L’Ordre moral ★☆☆☆

Maria Adelaïde Coelho da Cunha est une femme qui aspire à la liberté dans une société qui la lui refuse. Riche héritière d’un journal lisboète, elle est mariée à un homme qui la trompe éhontément. Elle s’évade en montant, avec quelques amies, des pièces de théâtre qu’elle joue en petit comité faute d’avoir embrassé la carrière de comédienne que son statut, dans le Portugal du début du vingtième siècle, lui interdit. Mais, quand les infidélités de son volage époux achèvent de l’humilier, elle s’enfuit avec son chauffeur.

Mario Barroso est né en 1947. Venu sur le tard à la réalisation, il fut notamment le chef opérateur de Manoel de Oliveira et de João César Monteiro. L’Ordre moral est un film très académique qui rappelle les œuvres en costume de ces deux grands maîtres du cinéma portugais. On y reconnaît d’ailleurs, dans le rôle du mari de l’héroïne, Marcello Urgeghe, qui est familier de ce cinéma-là (Les Lignes de Wellington, Les Mystères de Lisbonne…)

L’Ordre moral est porté par Maria de Medeiros. La brunette piquante qui tourna si longtemps en France et aux États-Unis (Henry et June, Pulp Fiction…) a pris de l’âge. Elle est devenue une diva, une figure tutélaire du cinéma et du théâtre portugais.

Le rôle qu’elle interprète ici est édifiant. Trop peut-être. Comment ne pas être séduit par l’intelligence et par le talent de Marie Adelaide ? Comment ne pas être révolté par le sort que lui réserve une société patriarcale qui la dépossèdera de ses biens, qui la fera interner pour mieux la bâillonner ? On se sent pris au piège d’une empathie obligée pour ce personnage qui semble résumer, jusqu’à la caricature, des siècles d’oppression masculiniste.

La bande-annonce

Autonomes ★☆☆☆

Peut-on être « autonome » aujourd’hui ? François Bégaudeau est allé filmer en Mayenne des individus ou des groupes marginaux et conscients de l’être : un couple d’éleveurs d’agneaux, des sourciers, un magnétiseur qui dilate le cul des vaches, une bande de potes qui a créé une ferme bio, une ancienne banquière qui dirige un café associatif, un chaman qui rassemble ses disciples dans une hutte à sudation, des moniales qui produisent des cierges artisanaux….

Le meilleur du film est son dossier de presse. François Bégaudeau, touche-à-touche ébouriffant, joueur de foot reconverti à l’écriture, aussi à l’aise devant que derrière la caméra, propulsé en 2008 par le succès critique et public de Entre les murs, y explique sa démarche.

Il est allé filmer des marginaux en Mayenne, dans une terre de marche, à la frontière de la Bretagne (Aurélien Bellanger avait choisi pour les mêmes motifs ce département pour cadre de son roman L’Aménagement du territoire).

Il ne s’intéresse pas aux « bourrus », ces bourgeois ruraux (le néologisme est censé faire écho aux « bobos »), qui ont fait le choix de quitter la ville pour la campagne. Les personnes qu’il croise ont opté pour ce choix de vie radical et autosuffisant sous la contrainte. Ils ne pouvaient plus vivre en ville. Ils ne le pouvaient plus matériellement à cause du prix exorbitant des loyers. Ils ne le pouvaient plus physiquement, épuisés par le stress, la pollution, la fatigue. Pour eux, s’installer à la campagne était une question de survie.

Mais survivre à la campagne n’est pas simple. Avec beaucoup d’intelligence, avec beaucoup de modestie, ces néo-ruraux inventent un nouveau mode de vie auto-suffisant, respectueux du biotope, solidaire, sinon solitaire. Chacun insiste d’ailleurs sur la nécessité des interactions sociales, utiles à la fois à la survie physique (faire du troc avec ses voisins permet d’obtenir les denrées qu’on ne produit pas) et mentale.

Autonomes s’inscrit dans la veine de toute une série de documentaires français et étrangers qui interroge les possibilités d’une alternative à nos modes de vie jugés écocides : 2040 de Damon Gameau, Demain de Cyril Dion, Tout s’accélère de Gilles Vernet…

Un seul caractère fait exception. C’est Camille, un homme des bois à la longue barbe rousse, qui pose des collets, vole des œufs et tire des faisans avec sa vieille pétoire. C’est seulement à la toute fin du générique qu’on découvre que ce personnage, interprété par l’acteur Alexandre Constant, est fictionnel. On se sent un peu floué par la supercherie et on mégote du coup son soutien à une démarche qui jusque là nous avait convaincus.

La bande-annonce

Les héros ne meurent jamais ★☆☆☆

Après qu’un clochard parisien croit reconnaître en lui un soldat serbe mort le 21 août 1983, Joachim (Jonathan Couzinié), né précisément ce jour-là, persuadé d’en être la réincarnation part en Bosnie sur les traces du défunt. Dans son combi VW l’accompagnent une amie réalisatrice (Adèle Haenel), décidée à faire de cette histoire un documentaire, une preneuse de son Atonia Buresi) et un cadreur.

Les héros ne meurent jamais est un drôle de film à défaut d’être un film toujours très drôle. Il repose sur une base particulièrement saugrenue à la limite du fantastique : qui pourrait porter foi à cette histoire de réincarnation ? Mais il prend vite un tour plus réaliste. Il s’agit d’abord de filmer la joyeuse équipée de quatre Français en Bosnie – sur le même ton que celui du globe-trotteur Antoine de Maximy perdu en Roumanie dans J’irai mourir dans les Carpates. Mais le film, flirtant avec le documentaire, capte aussi les déchirements d’une nation qui peine à cicatriser ses blessures. Enfin, se recentrant sur son personnage principal, il fait le portrait d’un homme perdu, obsédé par une impossible quête.

Ces quatre focales sont un peu trop nombreuses pour ne pas brouiller la vision et surcharger la barque. C’est dommage. Car ce film était spontanément sympathique à l’image de ses deux acteurs principaux : Jonathan Couzinié, beau comme un ange, et Adèle Haenel qui a décidément, devant la caméra ou à la cérémonie des Césars, un sacré abattage.

La bande-annonce

Kajillionaire ★★☆☆

Old Dolio (Evan Rachel Wood) a vingt-six ans. Renfermée sur elle-même, cachée derrière ses immenses cheveux blonds, perdue dans un survêtement trop grand pour elle, Old Dolio est la fille unique d’un couple de vieux marginaux qu’elle n’a jamais quittés. Le trio vit à Los Angeles misérablement, dans un local insalubre dont il peine à régler le loyer, de menus larcins, d’arnaques minables, d’économies de bouts de chandelle. Cet équilibre précaire va céder avec l’apparition de Mélanie (Gina Rodriguez), une jeune et jolie Portoricaine.

Artiste touche-à-tout, Miranda July s’était fait connaître en 2005 par un premier film ébouriffant, Moi, toi et tous les autres, immédiatement récompensé à Cannes par la Caméra d’or et par le Grand Prix de la semaine de la critique. Depuis, plus rien, sinon un deuxième long en 2011 passé inaperçu.

L’annonce de son troisième film avait de quoi faire saliver d’autant que la bande-annonce était particulièrement excitante. On y retrouvait Evan Rachel Wood, l’une des actrices les plus prometteuses et les plus jolies de Hollywood, méconnaissable dans un rôle de quasi-autiste. On reconnaissait Richard Jenkins – que je confonds systématiquement avec Bill Murray – et Debra Winger – l’une des stars montantes des années quatre-vingts qui disparut à quarante ans de l’écran pour n’y revenir que très sporadiquement. Et surtout, on était intrigué par cette histoire d’arnaqueurs foutraquement dysfonctionnels.

Dans quelle direction le film nous entraînerait-il ? Une fable surréaliste sur l’incommunicabilité de nos sociétés contemporaines ? Une arnaque méticuleusement huilée orchestrée par un trio rompu à ce genre de pratiques ? Un drame familial ?

On comprendra progressivement que Kajillionaire (un anglicisme tintinnabulant désignant des multi-milliardaires dont je n’ai toujours pas saisi le rapport avec le sujet du film) est un récit d’émancipation. Il raconte comment, au contact de Mélanie, Old Dolio réussit à se séparer de ses parents, à rompre une relation toxique et à trouver sa propre voie.

En résumant le film ainsi, j’en éclaire le sens. J’en réduit aussi peut-être la valeur. Non qu’il s’agisse d’un spoiler à proprement parler. Mais, une fois que le film est sur ses rails, il perd une grande partie de son intérêt. Certes, il aura mis une bonne demie heure pour y parvenir. Pendant tout ce premier tiers, avant l’apparition du personnage de Mélanie, on se familiarise lentement avec ce trio particulièrement déconcertant. C’est la meilleure partie du film qui remplit les promesses de sa bande annonce.

Mais l’apparition de Mélanie, un personnage presque normal, plein de vie et de sensualité, en modifie le ton et le sens. Le film perd le côté un peu branque que lui donnait son trio de marginaux. Il prend une direction qui ne réserve guère de surprise, même si la scène finale, reconnaissons-le, est particulièrement réussie.

Du coup, je suis sorti de la salle partagé. D’un côté séduit par ce trio original, à mille lieux de l’image idyllique que Hollywood renvoie usuellement de la famille nucléaire. De l’autre pas vraiment convaincu par la façon trop prévisible dont son héroïne saura s’affranchir de l’emprise toxique de ses parents.

La bande-annonce

Un pays qui se tient sage ★★★☆

Un pays qui se tient sage documente les violences policières qui ont émaillé la crise des Gilets jaunes.

Son réalisateur, David Dufresne, sait de quoi il parle. Journaliste à Libération et à Médiapart, il suit depuis trente ans les questions de police auxquelles il a consacré en 2007 un livre (Maintien de l’ordre) dont il a tiré en 2019 un roman (Dernière sommation). En 2007, il a réalisé son premier documentaire sur les émeutes de 2005 Quand la France s’embrase. Pendant la crise des Gilets jaunes, il a recensé sur son compte Twitter les témoignages des manifestants blessés par la police sur son compte Twitter « Allo @Place_Beauvau, c’est pour un signalement ».

Un pays qui se tient sage collationne les images de ces violences. Certaines ont déjà été vues des millions de fois comme celles de l’Arc de Triomphe, du sac du Fouquets ou de la charge musclée du boxeur Christophe Dettinger sur la passerelle Leopold-Sédar-Senghor ; d’autres sont inédites, comme celles de ces manifestants pris au piège dans leur voiture ou de Jérôme Rodrigues blessé à l’œil place de la Bastille. Charges violentes, matraquages au sol, matricules dissimulés, entraves au travail de la presse…. Le malaise est à son comble avec ces élèves d’une classe de Mantes-la-Jolie agenouillés, les mains en l’air filmés en décembre 2018 par un CRS goguenard qui félicite une « classe qui se tient sage ».

Un pays qui se tient sage ne se contente pas d’aligner les images. Il les confronte à un panel d’intervenants, réunis deux par deux : une juriste (Monique Chemillier-Gendreau), un avocat (William Bourdon), un sociologue, qui fut mon camarade à Sciences Po et dont les ouvrages sur le maintien de l’ordre font référence (Fabien Jobard), une historienne (Ludivine Bantigny) mais aussi le président d’un syndicat de policiers et un général de gendarmerie. Le documentaire a la bonne idée de ne pas les identifier avant le générique de fin pour éviter que leurs paroles soient immédiatement assignées. Avec une mesure que le débat public, dans les médias et sur les réseaux sociaux, n’a pas su garder, ils analysent les images et évitent les postures démagogues. Le policier syndicaliste concède que les actes commis à Mantes-la-Jolie sont inadmissibles ; l’avocat inlassable défenseur des droits de l’homme reconnaît la nécessité dans une démocratie d’une force publique.
Une séquence, filmée à l’angle des Champs et de l’avenue Montaigne, fait l’objet d’une double lecture. On y voit un groupe de cinq policiers motorisés débordés par les manifestants. L’un des intervenants insiste sur le déséquilibre des forces et la retenue des cinq policiers (un dégaine son arme de service mais la rengaine immédiatement) ; l’autre au contraire souligne la retenue de la foule qui aurait pu lyncher les policiers mais se borne à les faire fuir.

Les intervenants discutent longuement de la formule célèbre de Max Weber : l’État détient le monopole de la violence physique légitime. Ils pointent les contre-sens dont elle est souvent entachée. Il ne s’agit pas de reprocher à l’État d’être violent par essence mais au contraire d’encadrer la violence en en interdisant l’exercice à des acteurs privés et en la réservant au seul État.

Il n’est pas question de remettre en cause l’adage wébérien. La violence privée, celle qu’ont exercée certains Gilets jaunes n’est pas acceptable. Le discours consistant à justifier cette violence comme la réponse légitime aux violences symboliques exercées par l’État à travers les politiques inégalitaires qu’il mettrait en œuvre n’est pas défendable.

La question posée doit être celle des limites de l’usage de cette violence d’État soumise au double principe de nécessité et de proportionnalité. Les images de ce documentaire montrent qu’elles ne sont pas toujours respectées. La circonstance, comme le plaide un syndicaliste de la police, que les images montrées aient pu être précédées d’heures d’affrontements où les objets et les insultes auraient plu sur des forces de l’ordre poussées à bout ne constituent pas une excuse valable : les professionnels du maintien de l’ordre sont tenus, en tous lieux et en tout temps, au respect de leurs consignes. Et les manquements à ces consignes doivent être sanctionnées : le documentaire évoque d’un mot trop rapide, pour se plaindre moins de leur partialité que de leur lenteur, les enquêtes internes de l’IGPN pour « usage illégitime de la force » et les instructions en cours devant le juge pénal.

L’inconvénient de ce pénible catalogue est de pointer les dérapages et de renvoyer l’image d’une police systématiquement violente. Un pays qui se tient sage évite cette dérive à la fois par la parole donnée aux policiers et aux gendarmes – en regrettant que les autorités (préfet de police, DPN, DGGN…) aient refusé l’opportunité qui leur avait été donnée de témoigner elles aussi – et le rappel de quelques faits. Les violences policières sont rares, si on les compare à l’ensemble des interventions de forces de police ; elles ne sont guère meurtrières (la mort d’une Marseillaise en décembre 2018 et d’un Nantais en juin 2019 ont été imputées à la police). Une utile mise en perspective internationale relativise les choses face à des régimes autrement plus policiers tels que la Russie.

Le principal défaut du documentaire est dans son titre. Emprunté on l’a dit à l’expression inadmissible d’un CRS à Mantes-la-Jolie, il sous-entend que les violences policières sont l’expression d’un projet plus systématique d’asservissement du pays tout entier. L’existence même de ce documentaire démontre que la France n’est pas tout à fait encore une dictature liberticide.

La bande-annonce

Billie ★★☆☆

Billie Holiday (1915-1959) est l’une des plus grandes voix du siècle.
Le Britannique James Erskine retrace la vie de la chanteuse de jazz avec des bandes son originales et des images colorisées. Il utilise également les interviews inédites qu’avait réalisées dans les années soixante la journaliste Linda Lipnack Kuehl décédée dans des circonstances mystérieuses en 1978.

Billie Holiday a eu une vie cabossée. Abusée dans son enfance, elle se prostitue dès son plus jeune âge et se drogue très jeune. Toute sa vie durant, elle fumera du haschisch et consommera de l’héroïne. La brigade des stupéfiants ne cessera de la harceler et elle sera emprisonnée plusieurs fois dans sa vie.
Billie Holiday a eu une vie sentimentale et sexuelle bien remplie que le documentaire détaille avec parfois une insistance un peu voyeuriste. Bisexuelle, Billie Holiday a eu des amants et des amantes. Des hommes violents et avides, avec qui elle entretenait une relation masochiste, ont souvent abusé d’elle. Elle est morte encore jeune, épuisée par une vie d’excès et sans le sou.

Le principal intérêt de Billie est de voir et d’écouter la chanteuse, sa voix traînante, un peu enrouée, légèrement swingante. Ses plus grands succès n’ont pas pris une ride : Don’t Explain, God Bless the Child aux accents autobiographiques et surtout Strange Fruit, cette métaphore déchirante du lynchage des Noirs dans le Sud esclavagiste.

Noire et femme, Billie Holiday a été doublement discriminée. L’histoire de sa vie et la tonalité des témoignages recueillis à son sujet racontent cette double discrimination. Leur crudité est choquante à qui les écoute en 2020. Est-ce le signe que ce qui était dicible hier ne l’est plus aujourd’hui ? sans doute. Est-ce la preuve que ce qui existait hier n’existe plus aujourd’hui ? espérons-le.

La bande-annonce

À cœur battant ★☆☆☆

Julie et Yuval se sont rencontrés à Paris, au pied de la tour Eiffel, un soir de 14-juillet. Entre eux c’est le coup de foudre. Le couple s’installe ensemble, Julie tombe enceinte. Mais Yuval doit repartir en Israël pour y obtenir un visa permanent lui permettant de revenir en France. Le couple est condamné à une séparation qui met à mal leur amour.

Le titre anglais de ce film israélien a une signification toute différente de son titre français. The End of Love annonce la couleur là où À cœur battant est bien plus optimiste. Il s’agira, nous dit ce titre anglais, de raconter la fin d’une histoire d’amour. Ozon l’avait fait dans 5×2 en commençant par la rupture et en remontant le cours du temps.

Keren Ben Rafael utilise elle aussi un procédé très audacieux. Elle filme la relation entre Julie et Yuval uniquement à travers les écrans qui leur permettent de communiquer. Le procédé se dévoile lors de la première scène, la plus truculente, qui laisse planer le doute sur la situation des deux protagonistes avant de révéler les kilomètres qui les séparent.

Le procédé est culotté, tant en termes d’écriture que de cadrage. Keren Ben Rafael s’y tient tout du long, jusqu’aux deux scènes finales dont on comprend qu’il s’agit de deux flashbacks. Le problème est que, passée la curiosité qu’il suscite, le procédé devient répétitif et finit par lasser. Pour faire avancer le récit, le scénario en appelle à la jalousie des deux amants, qui s’inquiètent alternativement des rencontres que leur conjoint pourrait faire en leur absence. Mais ces rebondissements assez mesquins ne suffisent pas à eux seuls à donner de l’intérêt à une histoire dont on devine par avance la conclusion.

Un mot sur l’interprétation. Arieh Worthalter, qui a trente-cinq ans, mais qui en fait facilement dix de plus, a certes de beaux yeux bleus ; mais je le trouve trop vieux pour ce rôle de jeune père inconstant. Quant à Judith Chemla, je ne sais qu’en penser. Sans doute a-t-elle la pâleur diaphane des figures préraphaélites ; mais c’est une beauté à laquelle je reste décidément insensible.

La bande-annonce

Josep ★★☆☆

Début 1939. La victoire du franquisme pousse des centaines de milliers d’Espagnols à l’exil. La France, loin de les accueillir à bras ouverts, les parque dans des camps insalubres. Parmi eux, Josep Bartoli, un Catalan communiste. Avec le crayon et le bloc-notes qu’un gendarme lui a donnés en cachette, il chasse l’ennui en croquant la réalité qui l’entoure. Enfui au Mexique, où il deviendra l’amant de Frida Kahlo, puis aux États-Unis, Bartoli devient un grand dessinateur.

Dessinateur de presse au Monde et au Canard enchaîné, Aurel réalise son premier long métrage. Il le consacre à une page méconnue et honteuse de l’histoire française : la Retirada, l’exil en France des Républicains espagnols à l’hiver 1939, parqués au Barcarès, à Gurs, à Rivesaltes. Chaque époque du récit est traitée à travers un style graphique différent : les paysages hivernaux du camp sont dessinés au crayon gris et c’est seulement à son arrivée au Mexique que Bartoli a utilisé la couleur.

L’histoire de Josep Bartoli est l’occasion, à travers les personnages caricaturaux de deux gendarmes, aussi vulgaires que violents, d’évoquer la xénophobie rance qui accueillit en France les Républicains espagnols. Ce mépris de l’étranger par les forces de l’ordre s’exerçait non seulement à l’égard des « Espingouins » mais aussi des tirailleurs sénégalais qui leur étaient adjoints et qui jouent dans cette histoire un rôle savoureux.

Mais ces sentiments racistes n’étaient pas unanimes. Un gendarme, moins haineux que ses collègues, se prend d’amitié pour Bartoli et va l’aider à s’enfuir. C’est ce même gendarme qu’on retrouve quelques décennies plus tard, vieillard grabataire à la veille de la mort, transmettant ses souvenirs à son petit-fils passionné de dessin.

L’histoire de Josep Bartoli suffisait à elle seule à faire la substance d’un film. Aurel veut la raconter en flash-back à travers les confessions d’un grand père à son petit-fils. Cette strate narrative ne présente guère d’intérêt sinon celui, plus démonstratif que réellement convainquant, d’inscrire la Retirada des républicains espagnols et la xénophobie qu’ils ont rencontrée dans une actualité toujours brûlante et d’interroger nos réactions plus ou moins bienveillantes, à l’arrivée de nouvelles cohortes de réfugiés fuyant la guerre et la misère.

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Stripped ★★★☆

Alice (Laliv Sivan), la petite trentaine, est une artiste touche-à-tout. Elle enseigne les arts plastiques. Elle vient de publier son premier livre. Elle est en train de réaliser un documentaire. Mais, un beau jour, elle se réveille nauséeuse, sans souvenir de la soirée précédente. Traumatisée par le sentiment indistinct d’avoir été droguée et violée pendant son sommeil, elle se replie sur elle-même.
Dans l’appartement situé en face du sien vit Ziv (Bar Gottfried) un jeune lycéen passionné de musique et tétanisé à l’idée de devoir aller effectuer son service militaire.

Stripped est le troisième volet d’une trilogie dont les deux premiers, Chained et Beloved, sont sortis en juillet dernier. Rien n’explique ces dates de sortie décalées sinon peut-être le lien plus ténu que ce volet-ci entretient avec les deux premiers qui racontaient la relation toxique entre Rashi et Avigail filmée du point de vue de Rashi d’abord (Chained) puis d’Avigail ensuite (Beloved). D’ailleurs ces trois films peuvent se voir indépendamment les uns des autres.

On y retrouve les mêmes ingrédients que dans les deux premiers films. En particulier le réalisateur a le don d’hystériser les dialogues, les transformant en d’épuisantes disputes, sans qu’on sache si c’est une marque de son cinéma ou un trait caractéristique de la sociabilité israélienne.

Stripped est construit autour d’un principe à la fois simple et complexe. Il tisse deux histoires parallèles, celles d’Alice et de Ziv, dont on pressent qu’elles finiront par se croiser sans en deviner encore par avance les modalités de la rencontre. Le film dure deux heures, une durée analogue à celles de Chained et de Beloved. Est-il trop long pour autant – comme j’ai coutume trop souvent de m’en plaindre ? Non. Car la tension est maintenue tout son long ; car aucune scène n’est superflue pour raconter ces deux histoires qui n’en font qu’une.

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Les Joueuses ★★☆☆

Stéphanie Gaillard a suivi pendant une année les joueuses de l’Olympique lyonnais, le club le plus titré du football français, qui vont tenter en 2018-2019 de remporter comme les deux saisons précédentes le triplé Coupe de France, championnat de France et Ligue des champions.

On diffuse aujourd’hui des documentaires sur tout – à la différence d’une époque antérieure au succès de Michael Moore, où rares étaient les documentaires qui se frayaient un chemin en salles : la vie des insectes, la migration des oies sauvages, les pingouins de l’Antarctique…. Aussi, n’est-il pas surprenant que le football attire la curiosité des documentaristes et de leurs spectateurs. On avait eu Les Yeux dans les bleus en guise d’album souvenir de la folle victoire de 1998, Zidane, un portrait du XXIème siècle en lever de rideau du Mondial 2006 et Diego Maradona en 2019.

Le sujet des Joueuses laisse augurer une étude sur le football féminin et une critique, fût-elle indirecte, des inégalités qui le séparent encore du football masculin : manque de considération, de visibilité, différentiel de salaires… Or, il n’en est quasiment jamais question. Stéphanie Gaillard ne se lance pas dans un film à thèse, ni ne mène une croisade. Très modestement, elle se contente de poser sa caméra dans les vestiaires et de nous y montrer la vie quotidienne, presque banale, de ces jeunes femmes qui y passent avant ou après leurs entraînements. C’était la même démarche qu’avait suivie Beau Joueur avec les rugbymen de l’Aviron bayonnais.

Elles nous deviennent bientôt familières et brillent par leur diversité et par leur personnalité. Il y a d’abord Ada Hegerberg, la belle Norvégienne, Ballon d’Or 2018, l’immense (1m87) Wendie Renard, la capitaine, Sarah Bouhaddi, la gardienne de but et Selma Bacha, la toute jeune latérale gauche qui passe son bac cette année-là et qui grandit à l’ombre de ses aînées.

La vie du groupe est rythmée par les entraînements, les déplacements, les matchs. Même si la concentration est de rigueur et la décompression autorisée après les victoires, on touche à ce qu’a de routinier la vie de ces sportives de haut niveau qui exercent un métier finalement pas si différent d’un autre. On y est surtout sensible à la camaraderie bienveillante qui semble régner dans leur sororité et on s’interroge sur ses causes : trouve-t-on la même complicité dans les vestiaires des garçons ? ou est-ce là une spécificité féminine ?

Les Joueuses est autant un documentaire sur le football féminin que sur un collectif uni par l’exercice d’un même métier. Il n’est nécessaire ni peut-être pertinent d’être passionné.e de ballon rond pour le regarder.

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