
Tout semble aller pour le mieux dans la vie de Joo-in : lycéenne espiègle, elle est appréciée de ses professeurs, elle est entourée d’une bande d’amies fidèles, elle enchaîne les idylles avec des garçons que son charme volcanique attire, elle pratique le taekwondo en club. Pourtant tout ne va pas si bien dans la vie de Joo-in : son père a déserté le foyer familial, sa mère, qui dirige une crèche, s’adonne à la boisson, son petit frère est couvert d’eczéma. Joo-in cache un lourd secret que la libération imminente d’un pédophile et la pétition qu’un camarade de classe fait circuler à son sujet vont contribuer à exhumer.
The World of Love est un film coréen d’une stimulante complexité. On comprend vite – et toutes les critiques du film l’évoquent sans détour – que Joo-in a été victime quelques années plus tôt d’une agression sexuelle. Son oncle en était l’auteur. L’enfant s’en est plainte ; mais ses parents, aujourd’hui rongés par la culpabilité, ont longtemps refusé de l’écouter.
The World of Love pourrait, très classiquement, montrer que les traumas de l’enfance, les violences sexuelles subies creusent des fissures jamais refermées et finissent toujours par ressurgir. Il choisit un parti inverse, autrement transgressif : celui de raconter une jeune fille bien dans sa peau, saine et équilibrée, en un mot, normale, une jeune fille qui, certes, a subi un traumatisme, mais qui s’en est relevée et qui refuse le statut de victime dans laquelle la société voudrait l’enfermer.
Le film pourrait suivre cette ligne-là et faire le portrait d’une « jeune fille qui va bien » (pour reprendre le titre lui aussi antiphrasique du récent film de Sandrine Kiberlain interprété par Rebecca Marder). C’aurait été sacrément politiquement incorrect. Trop peut-être. Pourrait-on imaginer, sans nier la gravité des agressions sexuelles et les séquelles qu’elles causent, faire le portrait d’une telle personne ? Un tel propos n’accréditerait-il pas l’idée que ces violences ne sont finalement pas si graves et qu’on exagère la nécessité de les combattre ?
C’est là que The World of Love se révèle merveilleusement complexe. Joo-in va bien… mais ne va pas si bien. Sa famille a explosé. Elle-même expulse dans le sport une agressivité rentrée. Elle est victime de brusques accès de violence. Elle joue le chaud et le froid avec le malheureux sigisbée qui se consume d’amour pour elle.
Plus important : Joo-in ne va pas si bien… mais elle n’a pas envie qu’on le lui dise ni qu’on le lui répète. Elle veut tourner la page. Elle veut vivre comme toutes les filles de son âge sa dernière année de lycée avec sa famille, son père dont l’absence lui pèse, sa mère dont la santé se détériore à vue d’œil, ses amies, son petit copain, ses camarades de club, etc. Elle refuse toute assignation victimaire. Elle refuse d’être à tout jamais la victime-traumatisée-d’un-pédophile.
Joo-in veut au fond qu’on lui fiche la paix et qu’on la laisse grandir. Comme on la comprend…..