
Deux documentaristes, Avril Tembouret et Vladimir Rodionov, recueillant les souvenirs de Jean Rochefort au crépuscule de sa vie, apprirent de sa bouche l’existence d’un drôle de zigue : un réalisateur, Alexandre Trannoy, au bagout irrésistible, qui pendant vingt ans convainquit le gotha du cinéma français de tourner sous sa direction, dont l’un des films fut même sélectionné à Cannes, mais qui n’en projeta jamais un seul. Ils partent à la recherche de ceux qui l’ont croisé et des traces de sa vie.
L’Œuvre invisible est un documentaire envoûtant. Il peut se lire à deux ou peut-être même à trois niveaux.
Au premier c’est un essai autobiographique sur un réalisateur original qui a croisé les plus grandes stars du cinéma français, qui a lancé de multiples projets, mais qui n’a jamais réussi à projeter un seul de ses films – les bobines de celui qui avait été sélectionné au festival de Cannes brûlent dans la voiture qui conduisait Alexandre Trannoy accompagné du jeune Claude Lelouch de Paris à Cannes. Il a impressionné tous ceux qu’il a croisés : Jean Rochefort, qui fut son ami le plus proche et auquel il avait promis de tenir le rôle principal de chacun de ses films, Anouk Aimée, Jean-Claude Carrière qui raconte avec ironie comment il fut invité à Marseille au milieu d’un tournage pour aider à réparer l’un de ses scénarios boiteux, Jacques Perrin… Il n’est pas anodin que ces grands noms, interviewés par les deux réalisateurs au milieu des années 2010 soient tous morts aujourd’hui, jetant sur le film un voile d’outre-tombe.
Ils nous parlent d’une autre époque du cinéma, où un film se faisait sur une poignée de main, sans plan de financement, sans parfois même de scénario. Génie ou imposteur, Trannoy réussissait à convaincre les producteurs grâce à sa volubilité communicative. Il empochait les premiers acomptes, rassemblait une équipe technique et quelques acteurs, tournait parfois quelques premiers tours de bobine, avant de disparaître sans laisser de traces. Ses frasques l’ont même mené en prison après le fiasco du Napoléon de Kubrick tourné sans autorisation dans le château de Fontainebleau.
Au deuxième niveau, L’Œuvre invisible raconte l’entreprise de longue haleine de ses deux courageux réalisateurs pendant plus de quinze ans pour mener à bien leur projet. Quand ils apprennent de Jean Rochefort l’existence de Trannoy, ils croient avoir mis la main sur un sujet inédit et fascinant. Mais, même si Rochefort les aide à ouvrir des portes et à rencontrer ses connaissances, la recherche de documents audios et vidéos sur Trannoy s’avère bien décevante. Tembouret et Rodionov ne trouvent rien, ou bien peu. Leurs producteurs s’impatientent et renâclent à financer un film sur un réalisateur fantôme qui n’a rien tourné et rien laissé. C’est la raison pour laquelle entre sa conception et sa sortie en salles, tant de temps s’est écoulé.
Leur film prend alors une autre dimension. Au lieu d’être la réhabilitation d’un réalisateur oublié, il devient une mise en abyme sur l’impossibilité d’une œuvre : à l’instar de Trannoy, incapable de terminer un film, Tambouret et Rodionov sont incapables de terminer le leur tant qu’ils n’auront pas mis la main sur une bobine prouvant son existence.
C’est ici que se rajoute peut-être un troisième niveau, vertigineux. Trannoy a-t-il vraiment existé ? Ou est-ce une légende forgée par Jean Rochefort, dont l’œil est encore tout frémissant d’ironie à l’idée de la bonne blague qu’il est en train de faire à ses deux admirateurs ? On se souvient que Peter Jackson a fait un « mocumentaire » sur le même sujet, Forgotten Silver en 1995. On connaît aussi la vraie-fausse biographie de William Boyd, Nat Tate.
Que Trannoy ait ou non existé, que L’Œuvre invisible soit ou non un canular importe finalement peu. Reste dans tous les cas le plaisir vertigineux de se confronter à un destin, réel ou imaginaire, qui a réussi à disparaître pour devenir ce qu’il avait toujours rêvé d’être : un personnage de fiction.