
Raúl (Leonardo Sbaraglia, acteur argentin à l’affiche également de Karma en sélection officielle à Cannes) est un réalisateur consacré que sa plus proche collaboratrice, Monica (Aitana Sánchez-Gijón), quitte alors qu’il est lancé dans l’écriture de son prochain film. Celui-ci, intitulé Amarga Navidad (Noël amer), du nom d’une chanson de Chavela Vargas, met en scène Elsa (Bárbara Lennie) une réalisatrice en couple avec un séduisant pompier (Patrick Criado), saisie de crises d’angoisse. Raúl s’inspire de la vie de Monica, dont une amie proche vient de perdre un enfant, pour construire le personnage d’Elsa.
Décidément les films projetés à Cannes ces jours-ci se suivent et se ressemblent. La Vénus électrique mettait en scène, dans le Paris bohême des années folles, quatre artistes pris au piège de leurs mensonges et de leurs fantasmes. L’Être aimé se déroulait aux Canaries, sur l’île de Fuerteventura, où un réalisateur espagnol essayait de renouer le lien brisé avec sa fille aînée. Histoires parallèles interrogeait le lien entre fiction et réalité.
Comme L’Être aimé, Autofiction est un film espagnol qui se déroule en partie aux Canaries, pas cette fois-ci sur Fuerteventura, mais juste à côté sur l’île volcanique de Lanzarote. J’ai déjà dit dans ma critique de L’Être aimé, que la présence en sélection officielle de Sorogoyen et d’Almodóvar – où celui-ci concourt pour la septième fois – a des airs de passage de relais entre la jeune et la vieille garde du cinéma espagnol. Comme Histoires parallèles, Autofiction creuse le thème de la création artistique, de ses limites autorisées, de sa relation avec la réalité, des répliques qu’elle provoque et des dommages qu’elle occasionne.
Selon la façon de les considérer, la succession de ces films, la répétition des mêmes thèmes créent un désagréable effet de redite ou au contraire un envoûtant sentiment de continuité. La séquence dans laquelle on les aura vus influera sur le regard qu’on portera sur eux. J’ai peut-être été trop indulgent avec le film de Fahradi. Je suis peut-être bien sévère avec celui d’Almodóvar.
Car le maestro espagnol sait encore y faire. Son vingt-troisième long métrage est tout aussi maîtrisé que les précédents. Ses décors sont toujours aussi parfaits. Si je devais me réincarner, j’aimerais que ce soit en vase à fleurs ou en canapé vert pomme d’un de ses films ! La musique d’Alberto Iglesias est toujours aussi envoutante. Le jeu d’acteurs est toujours aussi parfait, avec une mention spéciale à Bárbara Lennie.
Almodóvar n’a plus rien à prouver et peut tout se permettre. Aucun producteur n’aura le culot de s’opposer à lui. Peut-être le sait-il un peu trop et s’autorise-t-il une liberté qu’il ne se serait pas permise à l’époque de Tout sur ma mère. Ici, sans fard, il se livre à travers son double autobiographique, Raul, dans l’intimité de sa splendide résidence madrilène, avec son compagnon, avec ses crises d’angoisse et ses emprunts revendiqués à la réalité. Le scénario du film et celui du film dans le film évoluent en fonction de l’inspiration du démiurge. Ils se terminent en queue de poisson, donnant la fâcheuse impression que le septuagénaire en avait marre et ne s’est guère donné de mal.