Loin de vous j’ai grandi ★☆☆☆

Nicolas est un adolescent qui fête son quatorzième anniversaire. Il a été élevé en foyer. Cet adolescent grand et mince aime lire les aventures d’Ulysse et les romans de Jack London. Son meilleur ami, Saïf, est arrivé de Tunisie par la mer.
Nicolas a derrière lui un lourd passé familial que le film révèle progressivement. Sa mère Belinda, qui elle aussi fut ballotée de parents d’accueil en foyer, est tombée enceinte en classe de quatrième. Elle a fait de la prison. Elle est au chômage. Au début du film, elle attend un quatrième enfant.

Il faut un sacré sous-texte pour comprendre et goûter ce documentaire.
Il faut en effet savoir que Marie Dumora suit depuis une vingtaine d’années deux sœurs yéniches, Sabrina et Belinda, natives du Bas-Rhin. En 2001, elle les découvrait en foyer dans Avec ou sans toi. En 2010, elle retrouvait Sabrina alors âgée de seize ans et son fils de dix mois Nicolas dans Je voudrais aimer personne. En 2018, elle consacre un film à Belinda.

Une telle persévérance force l’admiration et donne à voir une oeuvre qui se regarde d’épisode en épisode. Si l’objet du cinéma documentaire est de filmer la vie, sans doute le cinéma de Marie Dumora atteint-il cet objectif. Le problème est la réception d’un épisode de cette oeuvre, si on le découvre indépendamment des précédents ou, pire, si on en ignore le contexte.

Sans doute le jeune Nicolas est-il un adolescent attachant. On le voit durant de longues ballades en forêt avec Saïf, avec ses éducateurs ou en week-end, de retour chez sa mère et son beau-père. Ces quelques images parfois insignifiantes, parfois trop signifiantes (ainsi lorsque Sabrina exhorte son fils à ne pas commettre les mêmes erreurs qu’elle) ont sans doute exigé de la réalisatrice beaucoup de temps et de patience pour gagner la confiance de cette famille et y être acceptée. Mais cette qualité ne suffit pas à elle seule.

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Haut et fort ★☆☆☆

Anas est un ancien rappeur qui vient d’être recruté dans un centre culturel d’une banlieue pauvre de Casablanca. Une quinzaine de jeunes, garçons et filles, suivent l’atelier qu’il y anime. Ils y expriment leur rage de vivre et leur frustration à l’égard d’une société hypocrite.

Nabil Ayouch avait fait souffler un grand courant d’air frais dans le cinéma marocain dans ses précédents films, Much Loved, sur la vie quotidienne de quatre prostituées à Marrakech et Razzia qui entrelaçait l’histoire de quatre habitants de Casablanca épris de liberté.

J’attendais avec impatience son nouveau film, sélectionné à Cannes l’été dernier. Je suis tombé de haut.

Il s’agit en effet d’un documentaire qui ne veut pas dire son nom. Il a pour sujet la Positive School de hip-hop de Sidi Moumen, près de Casablanca et pour protagonistes des acteurs amateurs qui jouent sous leurs vrais prénoms. À tort ou à raison, Nabil Ayouch se borne à filmer leurs quotidiens, sans y introduire la moindre dramatisation (on ne saura rien par exemple du passé du mystérieux Anas).

La rage de ces jeunes est sincère. Elle est communicative. Mais il en faudrait plus pour nous émouvoir.
Car Haut et fort se réduit, une fois son architecture installée, à un message politiquement bien pensant : la société marocaine est écrasée par son conservatisme et le rap est le moyen pour sa jeunesse d’exprimer sa révolte. Sans doute le constat est-il dévastateur et mérite-t-il d’être martelé. Mais il n’est hélas guère novateur et la plate façon dont il est filmé le vide de tout intérêt.

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Au crépuscule ★☆☆☆

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1948, alors que la Lituanie vient d’être libérée du joug de l’occupation nazie, elle tombe sur celui, aussi féroce, des Soviétiques. Une poignée de partisans tente, dans les forêts, de combattre l’occupant, plaçant les habitants dans une situation délicate. Jurgis Pliauga, qui est devenu propriétaire terrien grâce au mariage d’une riche héritière confite en religion, est de ceux-là. Il héberge sur ses bois une petite troupe famélique de partisans et les ravitaille. Mais l’étau se resserre autour de lui et de Unte, son fils adoptif, quand arrive un peloton de soldats soviétiques.

Šarūnas Bartas (que j’ai le snobisme d’orthographier avec son macron sans qu’on y voie, j’espère, de biais politique) est le plus grand réalisateur lituanien contemporain. C’est en tous cas le plus connu hors des frontières. La Cinémathèque lui avait consacré en 2018 une rétrospective permettant de découvrir l’œuvre ambitieuse de ce cinéaste intimidant.

C’est que le cinéma de Bartas n’est pas gai. Mieux (ou pire) : il affiche une austérité revendiquée avec ses longs plans fixes sans dialogue.

Avec Au crépuscule, Bartas traite pour la première fois d’un sujet historique. Et non des moindres. La Lituanie, comme les deux autres pays baltes, tire une fierté légitime de la résistance qu’elle a opposée à ce qu’elle appelle la « double occupation », nazie d’abord, soviétique ensuite et aux souffrances que ces deux occupations successives lui ont infligées.
Bartas évite de tomber dans le défaut de magnifier la Résistance. Il fait au contraire du petit groupe de patriotes perdus au fond des bois un portrait dénué de tout héroïsme, presque pathétique. On ne voit pas de fiers combattants, mais de pauvres hères, transis de froid, méconnaissables sous leurs guenilles, que la foi dans leur cause a abandonné depuis longtemps cédant la place à l’obstination têtue de survivre malgré tout. Refusant tout manichéisme, Bartas montre que cette petite troupe est divisée par des rivalités sordides et que la médiocrité, voire la duplicité, y a tout autant sa place que dans le camps adverse.
Même situation dans la famille de Jurgis, elle aussi déchirée par un long passif.

Le problème reste la forme de ce cinéma là.
Bartas reste fidèle à sa façon de tourner. Il filme la campagne lituanienne des années quarante, ses mornes plaines enneigées écrasées sous un ciel bas et lourd, comme il tournait déjà ses films précédents. Aucun lyrisme  dans ce cinéma là. Aucun recul sur une situation historique plus large – au grand dam d’un auditoire qui ne connaît pas toujours les subtilités de l’histoire lituanienne et qui parfois peine à distinguer les uniformes des uns et des autres.

Au crépuscule dure plus de deux heures. On en sort marqué, essoré par les demi-jours laiteux de l’hiver balte. On n’a pas appris grand-chose de l’histoire méconnue de ce pays. Et on se sent un peu frustré de ne pas avoir non plus été touché par cette histoire pourtant édifiante.

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House of Gucci ★★★☆

Fondé au début du vingtième siècle par un modeste tanneur toscan, Gucci est devenu une marque de luxe internationalement réputée. Dans les 70ies, l’entreprise familiale est co-dirigée par les deux fils du fondateur, Rodolfo (Jeremy Irons) et Aldo (Al Pacino). Ils se déchirent sur la stratégie à suivre. Rodolfo, esthète florentin, est soucieux de qualité avant tout ; Aldo, installé à New York, veut internationaliser la marque, quitte à encourager en sous-main la contrefaçon.
Rodolfo et Aldo ont chacun un fils. Maurizio (Adam Driver) est un jeune homme discret qui ne souhaite pas travailler dans l’entreprise familiale ; mais Patrizia Reggiani (Lady Gaga), une jeune femme d’origine modeste, qu’il épouse, est ambitieuse pour deux. Paolo (Jared Leto), le fils d’Aldo, est au contraire un personnage excentrique qui se pique de créer alors qu’il est dépourvu de tout talent.

Un mois après Le Dernier Duel sort un nouveau film de Ridley Scott. Ils sont à la fois différents et similaires. Le premier se déroule dans la France médiévale, le second dans l’Italie contemporaine. Le premier est centré autour de l’ordalie mettant aux prises un homme accusé de viol (Adam Driver) et l’époux de la femme qui l’accuse de l’avoir violée (Matt Damon) ; le second raconte les querelles des membres d’une famille autour de la marque prestigieuse créée par leur aïeul. Le premier utilise un procédé particulièrement astucieux, la narration successive d’un même événement par ses différents protagonistes, là où le second est plus platement chronologique.

Mais les différences s’arrêtent là. Les deux films ont en commun une durée particulièrement distendue (Le Dernier Duel dure 2h33 et House of Gucci 2h37) à laquelle le cinéma ne nous a plus habitués et qui les rapprochent des séries que nous avons binge-watchées pendant le confinement. Ils s’étalent sur plusieurs années voire sur plusieurs décennies et racontent une histoire riche en rebondissements – mais aussi victimes de quelques « trous d’air ». Ils sont servis par un casting éblouissant. Dans House of Gucci, Lady Gaga réussit le pari incroyable de surpasser de la tête et des épaules ses partenaires. Un défi de taille face à Al Pacino, Jeremy Irons, Adam Driver, Jared Leto (auquel je prédis l’Oscar du meilleur second rôle tant sa prestation est hallucinée) ou Salma Hayek… et quand on mesure à peine 1m55 (contre 1m91 pour Adam Driver).

House of Gucci se déguste comme un énorme dessert, parfois étouffe-chrétien, à l’élégance vénéneuse – puisque l’on sait dès sa première image qu’il y est question de conspiration de crime et de mort. Les costumes, les décors rivalisent d’élégance, de chic…. et parfois de bling-bling scandaleusement daté (les 70ies et les 80ies ont commis quelques funestes erreurs de carre). La musique est une tuerie pour tous ceux et celles qui ont grandi à cette époque : Eurythmics, Blondie, George Michael, Donna Summer…. House of Gucci est un spectacle grandiose et funèbre.

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De son vivant ★★★☆

Benjamin (Benoît Magimel) est, de son propre aveu, acteur raté et professeur de théâtre. D’anodines douleurs au dos ont révélé un cancer de stade 4 au pancréas. L’issue en sera fatale, à très court terme, sans espoir de survie. C’est au professeur Eddé (le docteur Gabriel Sara quasiment dans son propre rôle) et à son assistante Eugénie (Cécile de France) de l’annoncer à Benjamin et à sa mère et de leur rendre les derniers mois à vivre les moins douloureux possibles.

Je l’ai déjà dit plusieurs fois ces derniers mois. La fin de vie est décidément devenue un genre cinématographique à part entière. Une vie démente, Tout s’est bien passé, The Father, Falling, Supernova…. on ne compte plus les films qui, cette année ou l’année dernière, ont traité, avec plus ou moins de réussite, la mort inéluctable d’un malade en fin de vie frappé d’un mal incurable.
Ici, seule nuance, le malade est plus jeune. Benjamin a trente-neuf ans (le très juste Benoît Magimel en a quarante-sept en fait et interprétait dans Amants un personnage qui, avec dix kilos de plus et une cravate, en faisait bien dix de plus). Le cancer qui va l’emporter si jeune, alors qu’il a encore la vie devant soi, est plus injuste et plus cruel que les maladies dégénératives qui frappent les personnages principaux des films précités.

Il est des films qui irrationnellement m’emportent. Cherchant un verbe pour définir la perte de raison, l’oubli à soi-même, j’ai failli écrire « me ravissent » au risque de laisser penser que De son vivant est un film ravissant. Il se situe plutôt dans le registre du rapt, du kidnapping émotionnel.
La raison en est peut-être dans le sujet qui me touche profondément et dont j’imagine, cher lecteur, qu’il vous touche aussi. Soit que vous y ayez déjà été exposé dans votre vie. Soit que vous appréhendiez l’étourdissante douleur de voir l’être aimé y être exposé un jour et qu’il vous incombe de l’y accompagner. Soit enfin, hypothèse la plus probable et la plus égoïste, que vous redoutiez d’y être vous-même exposé un jour – avec au surplus, dans l’hypothèse où l’être aimé susmentionné vous ait jusque là survécu, la gêne et l’embarras de devoir lui infliger la douleur de vous accompagner dans votre lente agonie.

De son vivant m’a irrationnellement emporté ou, oserais-je dire, ravi. Abandonnant tout esprit critique, j’ai pleuré à la première scène et ai inondé de mes larmes ininterrompues un bon paquet de Kleenex pendant les deux heures que dure le film. Circonstances atténuantes : mes voisins n’en menaient pas large non plus et sont sortis de la salle les yeux rougis et les mouchoirs essorés.

Pourtant, avec un minimum de recul, j’en vois bien tous les défauts.
De son vivant tangente un peu trop le documentaire et sonne comme un panégyrique au Dr Sara, cet oncologue qui sait montrer avec ses patients comme avec ses infirmières une si parfaite douceur, trouvant toujours le ton juste et le mot adéquat – même s’ils empruntent plus au registre de la communication bien rodée qu’à celui de l’empathie spontanée.
De son vivant donne de l’hôpital et des services d’oncologie et de soins palliatifs une vision idéalisée, bien loin de la cruelle réalité de l’hôpital public, de ses infrastructures à bout de souffle, de ses services débordés, de ses soignants exténués (d’ailleurs, le professeur Sara a quitté la France pour les Etats-Unis et exerce aujourd’hui à l’hôpital Mount Sinaï de New York)
De son vivant documente avec un peu trop de systématisme les étapes bien connues des réactions du malade face à son cancer : stupeur, incrédibilité, déni, révolte, tristesse, dépression, résilience…. et donne, comme un manuel de développement personnel, les recettes pour y faire face
De son vivant enfin se perd dans plusieurs intrigues secondaires ni très crédibles ni très justes : l’élève du cours de théâtre amoureuse de son professeur, l’enfant prodige, l’infirmière compatissante…..

Pour autant, l’émotion fut si forte, elle m’a à ce point submergé que j’ai aboli tout esprit critique face à ce film bouleversant.

Terminons par une note plus gaie. J’ai enfin trouvé ce que je demanderai à l’heure de ma mort. Mehr Licht ? Non. Cécile de France !

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Amants ★★☆☆

Lisa (Stacy Martin) et Simon (Pierre Niney) sont jeunes et fusionnels. Ils forment un couple inséparable que la vie va pourtant séparer. Mais quelques années plus tard, alors que Lisa a refait sa vie avec Léo (Benoît Magimel), les hasards de l’existence vont les réunir à nouveau.

Depuis plus de quarante ans, Nicole Garcia mène dans le cinéma français une carrière originale, devant comme derrière la caméra. Son éclectisme lui vaut d’ailleurs un curieux record : c’est la seule personne à avoir été nominée aux Césars dans six catégories différentes (meilleur film, meilleur premier film, meilleure actrice, meilleure actrice dans un second rôle, meilleur réalisateur et meilleure adaptation) Sa sensualité trouble (ses ébats avec Christophe Malavoy dans Péril en la demeure en ont ému plus d’un.e), son élégance, son intelligence font souvent mouche. Les films qu’elle co-écrit avec son complice Jacques Fieschi ne se reconnaissent pas au premier coup d’oeil. On ne se dit pas « Ah ! voilà un film de Nicole Garcia ! » d’autant qu’elle refuse systématiquement de s’y mettre en scène. Mais ils partagent tous une même élégance vénéneuse un peu surannée.

C’est ce compliment empoisonné qui vient à l’esprit devant Amants : élégant, vénéneux et suranné. Elegant car tourné dans des décors luxueux avec la fine fleur du cinéma français. Vénéneux en raison de son scénario qui louche du côté du polar ou du film noir façon Hollywood des 40ies. Mais un peu suranné aussi tant les personnages qu’il met en scène et les situations dans lesquelles il les place semblent parfois artificielles et guindées.

Amants m’a fait penser à Villa Caprice, le récent film avec Niels Arestrup et Patrick Bruel sur lequel j’ai récemment tiré à boulets rouges. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, Amants aurait pu m’inspirer un jugement tout aussi cinglant. Mon indulgence tient à deux motifs. Le premier est la qualité de l’interprétation. Autant Niels Arestrup et Patrick Bruel me donnent l’impression d’acteurs à bout de souffle recrutés sur la seule foi de leur légitimité, autant j’aime la fraîcheur gracile de Stacey Martin et le jeu fiévreux de Pierre Niney – que je classe sans guère de risque de me tromper parmi les tout meilleurs acteurs de sa génération. Le second est la tension du récit qui m’a tenu en suspens jusqu’à sa conclusion – quelles que soient les réserves qu’elle m’ait finalement inspiré.

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Olga ★☆☆☆

Olga est une jeune gymnaste ukrainienne surdouée. Elle se prépare d’arrache-pied aux prochains championnats d’Europe. Mais la politique va la rattraper.
Sa mère, journaliste engagée dans l’opposition au président Ianoukovytch, craint pour sa sécurité et oblige sa fille à quitter l’Ukraine pour la Suisse, le pays de son père aujourd’hui décédé. Olga intègre l’équipe nationale et y continue sa préparation. Mais la jeune fille est tiraillée entre son ambition et l’attachement à son pays et aux siens.

Le jeune réalisateur Elie Grappe vient du monde de la musique classique. Il avait rencontré pendant l’Euromaïdan, les manifestations pro-européennes qui se sont déroulées à Kiev fin 2013, une jeune violoncelliste ukrainienne, tiraillée entre sa carrière internationale et le destin douloureux de son pays. Il a identifié là une tension susceptible de nourrir un film. Il a choisi de le tourner non pas dans le monde de la musique classique mais dans celui, plus charnel et plus visuel, de la gymnastique de compétition. Il y a quelques mois, un film similaire donnait le premier rôle à une nageuse olympique canadienne, Nadia, Butterfly.

Un dilemme se posait à lui pour le choix de son actrice principale. Devait-il prendre une actrice professionnelle, quitte à la faire doubler pour les exercices aux barres asymétriques, ou une gymnaste aguerrie au risque que son jeu soit moins convaincant ? C’est la seconde option qu’il a retenue. Et ce choix, selon moi, s’avère funeste.

Sans doute la jeune Nadya Budiashkina est-elle très crédible dans le rôle d’une brillante gymnaste. Elle en a la morphologie, la musculature et la technique. Mais sa palette de jeu est trop pauvre pour pouvoir porter sur ses épaules tout le film. Elle n’explore qu’un seul registre : celui de la jeune fille renfrognée, rongée par l’inquiétude pour sa mère qu’elle a le sentiment d’avoir abandonnée derrière elle, obsédée par les entraînements. Elle s’exerce sans relâche, quitte à mettre son corps à l’épreuve. Jamais la moindre joie ne vient l’éclairer.

L’héroïne d’Olga est à ce point revêche que le film en devient déplaisant. Faut-il, me rétorquerez-vous, que les héros et les héroïnes d’un film soient sympathiques ? Sandrine Bonnaire l’était-elle dans Sans toit ni loi ? Emilie Dequenne dans Rosetta ? Non. Et pourtant ces deux films-là sont des chefs d’œuvre.

J’aurais peut-être passé outre la mine renfrognée d’Olga si le scénario du film avait été plus stimulant. Hélas, il n’en est rien. Construit sur l’alternance systématique de scènes en Suisse d’entraînements et de scènes à Kiev, filmées avec un téléphone portable, de combats de rue, il ne prend jamais de hauteur.

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Suprêmes ☆☆☆☆

Nous sommes à la fin des années 80, dans les cités du 9-3. Le rap vient d’arriver en France. Didier et son ami Bruno, deux graffeurs, écrivent des textes qui expriment leur colère et leur mal-être ; leur ami Franck les met en musique. Un groupe se crée. Il s’appellera Supreme NTM. Didier, Bruno et Franck prennent des noms de scène : ce sera JoeyStarr, Kool Shen et DJ S. Un manager prendra le destin du groupe en main ; un autre les fera signer chez Sony où ils sortiront leur premier album en 1991.

Jeune réalisatrice engagée, qui filme les banlieues depuis Regarde-moi en 2008, Audrey Estrougo s’est lancée un défi de taille : raconter, sans les trahir, les débuts du rap français et de son groupe le plus emblématique. Elle relève le défi haut la main grâce à une reconstitution soignée de l’époque (dont on peine à admettre qu’elle a déjà plus de trente ans alors qu’elle nous semble à nous, vieux quinquagénaires, si proche) et grâce à l’interprétation impeccable de deux jeunes acteurs prodigieux de talent : Théo Christine dans le rôle de JoeyStarr et Sandro Funtek dans celui de Kool Shen. Bizarrement, sur l’affiche, le second me semble ressembler plus à JoeyStarr que le premier. Etait-ce voulu ?

Critiquer ce film est pour moi une gageure. Car je ne connais rien au rap, un style dont le poids de mes préjugés et mes goûts musicaux m’ont toujours tenu éloigné. J’ai beau avoir essayé de l’écouter, je n’en apprécie ni les textes, ni les sons. Je veux bien entendre la rage qui s’y exprime mais je n’arrive pas à la comprendre et encore moins à la cautionner. Je ne suis pas fier de ce manque d’ouverture d’esprit et en fais un constat affligé.

Par conséquent, je suis bien en mal d’exprimer un avis éclairé sur ce film.
J’en ai tout détesté parce que je n’en aime pas le sujet. Mais pour autant, j’imagine volontiers qu’un fan de rap l’appréciera. Et je ne l’en blâmerai pas. C’est sa came. Pas la mienne (sic).

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L’Evénement ★★★★

Au début des années soixante, dans une université de province, Anne (Anamaria Vartolomei) suit des études de lettres pour s’affranchir du milieu populaire dont elle est issue et pour réaliser un rêve : l’écriture. Elle vit l’existence banale des jeunes filles de son âge : la succession des cours, la sororité de ses voisines de Cité U, quelques flirts plus ou moins poussés…
La vie d’Anne bascule lorsqu’elle découvre sa grossesse. Sa réaction est immédiate : elle avortera. Mais comment faire ?

Annie Ernaux – qui fait la couverture de Télérama cette semaine – est décidément à la mode. Après Passion simple l’été dernier, adapté d’un court récit autobiographique publié en 1992, après J’ai aimé vivre là, où le documentariste Régis Sauder la filme à Cergy-Pontoise, où elle s’est installée depuis une quarantaine d’années, voici L’Evénement, adapté d’un récit tout aussi court et tout aussi autobiographique, publié en 2000. L’écrivaine y revenait sur un « événement » fondateur dans sa vie : l’avortement clandestin qu’elle avait subi en 1963 alors qu’elle suivant des études de lettres à Rouen.

L’Evénement est un récit profondément personnel qui raconte, en une centaine de pages à peine, un drame intime. L’écriture d’Annie Ernaux est blanche, dénuée de tout psychologisme. L’auteure raconte, près de quarante ans après les faits, les démarches qu’elle avait entreprises pour mettre en oeuvre son projet : l’indifférence embarrassée du père de l’enfant qui la renvoie à sa propre solitude, l’impossibilité de se confier à ses parents, les visites médicales auprès de docteurs franchement hostiles à l’avortement ou trop peureux pour y être associés, les amis sollicités sans succès et finalement la faiseuse d’anges et la terreur qu’inspire le dénuement de son appartement et les instruments qu’elle utilisera pour fouiller sa chair.

Mais aussi personnel soit-il, L’Evenement est un récit universel. Mieux que de longs discours, il raconte l’angoisse et la honte qu’une grossesse non désirée fait naître dans un temps et dans un lieu où l’interruption volontaire de grossesse n’existe pas – ou n’existe pas encore. Il nous fait ressentir avec une force inédite le traumatisme qu’elle provoque, la peur qu’elle suscite. Peur sociale d’être démasquée et de passer à tout jamais pour une « salope ». Peur physique face aux gestes auxquels il faudra procéder, seule dans sa chambre d’étudiante ou dans l’appartement de la faiseuse d’anges, face à la douleur et face aux risques de complication.

C’est l’ensemble de ces émotions que l’adaptation d’Audrey Diwan (dont le premier film, Mais vous êtes fous, avait laissé augurer le talent) restitue. Elle y parvient grâce à un respect scrupuleux du texte et à un procédé très efficace : suivre à chaque pas l’héroïne, la filmer par-dessus son épaule dans ses allers-retours ou en gros plan très serré pour capter sa fébrilité et son angoisse qui monte. Son film est tendu comme un arc, sec comme une trique. Il ne connaît pas un instant de répit. La tension culmine pendant l’avortement proprement dit. Pas un bruit dans la salle, pourtant comble. Chaque spectateur, homme ou femme, retient sa respiration et partage avec la jeune Anne l’angoisse et la peur qui la submergent.

Le succès de L’Evénement doit beaucoup à son interprète principale. On avait déjà repéré la jeune franco-roumaine Anamaria Vartolomei. On l’avait vue à onze ans à peine interpréter la fille d’Isabelle Huppert (sic) dans My Little Princess, puis tenir des rôles secondaires dans Le Semeur, L’Echange des princesses, Just Kids, La Bonne Épouse… Son talent explose dans L’Evénement. Une star est née.

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Memoria ☆☆☆☆

Jessica (Tilda Swinton) est Anglaise et vit en Colombie à Medellin. Elle est venue quelques jours à Bogota au chevet de sa sœur. Mais son sommeil est soudain troublé par un bruit sourd et violent. Pour lutter contre cet acouphène déstabilisant, Jessica consulte sans succès un médecin. Elle contacte un acousticien dont elle perdra ensuite la trace. Elle croise le chemin d’une archéologue française (Jeanne Balibar) qui lui montre des restes humains retrouvés dans des excavations.
Finalement, Jessica quitte Bogota pour la jungle amazonienne où elle fera une troublante rencontre.

Le neuvième film de Apichatpong Weerasethakul a bien failli remporter la Palme d’or au Festival de Cannes. Il a dû se contenter du prix du jury – qu’il a dû partager avec Le Genou d’Ahed dont j’ai déjà eu l’occasion de dire tout le mal que j’en pensais. Déjà palmé en 2010 pour Oncle Boonmee, le réalisateur thaïlandais a laissé la place à Titane, qui résonne peut-être plus avec l’air du temps.

je n’ai aimé aucun de ces trois films cannois. Voire, je les ai franchement détestés. Mais force m’est de reconnaître l’audace de cette sélection et de ce palmarès, sa radicalité.

Revenons à Apichatpong Weerasethakul – dont, par je ne sais quel masochisme, je me force à réécrire le nom interminable. Il a quitté la Thaïlande – avec des mots très durs pour son régime autocratique – pour tourner aux antipodes avec une star internationale. Pourtant son film ressemble aux précédents. Il baigne dans la même transe languissante, entre veille et sommeil. ll interroge les mêmes thèmes : la vie, la mort, la communication avec l’au-delà…

À condition d’être sacrément stone ou doté d’une sensibilité exceptionnelle, on se pâmera. Tel ne fut hélas pas mon cas. J’en rougis de honte tant je lis ici ou là, sous la plume de critiques ou de proches, des critiques élogieuses.
Contrairement à eux, j’ai trouvé interminables ces deux heures seize. Je n’ai trouvé à cette histoire aucun intérêt ; j’ai même pouffé au plan surréaliste qui est censé en donner la clé. Je n’ai trouvé aucune beauté aux longs plans fixes éclairés d’une lumière blafarde. Je me suis ennuyé ferme devant ce soi-disant chef d’oeuvre auquel je n’ai rien compris. Mon tort est d’avoir voulu le « comprendre » alors que le cinéma de Apichatpong Weerasethakul n’est pas dans ce registre-là.

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