succès du Discours fut immédiat. En tête des ventes de romans, et bientôt en tête de celle des poches, ce court monologue dans l’air du temps trouvait immédiatement son public. Les déboires d’Adrien, la drôlerie avec laquelle ils étaient racontés suscitaient le rire et l’émotion d’un vaste lectorat qui en redemandait et allait accueillir, deux ans plus tard, avec autant de gourmandise, Broadway, le roman suivant de Fabrice Caro.

Laurent Tirard ne courait pas grand risque en prenant les rênes de son adaptation. Le réalisateur du Petit Nicolas (et de sa suite dispensable), abonné aux succès grand public, a sagement choisi de rester fidèle au roman. Il ne s’en éloigne pas d’une ligne. Il adopte dès la première scène, volontiers brechtienne, les codes du one man show. Il a eu le nez creux de confier le rôle principal à Benjamin Lavernhe, sociétaire surdoué de la Comédie-Française, qu’on a déjà souvent vu à l’écran, dans Le Sens de la fête ou Antoinette dans les Cévennes, et qui explose en tête d’affiche. Cette fidélité constitue-t-elle la principale qualité ou le plus gros handicap de ce film ?

Un esprit primaire comme le mien déroule un syllogisme en apparence implacable :
1. Le Discours est un très bon livre
2. Le film est son adaptation fidèle
Donc 3. Le film ne peut qu’être réussi
Mais un esprit beaucoup plus subtil pourrait, non sans motifs, contester ce syllogisme sans même en remettre en cause les deux prémisses. Quel intérêt, soutiendra-t-il, y a-t-il à adapter à la lettre un livre réussi ? Où est la valeur ajoutée ? Aucun effet de surprise pour ceux qui ont lu le livre et qui anticipent chaque scène dont ils connaissent par avance la chute (ainsi, pour la plus drôle à mon sens, de « l’arbre à souhaits »). Quant à ceux qui ne l’ont pas lu, il faudrait plutôt leur conseiller d’aller voir le livre – et d’aider les librairies, commerces ô combien essentiels dont on a trop protesté de la fermeture inique pour les bouder une fois qu’elles sont rouvertes – que d’en voir le duplicata au cinéma.

Mon esprit primaire concède volontiers ce point à cet esprit subtil.
Pour autant, j’ai pris autant de plaisir à la lecture du livre qu’au visionnage du film. J’ai (beaucoup) ri ; j’ai (souvent) souri ; j’ai (toujours) été touché. Et qui hésiterait encore à la dernière seconde du film se laissera définitivement emporter par le tube italien des 80ies Sarà perché ti amo qui accompagne le générique. Si vous ne vous en souvenez pas, you-tubez le subito…. il ensoleillera votre journée !

La bande-annonce

17 Blocks ★★★☆

En 1999, le jeune documentariste Davy Rothbart rencontre sur un terrain de basket de Washington Smurf Sanford, quinze ans, et son petit frère, Emmanuel, neuf ans à peine. Il fait bientôt la connaissance de Cheryl, leur mère, et de Denice, leur sœur, filme la famille, prête à Emmanuel un caméscope et le laisse filmer à son tour quelques images. Pendant vingt ans, avec de longues ellipses, Davy Rothbart gardera le contact avec les Sanford. Des mille heures de rush qu’il a accumulés, il a tiré 17 Blocks.

17 blocs d’immeubles : c’est la distance qui sépare le Capitole, siège du Congrès américain, de ce terrain de basket où Davy Rothbart rencontre Smurf et Emmanuel. Washington est une ville profondément ségrégée. À l’ouest les immeubles fédéraux : le Capitole, la Maison-Blanche, les bâtiments de l’administration ; à l’est, une ville noire et pauvre où la violence fait rage. La frontière passait jadis en face du Capitole. Gentryfication aidant, elle recule lentement mais n’a pas disparu.

Sur le modèle de Boyhood – mon film préféré en 2014 – ou d’Adolescentes, 17 Blocks tente le pari réussi de la longue durée, filmant sur près de vingt ans l’évolution des membres d’une famille. Sacré pari artistique dans lequel Davy Rothbart s’est lancé sans savoir sur quoi il déboucherait !

Son documentaire au long cours a-t-il pour sujet une famille afro-amérciaine exemplaire ? On l’ignore faute de contextualisation. Toujours est-il que son histoire n’est pas gaie. La mère, Cheryl, élève seule, ses trois enfants. Éduquée dans la classe moyenne, elle n’a jamais réalisé ses rêves de jeune fille (elle espérait devenir actrice ou mannequin) et, cause ou conséquence ? a sombré dans la drogue. Smurf le fils aîné a très tôt abandonné l’école pour dealer. Denice la cadette est mieux socialisée, même si elle doit élever seule Justin et Faith, les deux enfants qu’elle a eus d’un père aux abonnés absents. C’est Emmanuel qui semblait le plus équilibré de la famille. Bon élève, le bac en poche, aspirant à devenir sapeur-pompier, fiancé à Carmen, il est tué en 2009 par deux voyous qui venaient demander des comptes à son frère aîné. Le drame jette une ombre ineffaçable sur la vie des Sanford.

La multiplication des avanies qui s’abattent sur chacun des membres de cette famille est bien lourde. Dans une oeuvre de fiction, on la jugerait volontiers artificielle voire plombante. Mais la vie des Sanford est hélas bien réelle. Dans un mouvement de balancier typiquement américain et marqué par un optimisme indécrottable, la suite de 17 Blocks montrera comment ce drame, loin de détruire cette famille, va au contraire la ressouder, l’obliger à un sursaut salvateur : Cheryl entreprend avec succès une cure de désintoxication, Smurf évite de justesse une lourde peine contre la promesse de se réinsérer, Denice trouve un emploi dans la police. Là encore, une rédemption aussi vertueuse sonnerait faux dans un film. On la jugerait outrée, caricaturale. Mais telle est la vie des Sanford que Davy Rothbart veut nous montrer en exemple.

L’affiche du film annonce prétentieusement : « Un portrait de l’Amérique de Bush à Trump ». La promesse est ambitieuse. Elle n’est pas tenue. 17 Blocks ne fait pas le portrait de l’Amérique. Elle raconte l’histoire d’une famille afro-américaine résiliente. Et c’est déjà beaucoup.

La bande-annonce

200 mètres ★★☆☆

200 mètres, c’est l’espace qui sépare la maison de Mustafa à Tulkarm en Cisjordanie de l’appartement où vivent sa femme et ses trois enfants, de l’autre côté du mur, en Israël. Chaque jour, Mustafa le franchit pour aller travailler en Israël, supportant sans broncher la longue attente aux checkpoints et les procédures humiliantes de sécurité. Mais chaque nuit, il en est réduit à faire clignoter le lampadaire de sa terrasse pour communiquer avec sa famille.
Cette routine épuisante connaît toutefois un loupé le jour où le fils aîné de Mustafa est gravement accidenté côté israélien. Faute d’avoir fait renouveler à temps ses papiers, Mustafa est bloqué au checkpoint. Pour rejoindre sa famille, il doit se résoudre à solliciter l’aide de passeurs. Avec trois autres passagers, le voici entraîné dans un voyage dangereux dont il aurait volontiers fait l’économie.

La frontière est un lieu éminemment cinématographique. Les VIIèmes rencontres Droit et cinéma de La Rochelle en juin 2014 lui consacraient d’ailleurs un séminaire. On y montrait que leur franchissement et la tension dramatique qu’il provoquait avait de tous temps intéressé les réalisateurs. Pendant la Guerre froide, on filmait le Mur de Berlin. Depuis 1989, on en filme d’autres : le mur, autour de Ceuta, qui défend l’Europe de Schengen et où se pressent des immigrés africains (Loin, Goodbye Morocco, Roads), la frontière américano-mexicaine (Savages, Sicario, Desierto) et enfin le mur érigé depuis 2002 entre Israël et la Palestine. Amos Gitaï l’évoque dans deux de ses films : Promised Land en 2004 et Free Zone en 2005. Eli Suleiman, avec son humour pince sans rire reconnaissable au premier coup d’oeil, en fait le personnage principal de Intervention divine en 2002.

C’est sur ce très riche terreau que repose le premier film du jeune Ameen Nayfeh qui s’est nourri des mille et une anecdotes tragi-comiques que vivent les populations limitrophes du mur pour en construire l’intrigue. Telle est la direction que semble d’ailleurs prendre 200 mètres dans son premier tiers : la chronique douce-amère de la vie au pied du mur vécue par une famille palestinienne qui n’arrive pas à choisir le côté où s’installer. Mais le film connaît ensuite une brusque bifurcation qui en altère le sens. Son tempo s’accélère. La chronique familiale se mue en thriller mettant en scène Mustafa et ses compagnons de voyage (un jeune Palestinien qui veut aller s’employer en Israël, une documentariste allemande qui ne joue peut-être pas franc-jeu, son guide arabe qui souhaite se rendre au mariage d’un cousin) qui tentent, à leurs risques et périls, de franchir le mur en fraude.

Ce mélange des genres est revendiqué par le réalisateur dans son dossier de presse. Il n’en constitue pas moins pour autant, à mes yeux, une faiblesse. J’aurais préféré que 200 mètres reste sur le premier registre, ou alors se déroule entièrement, depuis ses toutes premières minutes, sur le second. On a un peu l’impression que les deux sujets étant intéressants, Ameen Nayfeh n’a pas réussi à choisir lequel sacrifier. Le thriller multiplie les incohérences et, plus grave, se termine en queue de poisson. Qu’a-t-on appris à la fin de 200 mètres qu’on ne savait déjà ? Que le mur dresse un obstacle absurde entre deux peuples. Soit….

La bande-annonce

Playlist ★☆☆☆

Sophie (Sara Forestier) a vingt-huit ans, une amie-pour-la-vie (Laetitia Dosch) et pas mal de soucis. Elle a un solide coup de crayon mais n’a pas fait les Beaux-Arts. Faute de mieux, elle cumule un boulot de serveuse dans un restaurant et d’attachée de presse dans une petite maison d’édition dirigée par un patron tyrannique (Grégoire Colin). Sa vie amoureuse n’est guère plus flamboyante. Elle enchaîne coups de foudre et ruptures.

L’affiche de Playlist est prometteuse. Elle nous annonce « la comédie pour retourner au cinéma, danser dans les bars, retomber amoureux, dîner entre amis, revoir sa famille, donner des coups de boule ».
Sa bande-annonce ne l’est pas moins qui nous introduit à Sophie, ses amis, ses amours, ses emmerdes (Aznavour ! sors de ce corps !).
On escompte une sympathique comédie sentimentale, pas le film de l’année, mais un bon moment avec deux des actrices les plus touchantes de leur génération.

Hélas ! On est vite déçu. Nine Antico, elle-même bédéiste, a mis beaucoup d’elle-même dans le personnage de Suzanne ; mais cela ne suffit pas à donner de l’épaisseur aux cartons successifs, filmés à la va comme je te pousse, qui racontent sa vie parisienne. Les actrices y sont excellentes – Sara Forestier, au premier chef, qui est de chaque plan, mais aussi Laetitia Dosch dont le talent avait explosé en 2016 dans Jeune femme et dont on espère qu’elle transformera très vite l’essai – mais elles ont peut-être passé l’âge d’interpréter des rôles d’adulescentes [je tremble d’être taxé d’âgisme ou de sexisme pour ce bémol]. La BOF est omniprésente, au risque parfois de prendre le pas sur l’image. Quant au noir et blanc satiné, qui louche éhontément du côté de la Nouvelle Vague, on peine à voir la valeur ajoutée qu’il apporte.

On ne rit jamais – sinon à une réplique qu’on avait déjà entendue dix fois dans la bande-annonce – on ne sourit guère ; on n’est pas vraiment touché ; on s’ennuie ferme.

La bande-annonce

Envole-moi ★☆☆☆

Thomas (Victor Belmondo), vingt-six ans, est un jet-setteur invétéré qui a abandonné ses études et passe ses nuits en boîte. Après une énième avanie (il a noyé le coupé BMW dans la piscine familiale), son père (Gérard Lanvin), chirurgien en pédiatrie, décide de le mettre au pied du mur : Thomas sera jeté dehors s’il n’accepte pas de s’occuper de Marcus (Yoann Eloundou), un jeune garçon de douze ans affecté d’une grave malformation cardiaque. Entre les deux jeunes gens naîtra une amitié improbable qui les fera mûrir tous les deux.

Le pitch de Envole-moi vous fait fuir par son trop-plein de bien-pensance dégoulinante ? Fuyez-le ! C’est ce que j’aurais dû faire si ma curiosité maladive pour tout ce qui fait le cinéma français et le mauvais temps qui s’entêtait à Paris durant le dernier week-end de mai ne m’avaient pas conduit à en pousser les portes. Pour autant, ai-je perdu mon temps ? Pas vraiment !

Envole-moi est construit sur le modèle désormais breveté du binôme de deux personnages unis pour le bien de l’un au corps défendant de l’autre. Intouchables en a déposé le brevet et il est à craindre qu’il soit utilisé jusqu’à la corde. Envole-moi en joue jusqu’à la caricature : Victor est blanc, Marcus est noir ; Victor est riche, Marcus est pauvre ; Victor est bien portant, Marcus est malade, etc.

Comme il fallait le craindre, Envole-moi est un feel good movie qui ne recule devant aucun moyen pour nous arracher une larme. Comme dans le cochon, tout est bon pour y parvenir : le charme irrésistible du petit-fils Belmondo, le courage émouvant du jeune Yoann Eloundou (qui aurait, ceci étant, été plus émouvant encore s’il avait eu quatre ans de moins, des taches de rousseur et des couettes), le courage plus émouvant encore de sa courageuse maman, mère célibataire d’un enfant qu’elle entoure d’un amour infini, l’amitié improbable et pourtant immédiate qui naît entre les deux héros, la bucket list des vœux de Marcus que Thomas s’emploiera à exaucer et qui constituera le fil rouge du film, etc.

Quelle déception de la part d’un réalisateur comme Christophe Baratier dont le premier film, Les Choristes, en 2004, avait nourri tant d’espoirs et qui, depuis maintenant quinze ans, ne cesse de les décevoir avec une belle constance ?

On pourrait en rester là et attribuer à ce film racoleur un zéro pointé. Pour autant, la vérité oblige à dire qu’aussi racoleur et bien-pensant soit-il, Envole-moi m’a arraché cette petite larme qu’il s’emploie démonstrativement à nous faire couler. Des centaines de milliers de spectateurs sont allés le voir, auront versé la leur et en garderont le souvenir d’un film émouvant. Qui sommes nous pour leur donner tort ?

La bande-annonce

Nomadland ★★★☆

Après la mort de son mari, après la fermeture de l’usine où elle travaillait avec lui qui provoqua la désertion de leur petite ville du nord du Nevada, Fern (Frances McDormand), la soixantaine, n’a d’autre solution que de quitter sa maison et de s’installer rudimentairement dans sa camionnette. Le temps des fêtes de fin d’année, elle trouve un emploi chez Amazon avant de prendre la route. Au Dakota du Sud, elle travaille dans un parc national puis va faire la récolte des betteraves au Nebraska. Sur sa route, Ferne croise d’autres vagabonds qui, comme elle, par choix de vie ou par nécessité, refusent de se sédentariser.

Nomadland arrive – enfin – sur nos écrans, précédé d’une réputation écrasante. Lion d’Or à Venise, quatre BAFTA, deux Golden Globes et surtout trois Oscars dont celui de la meilleure réalisation pour Chloé Zhao et celui de la meilleure actrice pour Frances McDormand (son troisième, excusez du peu, après Fargo et Three Billboards). N’en jetez plus ! la coupe est pleine !

Tant de louanges laissent augurer un chef d’oeuvre… et risquent immanquablement de frustrer les espérances des spectateurs. Car, pour le dire d’une phrase, si Nomadland est certainement un bon film, ce n’est pas un grand film qui mériterait sa place au Panthéon du cinéma à côté de Parasite, Moonlight, Twelve years a Slave ou La la Land (ah… zut …. La la land s’est vu souffler l’Oscar du meilleur film par Moonlight justement).

Nomadland a plusieurs défauts.
Le premier, diront les anti-Modernes, est d’être un peu trop à la mode. Son sujet fleure bon l’anti-trumpisme qui, à tort ou à raison, a fait florès pendant quatre ans à Hollywood. Rien de tel que de filmer l’Amérique pauvre, celle des working poor, des white trash, des minorités discriminées pour ravir les suffrages aux Oscars.
Les anti-féministes en rajouteront une couche : si Chloé Zhao a emporté la statuette, c’est en raison de son genre, pour que l’Académie qui n’avait jusqu’alors couronné qu’une seule femme dans cette catégorie (Kathryn Bigelow pour l’oubliable Démineurs) se rachète une respectabilité.
Les autres – et j’en fais partie – diront qu’ils se sont ennuyés, que ce film de cent-huit minutes, qui enfile à la queue leu leu les épisodes interchangeables et souvent répétitifs de l’odyssée de Fern, aurait pu sans préjudice en durer vingt de plus ou de moins.
Enfin d’aucuns renâcleront aux récompenses qui pleuvent sur la tête de Frances McDormand que la caméra ne quitte pas d’une semelle et qui ne fait pas grand-chose sinon regarder le soleil se coucher sur les plaines désolées du Grand Ouest américain. Sa prestation, diront-ils, est honnête, mais ne mérite pas de la placer au-dessus de Meryl Streep, d’Ingrid Bergman ou de Bette Davis qui n’ont jamais réussi à décrocher leur troisième statuette aux Oscars

Ces arguments sont recevables. Mais ils ne sont pas fondés.
Nomadland est un film modeste, qui refuse le sensationnel. Chloé Zhao refuse la facilité qui aurait consisté à ajouter à la vie de Fern des rebondissements dramatiques (une agression une nuit dans son van ? les retrouvailles lacrymales avec un fils ou une fille perdue de vue ?). Elle utilise une base documentaire – l’enquête de Jessica Bruder sur les Van Dwellers, ces Américains, souvent âgés qui ont quitté leur maison pour prendre la route – pour en faire une fiction élégiaque où souffle la poésie qui traversait déjà ses précédents films : The Rider (2017) et Les chansons que mes frères m’ont apprises (2015).

Nomadland est un film qui m’a surpris et qui m’a interrogé.
Les résumés que j’en avais lu me laissaient présager un livre sociologique, une illustration sinon une démonstration des ravages que la crise des subprimes puis les inégalités creusées par Trump avaient causées. Or, tel n’est pas le cas. Ou, pour être tout à fait exact, tel n’est peut-être pas le cas. Certes, Fern s’installe dans son van, nécessité faisant loi, faute d’autre alternative. Mais elle y trouve bientôt des habitudes et une liberté qu’elle chérit (« houseless but not homeless » résume-t-elle dans une formule parlante). Sur la route, en Arizona, elle croise toute une communauté de vagabonds qui ont fait le même choix qu’elle et embrassé le même mode de vie alternative. Fern pourrait y renoncer : en s’installant chez sa sœur qui lui ouvre les bras, ou chez Dave (épatant David Strathairn que l’interprétation de Frances McDormand a injustement éclipsé) qui lui ouvre son cœur. Elle n’en fait rien.

Pour moi, Nomadland est moins un film sociologique qu’un film psychologique sinon métaphysique. Il interroge moins notre société que nos choix de vie individuels. C’est cette ambiguïté, cette richesse qui au bout du compte m’a plu dans ce film, contrebalançant l’ennui que sa langueur revendiquée avait fait naître.

La bande-annonce

Billie Holiday, une affaire d’État ★☆☆☆

La Seconde Guerre mondiale vient de se terminer et dans l’Amérique, encore ségrégée, Billie Holiday (Andra Day) est au sommet de sa carrière. Son interprétation de Strange Fruit, une métaphore déchirante du lynchage, lui vaut l’hostilité du FBI qui utilise ses deux points faibles pour la discréditer : son instabilité sentimentale et sa consommation inquiétante de drogue. Jimmy Fletcher (Trevante Rhodes), un inspecteur sous couverture qui se fait passer pour un soldat, réussit à se faire admettre parmi son premier cercle pour récolter la preuve des trafics qui y sévissent et faire emprisonner la chanteuse. Mais, tombant sous son charme, l’inspecteur repenti va vite se rapprocher de la chanteuse et tenter vainement de la guérir de ses addictions.

La vie et l’oeuvre de Billie Holiday (1915-1959), la célèbre chanteuse de jazz, vient de faire l’objet d’un documentaire, Billie, réalisé par le Britannique James Erskine, sorti en France en septembre 2020. Ce film en diffère puisqu’il s’agit d’une fiction. Mais la proximité des deux sorties est si grande que les deux oeuvres se répètent immanquablement. Elles racontent, avec une grande fidélité aux faits, la même histoire : le combat d’une femme contre ses démons intérieurs et contre la dureté d’une époque encore profondément raciste.

Billie Holiday, une affaire d’État est adapté d’un essai d’un journaliste britannique publié en français sous le titre explicite de La Brimade des Stups. Cet essai traite de la guerre menée aux Etats-Unis depuis un siècle contre les trafics de drogue, des moyens démesurés mis en oeuvre et de la pauvreté des résultats. Il évoque notamment la figure de Harry Anslinger, un des personnages secondaires du film, qui dirigea pendant plus de trente ans le Bureau fédéral des narcotiques (FBN), affichait un racisme décomplexé, considérait le jazz comme une musique dégénérée et poursuivit Billie Holiday jusque sur son lit de mort. En revanche, la figure de Jimmy Fletcher est fictive.

Billie Holiday, une affaire d’État vaut incontestablement pour l’interprétation de Andra Day dans le rôle titre qui lui a valu le Golden Globe de la meilleure actrice et qui a bien failli lui valoir l’Oscar si Frances McNormand ne lui avait pas été préférée. Il est vrai qu’elle est stupéfiante dans le rôle : d’une beauté saisissante quand elle monte sur scène, les lèvres purpurines, une fleur de magnolia plantée dans les cheveux, elle est méconnaissable, les traits effroyablement creusés, quand elle se shoote.

Mais ni sa prestation ni celle, honnête, des seconds rôles qui l’entourent (Trevante Rhodes avait été révélé dans Moonlight), ne réussissent à hisser ce biopic trop conventionnel au-dessus du tout-venant auquel Hollywood nous a habitués.

La bande-annonce