Un crime parfait : L’assassinat de Detlev Rohwedder ★★☆☆

Qui a assassiné à Düsseldorf le 1er avril 1991 Detlev Rohwedder, le patron de la Treuhandanstalt, la structure de défaisance créée pour vendre les actifs industriels de l’Allemagne de l’est récemment réunifiée ? Des combattants de la troisième génération de la Fraction armée rouge (RAF) en croisade contre le capitalisme et ses patrons qui l’incarnent ? Des mercenaires de la Stasi en rupture de ban après leur brutale mise à pied ? Ou une organisation para-étatique secrète ? Le crime n’a jamais été élucidé. Une mini-série allemande distribuée par Netflix en septembre 2020 reprend en quatre épisodes l’enquête sur ce meurtre mystérieux.

Le true crime documentaire est décidément un genre à la mode. Avec l’esprit de méthode qui caractérise la plateforme californienne, Netflix a repéré le filon et a décidé d’en distribuer tous les avatars qu’il s’agisse de l’assassinat du petit Grégory (Grégory), de l’agression sexuelle de DSK sur Nafissatou Diallo (Chambre 2806) ou de la disparition de la jeune Maddie McCann au Portugal. À chaque fois, la recette est la même : un crime inexpliqué qui a défrayé la chronique, revisité avec les interviews des principaux protagonistes, des images d’archives et, le cas échéant, la fictionnalisation de quelques uns des moments-clés.

Un crime parfait : L’assassinat de Detlev Rohwedder ne déroge pas à cette règle éprouvée. Les réalisateurs ont beau faire : ils ne parviennent pas à lever l’épais voile de mystère qui entoure ce crime réalisé avec un professionnalisme qui nourrit tous les complotismes. Il fallait une sacrée organisation pour laisser aussi peu d’indices.

Que les réalisateurs l’aient sciemment voulu ou non, le principal intérêt de ce documentaire n’est pas dans son enquête policière sans coupable. Il se trouve dans la reconstitution d’une époque : celle qui a précédé et immédiatement suivi la réunification allemande. On en revoit avec émotion les images défraichies – et on se dit que, décidément, tout était hideux dans la mode et la coiffure de ces années-là. Et on en vient à regretter qu’au lieu de nous parler d’un crime définitivement obscur, ce documentaire n’ait pas pris le parti radical de se saisir à bras-le-corps de cette page passionnante de l’histoire allemande.

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Derrière nos écrans de fumée ★☆☆☆

Derrière nos écrans de fumée (traduction besogneuse de The Social Dilemma) est un réquisitoire à charge contre les réseaux sociaux. Certes, il ne verse pas dans le complotisme : il n’accuse pas les dirigeants de Facebook, Instagram Twitter, YouTube ou Google de nourrir un projet criminel de manipulation universelle. Mais il montre comment la logique purement entrepreneuriale de ces sociétés, leur désir de capter et de retenir une audience toujours plus large, sont lourds de menaces.

La charge semble d’autant plus légitime qu’elle vient d’anciens dirigeants de ces plateformes qui, comme des mafieux italiens tentant d’obtenir une réduction de peines, comparaissent les uns après les autres devant la caméra de Jeff Orlowski. Pour enfoncer le clou, cette succession d’interviews est entrecoupée par une fiction mettant en scène une famille américaine ordinaire dont les enfants souffrent d’une dépendance accrue aux écrans : la cadette perd confiance en elle après avoir reçu une remarque sur son physique, l’aîné se laisse séduire par les thèses complotistes.

Le sujet est grave : exploitation des données personnelles, dépendance aux réseaux sociaux, propagation de la désinformation, haine en ligne…. Il nous concerne tous – qu’il s’agisse de moi qui suis en train d’écrire cette critique pour la poster sur les réseaux sociaux, ou vous qui êtes en train de la lire alors que vous pourriez consacrer ce temps précieux à de vrais échanges avec de vrais gens dans la vraie vie !

Mais ce documentaire a trop de défauts pour convaincre. Son plus cocasse est d’être produit et distribué par Netflix, une plateforme qui utilise elle aussi les algorithmes pour influencer le choix de ses clients. Ses séquences fictionnelles, qui rappellent un mauvais épisode de Black Mirror, sont particulièrement balourdes. Il ne donne pas la parole à la défense, qui aurait pu souligner par exemple les récents efforts déployés pour lutter contre la désinformation. Enfin, et c’est peut-être le défaut le plus rédhibitoire, il ne contient guère d’informations qu’on ne connaissait déjà sur les réseaux sociaux et les addictions qu’ils suscitent.

Basta ! J’ai piscine ! Zut…. elle est fermée.

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Je veux juste en finir ★☆☆☆

Lucy (Jessie Buckley révélée par Jersey Affair et Wild Rose) accepte d’accompagner Jake (Jesse Plemons, le Texan qui monte, qui monte), son boyfriend, chez ses parents pour un week-end. Le blizzard fait rage sur la route qu’emprunte le couple embarqué dans une longue discussion. Le malaise de Lucy croît quand elle arrive à destination. La mère (Tomi Collette) et le père (David Thewlis) de Jake manifestent en effet un comportement déroutant qui l’incite à hâter son départ. Mais sur le chemin du retour, Jake insiste pour faire un détour par son lycée.

Charlie Kaufman est sans doute un des scénaristes américains les plus originaux. On lui doit Dans la peau de John Malkovich et Eternal Sunshine of a Spotless Mind. Passé à la réalisation il signe avec cette adaptation d’un roman de Iain Reid son troisième film.

On y retrouve les thèmes qui lui sont chers et sa façon unique et immédiatement identifiable de les traiter. Volontiers surréaliste sinon fantastique, Je veux juste en finir se présente comme une plongée dans la psyché de Lucy, la seule personne apparemment sensée du film par les yeux de laquelle l’action est filmée. Sauf que Lucy – et le spectateur avec elle – se met bientôt à douter de ses perceptions voire de son identité (Lucy est parfois présentée sous les prénoms de Lucia, Louisa ou Ames).

Le film devient de plus en plus incompréhensible au fur et à mesure de son avancée au point d’égarer définitivement le spectateur dans son dernier tiers. Je n’en spoilerai rien, ni les questions qu’il soulève ni les réponses qu’il leur donne … pour la bonne raison qu’il ne les donne pas.

Autant d’obscurité peut entraîner deux types de réaction. La première est de chercher à comprendre – comme avec Mullholand Drive. L’autre est d’y renoncer…. Aux premiers je recommande, après avoir vu le film, la lecture de cet article qui offre quelques clés. Que recommander aux seconds ?

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Le Diable, tout le temps ★★★☆

Aux confins de l’Ohio et de la Virginie occidentale, de la Seconde guerre mondiale aux années soixante, le destin de plusieurs personnages se croise. Parmi eux, Alvin Russell (Tom Holland). Sa mère (Haley Bennett) est morte d’un cancer pendant son enfance. Son père (Bill Skarsgård), déjà traumatisé par les atrocités qu’il a vécues dans le Pacifique sud pendant la Seconde guerre mondiale, ne s’est pas remis du décès de sa femme. Le jeune Alvin est élevé par sa grand-mère auprès d’une autre orpheline, Lenora (Eliza Scanlen), dont la mère (Mia Wasikowska) a été sauvagement assassinée. Lenora, profondément pieuse, tombe sous l’emprise d’un pasteur pervers (Robert Pattinson) dont Alvin jure de se venger. Mais il croise bientôt la route de deux amants meurtriers protégé par un shérif véreux.

Le résumé que je viens de faire du Diable, tout le temps – au risque d’en révéler quelques uns des ressorts – est passablement confus ? Oui, aussi grands furent les efforts que j’ai déployés pour le simplifier.
Cela signifie-t-il pour autant que le film soit incompréhensible ? Non. Il réussit le miracle de rendre très fluide une narration pourtant passablement emberlificotée.

Il est l’adaptation fidèle d’un roman à succès de Donald Ray Pollock sorti en 2012 et immédiatement salué par la critique. Le roman emprunte au style dit du « Country noir ». Il s’agit d’un sous-genre du roman noir dont l’action se déroule dans l’Amérique profonde, celle des rednecks, des white trash. Faulkner en fut l’inspirateur avant l’heure. Le style a traversé l’Atlantique et on en retrouve la trace dans les « polars ruraux » qui rencontrent depuis quelques années en France un grand succès, signés par Franck Bouysse (Né d’aucune femme, Buveurs de vent), Cécile Coulon (Une bête au paradis) ou Colin Niel (Seules les bêtes brillamment porté à l’écran l’été dernier).

Le Diable, tout le temps s’inscrit dans une riche généalogie cinématographique. Tourné dans les Appalaches, il utilise les mêmes décors que Délivrance. Le couple d’amants criminels interprété par Jason Clarke (abonné au rôle de méchant) et Riley Keough (la petit-fille de Elvis Presley révélée dans Mad Max: Fury Road) semble tout droit sorti d’un roman noir de James Ellroy ou des Tueurs de la lune de miel. Mais ce sont peut-être les références à la religion, à la bigoterie, au charlatanisme qui sont les plus frappantes et qui évoquent les rôles immenses tenus par Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur, Burt Lancaster dans Elmer Gantry ou, plus près de nous, Daniel Day-Lewis dans There Will Be Blood. Il n’y a pas un mais deux prédicateurs torturés dans Le Diable tout le temps : Harry Melling (le cousin d’Harry Potter) et Robert Pattinson qui ont le courage l’un et l’autre d’endosser des rôles terriblement antipathiques.

Mais il n’est nul besoin d’avoir vu tous ces films – ni d’en faire l’étalage – pour apprécier Le Diable, tout le temps. Il faut simplement avoir le cœur bien accroché et se laisser emporter dans cette histoire à la fois terriblement lyrique et atrocement cruelle.

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Laëtitia ★★★☆

Toute sa vie durant, la jeune Laëtitia Perrais a été victime de la violence des hommes. Son père formait avec sa mère une famille dysfonctionnelle. Condamné à cinq ans de prison pour viol aggravé sur sa compagne, il ne sut jamais prendre soin de Laëtitia et de sa sœur Jessica. Les deux jumelles, confiées à l’Aide sociale à l’enfance, furent prises en charge par une famille d’adoption. Gilles Patron, leur tuteur, fut reconnu coupable d’agressions sexuelles sur Jessica. Mais avant sa condamnation en 2014, Laëtitia fut victime d’un meurtre horrible qui scandalisa la France. Le 18 janvier 2011, âgée de dix-huit ans seulement, alors que la vie semblait enfin lui sourire, elle avait croisé un monstre : Tony Meilhon.

Laëtitia est l’adaptation en six épisodes de quarante-cinq minutes chacun du « roman vrai » écrit en 2016 par Ivan Jablonka. Couronné par le Prix Médicis, il avait rencontré un vif succès. je me souviens encore de l’émotion qui m’avait saisi à sa lecture. Le visionnage de la série, diffusé en septembre sur France 2, accessible à tous en replay sur France.tv, en a ravivé le souvenir douloureux.

Laëtitia raconte un fait divers sordide, un homicide comme il s’en produit hélas tant. Laëtitia n’est pas un polar ; l’identité du meurtrier, arrêté deux jours après la disparition de la jeune fille, ne fait rapidement guère de doute, même s’il balade les gendarmes en évoquant la présence fantasmée d’un complice. Même la recherche du corps – qu’on retrouvera démembré en deux parties dans deux étangs distants de plus de cinquante kilomètres l’un de l’autre – ne suffit pas à elle seule à entretenir le suspense.

L’intérêt de Laëtitia est ailleurs.
Ivan Jablonka n’est pas un romancier. Il est historien. Il avait consacré son doctorat aux enfants de l’Assistance publique sous la Troisième République et c’est par ce prisme là qu’il est arrivé à l’affaire Laëtitia.
Pour lui et pour nous, le destin de Laëtitia est celui, sordide et funeste, d’une enfant abandonnée.

Les avanies qu’elle traverse aux côtés de sa sœur sont déchirantes. Mais ni Ivan Jablonka dans son livre, ni Jean-Xavier de Lestrade (qui vient du documentaire et avait déjà signé pour Arte 3 x Manon, une mini-série sur une adolescente en rupture de ban) dans sa réalisation ne verse dans le misérabilisme. Tout y est d’une pudeur, d’une retenue, d’une délicatesse d’autant plus bouleversantes que les faits racontés sont désespérants.

Les acteurs sont tous parfaits, à commencer par les hommes qui n’ont pourtant pas le bon rôle. On reconnaît Kevin Azais dans celui du père biologique des jumelles, incapable de contrôler la violence qui l’habite et qui pollue l’amour qu’il porte à ses enfants. Sam Karmann joue le rôle de Gilles Patron qui se scandalisa haut et fort contre la soi-disant impunité des délinquants sexuels avant de se révéler lui-même en être un. Noam Morgenzstern est le plus impressionnant dans le rôle monstrueux d’un psychopathe aux cheveux gras et au rire diabolique.

Le personnage qui m’a le plus touché est secondaire. Il s’agit de Béatrice Prieur, l’assistante sociale impeccablement interprétée par Alix Poisson, une actrice dans la quarantaine aux faux airs de Chantal Lauby. Elle a rencontré les jumelles quand elles avaient huit ans et les a suivies d’abord en foyer, puis dans leur famille d’accueil chez Gilles et Michelle Patron. Elle a essayé de créer avec elles un lien, de percer leurs silences sans toujours y parvenir. Elle n’a pas réussi à sauver la vie de Laëtitia, assassinée, ni celle de Jessica, agressée, et s’en estime responsable. Elle m’a rappelé les personnages de Pupille, ce film, lui aussi si touchant, aux frontières de la fiction et du documentaire.

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Cyril contre Goliath ★★☆☆

Pierre Cardin a décidé de privatiser le petit village de Lacoste dans le Lubéron. Il a commencé à financer gracieusement la restauration de son vieux château. Jusque là, rien à dire. Mais il a ensuite racheté une à une les maisons du bourg, le vidant lentement de ses habitants et de ses rares commerces.
Face à ce Goliath sans morale se dresse Cyril Montana. Parisien, la cinquantaine, il a passé toute son enfance à Lacoste qui, dans les années 70-80, était peuplé par une communauté cosmopolite de hippies libertaires. Il refuse le sort de son village et, après avoir réfléchi à la meilleure façon d’agir, décide de mobiliser l’opinion publique. La réalisation d’un documentaire racontant sa lutte fait partie de son plan d’action. Après avoir accumulé les refus, il rassemble le financement de son documentaire sur une plate-forme de crowdfunding.

Cyril contre Goliath tenait un sujet en or, manichéen à souhait, qui met face à face, comme dans les premiers documentaires de Michael Moore ou dans Merci patron ! qui lança la carrière politique de François Ruffin, un ignoble capitaliste, suintant le mépris de classe, avec un valeureux prolétaire, armé de sa seule énergie et de son humour.

Il suscite une réflexion très stimulante sur la mobilisation collective, un sujet à la mode aux temps de Occupy Wall Street, de Nuit debout et des Gilets jaunes : comment mobiliser le corps social ? comment attaquer un ordre qu’on juge illégitime ? comment faire changer les choses ? en restant dans les limites de la légalité ? en violant la Loi ?

Ce qui est le plus attachant est la modestie et l’auto-dérision dont Cyril Montana sait faire preuve. À la différence d’un Ruffin que la modestie n’étouffait pas, Montana se moque de tout et avant tout de lui-même. Organise-t-il une marche collective, façon Gandhi, de Paris à Lacoste, la caméra de Thomas Bornot le suit, solitaire, le sac à l’épaule, rincé comme un chien errant, sur les routes de France, accompagné seulement par son fils… qui l’abandonne en gare de Fontainebleau. Invite-t-il tous les habitants de Lacoste à une assemblée générale ? la caméra filme encore une assemblée vide, réduite à quatre participants.

Cyril contre Goliath est un documentaire attachant qui, à partir d’un cas d’école ubuesque – la privatisation d’un petit village provençal – nous fait réfléchir avec un Don Quichotte plein d’énergie à la mobilisation collective et à ses limites.

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La femme qui s’est enfuie ★☆☆☆

Gam-Hee (Kim Minhee, l’actrice fétiche et la compagne à la ville de Hong Sangsoo), que son mari vient de quitter le temps d’un voyage d’affaires, rencontre trois amies. La première, proche de la retraite, s’est retirée du monde. La seconde, au mitan de sa vie, multiplie les passades. La troisième travaille dans un centre culturel qui programme une rétrospective des œuvres du réalisateur dont l’héroïne fut, quelques années plus tôt, la maîtresse.

C’est avec beaucoup de prudence que j’ai écrit le résumé qui précède tant je ne suis pas totalement certain d’avoir compris l’histoire ou les histoires que raconte La femme qui s’est enfuie – pas plus d’ailleurs que je n’ai réussi à comprendre son titre. Il a fallu d’ailleurs une longue discussion avec une amie plus cinéphile que moi – et qui pourtant, de son propre aveu, n’avait rien compris au film – pour réaliser que le personnage qu’on voit dans la première scène partir à un entretien d’embauche au lendemain d’une soirée trop arrosée est le même que celui que capte plus tard la vidéo de surveillance en train de fumer tristement devant chez elle.

Deux mois à peine après Hotel by the river, Hong Sangsoo revenait sur les écrans fin septembre. La proximité des dates de sortie de ces deux films s’explique sans doute par la fermeture des salles (Hotel by the river aurait dû sortir au printemps). Mais le réalisateur sud-coréen n’en demeure pas moins d’une affolante prolixité, au point de donner le tournis à ses plus fervents afficionados.

Tous ses films se ressemblent qui filment en long plans-séquence – parfois interrompus par de brusques zooms avant – des discussions interminables. Mais tous ses films diffèrent imperceptiblement les uns des autres : Hotel by the river, tourné en plein hiver, dans un splendide noir et blanc était une réflexion sur la mort tandis que La femme qui s’est enfuie, plus lumineux, interroge la possibilité d’un monde sans hommes.

Chacune des trois rencontres que fait Gam-Hee est structurée de la même façon. Le face-à-face des deux femmes est interrompu par un homme maladroit et grotesque : un voisin qui se plaint des chats errants, un jeune poète énamouré, le réalisateur célèbre duquel Gam-Hee s’est jadis éprise…

Les critiques crient au génie devant les films de Hong Sangsoo. J’avoue, le rouge au front, ne pas partager leur enthousiasme. Certes, je n’ai pas revécu la colère qui m’a prise devant Hotel by the river l’été dernier, que j’ose accuser de fumisterie ; mais pour autant les soporifiques dialogues de La femme… me semblent fâcheusement dépourvus d’intérêt.

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À ma place ★★☆☆

Savannah a vingt-cinq ans. En avril 2016, la documentariste Jeanne Dressen la découvre sur la place de la République, micro au poing, haranguant les foules, et s’attache à ses pas. La jeune femme est étudiante en sociologie à Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle espère intégrer l’ENS Ulm. Mais l’énergie qu’elle déploie chaque nuit, place de la République, l’empêche de se concentrer sur ses études.

Quel joli titre ! À ma place peut s’entendre de plusieurs façons – comme le titre du célèbre livre d’Annie Ernaux, La Place, avant lui. Il peut désigner la « place » assignée à Savannah par une société qui lui refuse de sortir du rang ; il peut faire référence à l’espace public qu’elle s’approprie pour y faire entendre sa colère et y faire germer l’espoir d’un monde plus doux ; mais il peut aussi questionner le spectateur : que feriez-vous « à la place » de Savannah ?

Ce titre là annonce un film bourdieusien – un auteur que Savannah vénère et dont elle espère intégrer l’école dont il fut l’élève. On escompte qu’il interroge le choix que Savannah doit faire : le militantisme ou les études ? Et on imagine qu’il se terminera sur les résultats du concours.

Mais le documentaire, très bref (une heure et quatre minutes seulement), trop peut-être, prend une autre direction. Il commence par filmer « Nuit debout » – comme L’Assemblée, le documentaire de Mariana Otero sorti à l’automne 2017, l’avait fait avant lui. Et il donne de cet immense happening populaire l’image d’une foule attentive et disciplinée, désireuse de débattre et de réfléchir ensemble, mais peinant à s’organiser : s’il est beaucoup question des procédures, à aucun moment on n’entend ni ne comprend l’objet concret de ces discours ou de ces votes.
Il suit Savannah dans les assemblées mais aussi dans les manifestations où les violences policières dont elle est victime – elle reçoit un tir de flashball dans la fesse – la traumatisent.

Puis, on apprend que Savannah a été acceptée à Normale Sup’. On partage sa joie communicative – même si on pointe un paradoxe chez cette rebelle née à vouloir de toute force intégrer une institution qui symbolise jusqu’à la caricature l’establishment honni. On est ému lorsqu’elle l’annonce avec fierté à son père, chômeur et alcoolique, et à sa mère.

Le documentaire aurait pu s’arrêter là. Mais il compte un épilogue. On retrouve Savannah en 2017, un an après son intégration. Elle est enceinte de cinq mois d’une petite fille. Et elle confesse, face caméra, sa déception pour une école où elle n’a pas trouvé sa place, qui ne lui offre aucune perspective sinon une thèse en sociologie du genre ou du militantisme qu’elle ne réussira pas à financer. La mort dans l’âme, elle a décidé de quitter Normale Sup et de devenir professeure des écoles.
On ne peut qu’être mortifié par une telle conclusion et regretter qu’une jeune femme si pleine de vie, animée d’une si juste colère, n’ait pas trouvé sa « place ».

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La Maquisarde ★☆☆☆

En 1956, en Kabylie, Neïla, une jeune paysanne rejoint, après le sac de son village, le maquis où combattent son frère et son fiancé. Elle est bientôt arrêtée par l’armée française et incarcérée dans un camp. Elle partage sa cellule avec Suzanne, une infirmière française. Les deux femmes torturées se livrent l’une à l’autre tandis que plane le spectre des exécutions sommaires.

On ne pouvait accueillir qu’avec intérêt l’annonce de l’adaptation à l’écran du livre de Nora Hamdi qui a le mérite de braquer les projecteurs sur des acteurs méconnus de la guerre d’Algérie : ces femmes, algériennes ou françaises qui ont combattu pour l’indépendance. La réalisatrice leur avait consacré un livre, publié en 2014 chez Grasset. Après avoir déjà réalisé en 2008 un long métrage, avec Leïla Bekhti et Léa Seydoux, elle a décidé d’en assurer elle-même l’adaptation. Mais le budget a fait défaut et les têtes d’affiche annoncées (Leïla Bekhti dans le rôle de Neïla, Emmanuelle Béart dans celui de Suzanne) ont dû céder la place à des inconnues.

La qualité du film se ressent de ce manque de moyens. Ses décors se réduisent à presque rien : un sous-bois du sud de la France (le film n’a pas pu être tourné en Algérie), des locaux désaffectés… La Maquisarde, qui peine à atteindre l’heure et demie syndicale, se réduit vite à un huis clos sans surprise et sans émotion entre ses deux héroïnes. Se glisse entre les deux femmes un appelé français que les méthodes barbares de ses supérieurs indignent et dont on devine par avance le rôle qu’il jouera dans le dénouement prévisible de l’intrigue.

C’est malheureusement trop peu pour donner corps à ce sujet pourtant brûlant.

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No Man’s Land ★★★☆

2014. Antoine Habert (Félix Moati) n’a jamais réussi à faire le deuil de sa sœur Anna (Mélanie Thierry), morte au Caire deux ans plus tôt dans un attentat à la bombe. Il croit la reconnaître à la télévision dans les rangs des YPG, ces brigades kurdes qui combattent en Syrie contre Daesh. Pour en avoir le cœur net, il décide de se rendre à la frontière turque où il manque d’être kidnappé par Daesh et doit la vie aux YPG.
Pendant ce temps, trois jeunes Britanniques, Nasser, Paul et Iyad, qui ont grandi ensemble dans les quartiers déshérités de Londres, rejoignent l’État islamique.

No Man’s Land est la nouvelle série d’Arte qui en a diffusé les trois premiers épisodes jeudi dernier mais dont la totalité des huit est dores et déjà accessible sur son site Internet Arte.tv. L’accueil public et critique en est excellent.

No Man’s Land partait pourtant avec un lourd handicap. Il passe après Le Bureau des Légendes dont il reprend tout un volet : les intrigues moyen-orientales de Malotru (prisonnier de Daesh), de Phénomène (infiltrée en Iran), de Raymond Sisteron (qui y perdra un pied) et de Marie-Jeanne (vraie-fausse directrice d’hôtel au Caire dans la dernière saison). Il passe aussi après une mini-série suédoise moins fameuse et pourtant excellente diffusée en début d’année sur Netflix : Kalifat. Il passe enfin après pas moins de quatre films sortis en salles depuis 2016 qui évoquent le courage des combattantes kurdes enrôlées sous la bannière des YPG : Peshmerga de Bernard-Henry Lévy, Filles du feu de Stéphane Breton, Filles du soleil d’Eva Husson et Sœurs d’armes de Caroline Fourest.

On pourrait donc légitimement se lasser de ce ressassement d’intrigues similaires tournées dans les mêmes décors – marocains. C’est d’ailleurs un peu le sentiment qui monte durant les premiers épisodes qui peinent à démarrer. Félix Moati a beau faire la couverture de Télérama, je l’ai trouvé un peu mou dans le rôle de ce frère dévoré par la culpabilité de la disparition de sa sœur, cherchant contre toute raison à en retrouver le fantôme au milieu des peshmergas kurdes et de leurs jolis foulards.

Tout s’accélère à partir de l’épisode six, de loin le plus réussi, qui voit se resserrer les différents fils de la narration. Le rythme ne ralentit pas jusqu’au dernier épisode qui clôt la saison en ouvrant la possibilité de développements ultérieurs. Espérons que le succès de cette première saison permette le tournage d’une suivante.

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