Laëtitia ★★★☆

Toute sa vie durant, la jeune Laëtitia Perrais a été victime de la violence des hommes. Son père formait avec sa mère une famille dysfonctionnelle. Condamné à cinq ans de prison pour viol aggravé sur sa compagne, il ne sut jamais prendre soin de Laëtitia et de sa sœur Jessica. Les deux jumelles, confiées à l’Aide sociale à l’enfance, furent prises en charge par une famille d’adoption. Gilles Patron, leur tuteur, fut reconnu coupable d’agressions sexuelles sur Jessica. Mais avant sa condamnation en 2014, Laëtitia fut victime d’un meurtre horrible qui scandalisa la France. Le 18 janvier 2011, âgée de dix-huit ans seulement, alors que la vie semblait enfin lui sourire, elle avait croisé un monstre : Tony Meilhon.

Laëtitia est l’adaptation en six épisodes de quarante-cinq minutes chacun du « roman vrai » écrit en 2016 par Ivan Jablonka. Couronné par le Prix Médicis, il avait rencontré un vif succès. je me souviens encore de l’émotion qui m’avait saisi à sa lecture. Le visionnage de la série, diffusé en septembre sur France 2, accessible à tous en replay sur France.tv, en a ravivé le souvenir douloureux.

Laëtitia raconte un fait divers sordide, un homicide comme il s’en produit hélas tant. Laëtitia n’est pas un polar ; l’identité du meurtrier, arrêté deux jours après la disparition de la jeune fille, ne fait rapidement guère de doute, même s’il balade les gendarmes en évoquant la présence fantasmée d’un complice. Même la recherche du corps – qu’on retrouvera démembré en deux parties dans deux étangs distants de plus de cinquante kilomètres l’un de l’autre – ne suffit pas à elle seule à entretenir le suspense.

L’intérêt de Laëtitia est ailleurs.
Ivan Jablonka n’est pas un romancier. Il est historien. Il avait consacré son doctorat aux enfants de l’Assistance publique sous la Troisième République et c’est par ce prisme là qu’il est arrivé à l’affaire Laëtitia.
Pour lui et pour nous, le destin de Laëtitia est celui, sordide et funeste, d’une enfant abandonnée.

Les avanies qu’elle traverse aux côtés de sa sœur sont déchirantes. Mais ni Ivan Jablonka dans son livre, ni Jean-Xavier de Lestrade (qui vient du documentaire et avait déjà signé pour Arte 3 x Manon, une mini-série sur une adolescente en rupture de ban) dans sa réalisation ne verse dans le misérabilisme. Tout y est d’une pudeur, d’une retenue, d’une délicatesse d’autant plus bouleversantes que les faits racontés sont désespérants.

Les acteurs sont tous parfaits, à commencer par les hommes qui n’ont pourtant pas le bon rôle. On reconnaît Kevin Azais dans celui du père biologique des jumelles, incapable de contrôler la violence qui l’habite et qui pollue l’amour qu’il porte à ses enfants. Sam Karmann joue le rôle de Gilles Patron qui se scandalisa haut et fort contre la soi-disant impunité des délinquants sexuels avant de se révéler lui-même en être un. Noam Morgenzstern est le plus impressionnant dans le rôle monstrueux d’un psychopathe aux cheveux gras et au rire diabolique.

Le personnage qui m’a le plus touché est secondaire. Il s’agit de Béatrice Prieur, l’assistante sociale impeccablement interprétée par Alix Poisson, une actrice dans la quarantaine aux faux airs de Chantal Lauby. Elle a rencontré les jumelles quand elles avaient huit ans et les a suivies d’abord en foyer, puis dans leur famille d’accueil chez Gilles et Michelle Patron. Elle a essayé de créer avec elles un lien, de percer leurs silences sans toujours y parvenir. Elle n’a pas réussi à sauver la vie de Laëtitia, assassinée, ni celle de Jessica, agressée, et s’en estime responsable. Elle m’a rappelé les personnages de Pupille, ce film, lui aussi si touchant, aux frontières de la fiction et du documentaire.

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Cyril contre Goliath ★★☆☆

Pierre Cardin a décidé de privatiser le petit village de Lacoste dans le Lubéron. Il a commencé à financer gracieusement la restauration de son vieux château. Jusque là, rien à dire. Mais il a ensuite racheté une à une les maisons du bourg, le vidant lentement de ses habitants et de ses rares commerces.
Face à ce Goliath sans morale se dresse Cyril Montana. Parisien, la cinquantaine, il a passé toute son enfance à Lacoste qui, dans les années 70-80, était peuplé par une communauté cosmopolite de hippies libertaires. Il refuse le sort de son village et, après avoir réfléchi à la meilleure façon d’agir, décide de mobiliser l’opinion publique. La réalisation d’un documentaire racontant sa lutte fait partie de son plan d’action. Après avoir accumulé les refus, il rassemble le financement de son documentaire sur une plate-forme de crowdfunding.

Cyril contre Goliath tenait un sujet en or, manichéen à souhait, qui met face à face, comme dans les premiers documentaires de Michael Moore ou dans Merci patron ! qui lança la carrière politique de François Ruffin, un ignoble capitaliste, suintant le mépris de classe, avec un valeureux prolétaire, armé de sa seule énergie et de son humour.

Il suscite une réflexion très stimulante sur la mobilisation collective, un sujet à la mode aux temps de Occupy Wall Street, de Nuit debout et des Gilets jaunes : comment mobiliser le corps social ? comment attaquer un ordre qu’on juge illégitime ? comment faire changer les choses ? en restant dans les limites de la légalité ? en violant la Loi ?

Ce qui est le plus attachant est la modestie et l’auto-dérision dont Cyril Montana sait faire preuve. À la différence d’un Ruffin que la modestie n’étouffait pas, Montana se moque de tout et avant tout de lui-même. Organise-t-il une marche collective, façon Gandhi, de Paris à Lacoste, la caméra de Thomas Bornot le suit, solitaire, le sac à l’épaule, rincé comme un chien errant, sur les routes de France, accompagné seulement par son fils… qui l’abandonne en gare de Fontainebleau. Invite-t-il tous les habitants de Lacoste à une assemblée générale ? la caméra filme encore une assemblée vide, réduite à quatre participants.

Cyril contre Goliath est un documentaire attachant qui, à partir d’un cas d’école ubuesque – la privatisation d’un petit village provençal – nous fait réfléchir avec un Don Quichotte plein d’énergie à la mobilisation collective et à ses limites.

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La femme qui s’est enfuie ★☆☆☆

Gam-Hee (Kim Minhee, l’actrice fétiche et la compagne à la ville de Hong Sangsoo), que son mari vient de quitter le temps d’un voyage d’affaires, rencontre trois amies. La première, proche de la retraite, s’est retirée du monde. La seconde, au mitan de sa vie, multiplie les passades. La troisième travaille dans un centre culturel qui programme une rétrospective des œuvres du réalisateur dont l’héroïne fut, quelques années plus tôt, la maîtresse.

C’est avec beaucoup de prudence que j’ai écrit le résumé qui précède tant je ne suis pas totalement certain d’avoir compris l’histoire ou les histoires que raconte La femme qui s’est enfuie – pas plus d’ailleurs que je n’ai réussi à comprendre son titre. Il a fallu d’ailleurs une longue discussion avec une amie plus cinéphile que moi – et qui pourtant, de son propre aveu, n’avait rien compris au film – pour réaliser que le personnage qu’on voit dans la première scène partir à un entretien d’embauche au lendemain d’une soirée trop arrosée est le même que celui que capte plus tard la vidéo de surveillance en train de fumer tristement devant chez elle.

Deux mois à peine après Hotel by the river, Hong Sangsoo revenait sur les écrans fin septembre. La proximité des dates de sortie de ces deux films s’explique sans doute par la fermeture des salles (Hotel by the river aurait dû sortir au printemps). Mais le réalisateur sud-coréen n’en demeure pas moins d’une affolante prolixité, au point de donner le tournis à ses plus fervents afficionados.

Tous ses films se ressemblent qui filment en long plans-séquence – parfois interrompus par de brusques zooms avant – des discussions interminables. Mais tous ses films diffèrent imperceptiblement les uns des autres : Hotel by the river, tourné en plein hiver, dans un splendide noir et blanc était une réflexion sur la mort tandis que La femme qui s’est enfuie, plus lumineux, interroge la possibilité d’un monde sans hommes.

Chacune des trois rencontres que fait Gam-Hee est structurée de la même façon. Le face-à-face des deux femmes est interrompu par un homme maladroit et grotesque : un voisin qui se plaint des chats errants, un jeune poète énamouré, le réalisateur célèbre duquel Gam-Hee s’est jadis éprise…

Les critiques crient au génie devant les films de Hong Sangsoo. J’avoue, le rouge au front, ne pas partager leur enthousiasme. Certes, je n’ai pas revécu la colère qui m’a prise devant Hotel by the river l’été dernier, que j’ose accuser de fumisterie ; mais pour autant les soporifiques dialogues de La femme… me semblent fâcheusement dépourvus d’intérêt.

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À ma place ★★☆☆

Savannah a vingt-cinq ans. En avril 2016, la documentariste Jeanne Dressen la découvre sur la place de la République, micro au poing, haranguant les foules, et s’attache à ses pas. La jeune femme est étudiante en sociologie à Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle espère intégrer l’ENS Ulm. Mais l’énergie qu’elle déploie chaque nuit, place de la République, l’empêche de se concentrer sur ses études.

Quel joli titre ! À ma place peut s’entendre de plusieurs façons – comme le titre du célèbre livre d’Annie Ernaux, La Place, avant lui. Il peut désigner la « place » assignée à Savannah par une société qui lui refuse de sortir du rang ; il peut faire référence à l’espace public qu’elle s’approprie pour y faire entendre sa colère et y faire germer l’espoir d’un monde plus doux ; mais il peut aussi questionner le spectateur : que feriez-vous « à la place » de Savannah ?

Ce titre là annonce un film bourdieusien – un auteur que Savannah vénère et dont elle espère intégrer l’école dont il fut l’élève. On escompte qu’il interroge le choix que Savannah doit faire : le militantisme ou les études ? Et on imagine qu’il se terminera sur les résultats du concours.

Mais le documentaire, très bref (une heure et quatre minutes seulement), trop peut-être, prend une autre direction. Il commence par filmer « Nuit debout » – comme L’Assemblée, le documentaire de Mariana Otero sorti à l’automne 2017, l’avait fait avant lui. Et il donne de cet immense happening populaire l’image d’une foule attentive et disciplinée, désireuse de débattre et de réfléchir ensemble, mais peinant à s’organiser : s’il est beaucoup question des procédures, à aucun moment on n’entend ni ne comprend l’objet concret de ces discours ou de ces votes.
Il suit Savannah dans les assemblées mais aussi dans les manifestations où les violences policières dont elle est victime – elle reçoit un tir de flashball dans la fesse – la traumatisent.

Puis, on apprend que Savannah a été acceptée à Normale Sup’. On partage sa joie communicative – même si on pointe un paradoxe chez cette rebelle née à vouloir de toute force intégrer une institution qui symbolise jusqu’à la caricature l’establishment honni. On est ému lorsqu’elle l’annonce avec fierté à son père, chômeur et alcoolique, et à sa mère.

Le documentaire aurait pu s’arrêter là. Mais il compte un épilogue. On retrouve Savannah en 2017, un an après son intégration. Elle est enceinte de cinq mois d’une petite fille. Et elle confesse, face caméra, sa déception pour une école où elle n’a pas trouvé sa place, qui ne lui offre aucune perspective sinon une thèse en sociologie du genre ou du militantisme qu’elle ne réussira pas à financer. La mort dans l’âme, elle a décidé de quitter Normale Sup et de devenir professeure des écoles.
On ne peut qu’être mortifié par une telle conclusion et regretter qu’une jeune femme si pleine de vie, animée d’une si juste colère, n’ait pas trouvé sa « place ».

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La Maquisarde ★☆☆☆

En 1956, en Kabylie, Neïla, une jeune paysanne rejoint, après le sac de son village, le maquis où combattent son frère et son fiancé. Elle est bientôt arrêtée par l’armée française et incarcérée dans un camp. Elle partage sa cellule avec Suzanne, une infirmière française. Les deux femmes torturées se livrent l’une à l’autre tandis que plane le spectre des exécutions sommaires.

On ne pouvait accueillir qu’avec intérêt l’annonce de l’adaptation à l’écran du livre de Nora Hamdi qui a le mérite de braquer les projecteurs sur des acteurs méconnus de la guerre d’Algérie : ces femmes, algériennes ou françaises qui ont combattu pour l’indépendance. La réalisatrice leur avait consacré un livre, publié en 2014 chez Grasset. Après avoir déjà réalisé en 2008 un long métrage, avec Leïla Bekhti et Léa Seydoux, elle a décidé d’en assurer elle-même l’adaptation. Mais le budget a fait défaut et les têtes d’affiche annoncées (Leïla Bekhti dans le rôle de Neïla, Emmanuelle Béart dans celui de Suzanne) ont dû céder la place à des inconnues.

La qualité du film se ressent de ce manque de moyens. Ses décors se réduisent à presque rien : un sous-bois du sud de la France (le film n’a pas pu être tourné en Algérie), des locaux désaffectés… La Maquisarde, qui peine à atteindre l’heure et demie syndicale, se réduit vite à un huis clos sans surprise et sans émotion entre ses deux héroïnes. Se glisse entre les deux femmes un appelé français que les méthodes barbares de ses supérieurs indignent et dont on devine par avance le rôle qu’il jouera dans le dénouement prévisible de l’intrigue.

C’est malheureusement trop peu pour donner corps à ce sujet pourtant brûlant.

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No Man’s Land ★★★☆

2014. Antoine Habert (Félix Moati) n’a jamais réussi à faire le deuil de sa sœur Anna (Mélanie Thierry), morte au Caire deux ans plus tôt dans un attentat à la bombe. Il croit la reconnaître à la télévision dans les rangs des YPG, ces brigades kurdes qui combattent en Syrie contre Daesh. Pour en avoir le cœur net, il décide de se rendre à la frontière turque où il manque d’être kidnappé par Daesh et doit la vie aux YPG.
Pendant ce temps, trois jeunes Britanniques, Nasser, Paul et Iyad, qui ont grandi ensemble dans les quartiers déshérités de Londres, rejoignent l’État islamique.

No Man’s Land est la nouvelle série d’Arte qui en a diffusé les trois premiers épisodes jeudi dernier mais dont la totalité des huit est dores et déjà accessible sur son site Internet Arte.tv. L’accueil public et critique en est excellent.

No Man’s Land partait pourtant avec un lourd handicap. Il passe après Le Bureau des Légendes dont il reprend tout un volet : les intrigues moyen-orientales de Malotru (prisonnier de Daesh), de Phénomène (infiltrée en Iran), de Raymond Sisteron (qui y perdra un pied) et de Marie-Jeanne (vraie-fausse directrice d’hôtel au Caire dans la dernière saison). Il passe aussi après une mini-série suédoise moins fameuse et pourtant excellente diffusée en début d’année sur Netflix : Kalifat. Il passe enfin après pas moins de quatre films sortis en salles depuis 2016 qui évoquent le courage des combattantes kurdes enrôlées sous la bannière des YPG : Peshmerga de Bernard-Henry Lévy, Filles du feu de Stéphane Breton, Filles du soleil d’Eva Husson et Sœurs d’armes de Caroline Fourest.

On pourrait donc légitimement se lasser de ce ressassement d’intrigues similaires tournées dans les mêmes décors – marocains. C’est d’ailleurs un peu le sentiment qui monte durant les premiers épisodes qui peinent à démarrer. Félix Moati a beau faire la couverture de Télérama, je l’ai trouvé un peu mou dans le rôle de ce frère dévoré par la culpabilité de la disparition de sa sœur, cherchant contre toute raison à en retrouver le fantôme au milieu des peshmergas kurdes et de leurs jolis foulards.

Tout s’accélère à partir de l’épisode six, de loin le plus réussi, qui voit se resserrer les différents fils de la narration. Le rythme ne ralentit pas jusqu’au dernier épisode qui clôt la saison en ouvrant la possibilité de développements ultérieurs. Espérons que le succès de cette première saison permette le tournage d’une suivante.

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Fin de siècle ★☆☆☆

Ocho est argentin et vit à New York. Javi est espagnol et vit à Berlin. Les deux hommes se rencontrent à Barcelone, se draguent, se plaisent et couchent ensemble. Coup d’un soir ? ou début d’une grande histoire d’amour ?

Fin de siècle – dont la signification du titre me sera restée mystérieuse – débute, comme je viens de le présenter, suivant une trame assez banale. On escompte une histoire d’amour gay intercontinentale avec son lot d’obstacles à surmonter, de retrouvailles heureuses, de séparations forcées.

Mais le film prend une autre direction. Les deux acteurs font un bond en arrière de vingt années, à une époque qui correspond peut-être à cette « fin de siècle » qui a été choisie pour titre. Sans que leur physique ait changé pour autant, Ocho et Javi se rencontrent pour la première fois à Barcelone dans une situation bien différente que celle qu’ils viennent de vivre : Ocho est accueillie chez une amie Sonia, dont Javi est le compagnon.

Souvenir ? Rêve ? L’ambiguïté n’est jamais levée. Une troisième temporalité parallèle sera dessinée un peu plus tard achevant de semer le trouble chez le spectateur.

On dirait un « Tenet sans pétarade » ou un « Hong Sangsoo gay » (ces analogismes très bien trouvés ne sont hélas pas de moi mais, pour le premier du Monde et pour le second de Télérama). Fin de siècle nous balade dans la torpeur catalane d’une fin d’été, comme l’avait fait récemment Eva en août dans la capitale espagnole. Le film est sensuel, séduisant, aussi agréable à regarder que le sont ses deux acteurs principaux, sexy à souhait. Il livre en passant, l’air de rien, quelques réflexions touchantes sur le couple, la séparation, la fidélité, l’homoparentalité. Mais son procédé sophistiqué sinon gratuit ne fonctionne pas.

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Le Fantôme de Laurent Terzieff ★★☆☆

Laurent Terzieff est mort en 2010. Jacques Richard lui consacre un long documentaire pour retracer sa vie et son œuvre, grâce à des documents d’archive, des extraits de ses films, des captations de ses pièces et les interviews de ceux qui l’ont bien connu.

Laurent Terzieff, c’était d’abord une gueule incroyable : des yeux verts, des lèvres énormes, les traits de plus en plus émaciés avec l’âge, un sourire à la fois carnassier et doux qui s’ouvrait sur des dents jaunies par la cigarette. Laurent Terzieff, c’était aussi une voix inimitable, grondante ou murmurante. Laurent Terzieff, c’était enfin une diction théâtrale qu’il n’abandonnait jamais même hors des planches.

Très jeune il découvre le théâtre. Mais c’est au cinéma qu’il doit ses premiers succès. Son physique de jeune premier lui vaut autant de succès que Delon ou Belmondo et annonce une brillante carrière internationale. Il tourne à Paris et à Rome, avec Autant-Lara, Clouzot, Garrel, Pasolini, Buñuel ou Bolognini. Mais, il décline les appels du pied de Hollywood – où dit-on un film avec Marylin Monroe lui avait été proposé – et préfère se consacrer à sa passion : le théâtre.

Au cours de Tania Balachova, il rencontre Pascale de Boysson qu’il ne quittera plus – même s’il ne se mariera jamais et n’aura jamais d’enfants. Ensemble, ils fondent en 1961 la compagnie Laurent Terzieff qui se spécialise dans le théâtre contemporain : Paul Claudel, Arthur Adamov, Murray Schisgal, Edward Albee …

Le documentaire de Jacques Richard ne brille pas par son originalité. Il peine à se hisser au-delà du tout-venant télévisuel. Si le Lucernaire est la seule salle parisienne à l’avoir diffusé, c’est sans doute en raison du rôle que Terzieff a joué dans la création de cet espace culturel unique, en 1968 impasse d’Odessa près de la gare Montparnasse, avant de déménager rue Notre-Dame-des-Champs.

Le Fantôme de Laurent Terzieff nous permet toutefois pendant deux heures de nous replonger dans la vie et dans l’œuvre de cet exceptionnel homme de théâtre et dans l’intensité d’une vie toute entière vouée à sa passion.

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L’Ordre moral ★☆☆☆

Maria Adelaïde Coelho da Cunha est une femme qui aspire à la liberté dans une société qui la lui refuse. Riche héritière d’un journal lisboète, elle est mariée à un homme qui la trompe éhontément. Elle s’évade en montant, avec quelques amies, des pièces de théâtre qu’elle joue en petit comité faute d’avoir embrassé la carrière de comédienne que son statut, dans le Portugal du début du vingtième siècle, lui interdit. Mais, quand les infidélités de son volage époux achèvent de l’humilier, elle s’enfuit avec son chauffeur.

Mario Barroso est né en 1947. Venu sur le tard à la réalisation, il fut notamment le chef opérateur de Manoel de Oliveira et de João César Monteiro. L’Ordre moral est un film très académique qui rappelle les œuvres en costume de ces deux grands maîtres du cinéma portugais. On y reconnaît d’ailleurs, dans le rôle du mari de l’héroïne, Marcello Urgeghe, qui est familier de ce cinéma-là (Les Lignes de Wellington, Les Mystères de Lisbonne…)

L’Ordre moral est porté par Maria de Medeiros. La brunette piquante qui tourna si longtemps en France et aux États-Unis (Henry et June, Pulp Fiction…) a pris de l’âge. Elle est devenue une diva, une figure tutélaire du cinéma et du théâtre portugais.

Le rôle qu’elle interprète ici est édifiant. Trop peut-être. Comment ne pas être séduit par l’intelligence et par le talent de Marie Adelaide ? Comment ne pas être révolté par le sort que lui réserve une société patriarcale qui la dépossèdera de ses biens, qui la fera interner pour mieux la bâillonner ? On se sent pris au piège d’une empathie obligée pour ce personnage qui semble résumer, jusqu’à la caricature, des siècles d’oppression masculiniste.

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Autonomes ★☆☆☆

Peut-on être « autonome » aujourd’hui ? François Bégaudeau est allé filmer en Mayenne des individus ou des groupes marginaux et conscients de l’être : un couple d’éleveurs d’agneaux, des sourciers, un magnétiseur qui dilate le cul des vaches, une bande de potes qui a créé une ferme bio, une ancienne banquière qui dirige un café associatif, un chaman qui rassemble ses disciples dans une hutte à sudation, des moniales qui produisent des cierges artisanaux….

Le meilleur du film est son dossier de presse. François Bégaudeau, touche-à-touche ébouriffant, joueur de foot reconverti à l’écriture, aussi à l’aise devant que derrière la caméra, propulsé en 2008 par le succès critique et public de Entre les murs, y explique sa démarche.

Il est allé filmer des marginaux en Mayenne, dans une terre de marche, à la frontière de la Bretagne (Aurélien Bellanger avait choisi pour les mêmes motifs ce département pour cadre de son roman L’Aménagement du territoire).

Il ne s’intéresse pas aux « bourrus », ces bourgeois ruraux (le néologisme est censé faire écho aux « bobos »), qui ont fait le choix de quitter la ville pour la campagne. Les personnes qu’il croise ont opté pour ce choix de vie radical et autosuffisant sous la contrainte. Ils ne pouvaient plus vivre en ville. Ils ne le pouvaient plus matériellement à cause du prix exorbitant des loyers. Ils ne le pouvaient plus physiquement, épuisés par le stress, la pollution, la fatigue. Pour eux, s’installer à la campagne était une question de survie.

Mais survivre à la campagne n’est pas simple. Avec beaucoup d’intelligence, avec beaucoup de modestie, ces néo-ruraux inventent un nouveau mode de vie auto-suffisant, respectueux du biotope, solidaire, sinon solitaire. Chacun insiste d’ailleurs sur la nécessité des interactions sociales, utiles à la fois à la survie physique (faire du troc avec ses voisins permet d’obtenir les denrées qu’on ne produit pas) et mentale.

Autonomes s’inscrit dans la veine de toute une série de documentaires français et étrangers qui interroge les possibilités d’une alternative à nos modes de vie jugés écocides : 2040 de Damon Gameau, Demain de Cyril Dion, Tout s’accélère de Gilles Vernet…

Un seul caractère fait exception. C’est Camille, un homme des bois à la longue barbe rousse, qui pose des collets, vole des œufs et tire des faisans avec sa vieille pétoire. C’est seulement à la toute fin du générique qu’on découvre que ce personnage, interprété par l’acteur Alexandre Constant, est fictionnel. On se sent un peu floué par la supercherie et on mégote du coup son soutien à une démarche qui jusque là nous avait convaincus.

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