Dheepan ★★☆☆

Le premier quart d’heure de Dheepan annonce un grand film. Jacques Audiard plante le décor et nous prend aux tripes en quelques plans : un rebelle tamoul démobilisé trouve dans un camp de réfugié une femme et une fille pour demander l’asile familial en France.

Mais ensuite tout se gâte. Dheepan est engagé comme concierge d’une barre d’immeubles gouvernés par des dealers. On ne saura rien des motifs de la guerre des gangs qui y fait rage. Mais notre héros, qui croyait avoir quitté l’enfer, s’y retrouve plongé à son corps défendant.

Documentaire sur les banlieues françaises en déshérence ? Hymne à l’intégration républicaine ? Glorification hyperviolente de l’auto-défense louchant du côté de Charles Bronson ? Grand film romantique sur un homme en pleine reconstruction ? Dheepan – un titre sponsorisé par Pizza Hut ? – hésite entre ces registres

Jacques Audiard est l’un des plus grands réalisateurs contemporains. « Un prophète », « De rouille et d’os », « De battre mon cœur s’est arrêté », « Sur mes lèvres » sont des chefs d’œuvre.

Il méritait la Palme d’Or pour l’ensemble de son œuvre. Pas sûr que « Dheepan » la méritât.

La bande-annonce

Mediterranea ★★☆☆

Deux migrants (réfugiés ?) burkinabés traversent le Sahara et la Méditerranée au péril de leurs vies. Ils débarquent en Sicile et y survivent tant bien que mal. L’un se fond dans le système, acceptant un logement insalubre, un travail au noir et les railleries racistes des Italiens ; l’autre ne l’accepte pas et se révolte.

La sortie de « Mediterranea » en septembre 2015 avait exactement coïncidé avec la mort du petit Aylan Kurdi.

L’immigré devient une figure cinématographique. Les films se multiplient qui retracent son voyage périlleux (« La pirogue » de Moussa Touré, « In this land » de Michael Winterbottom) et l’accueil pas toujours bienveillant qui lui est réservé à son arrivée en Europe (« Welcome » de Philippe Lioret, « Terraferma » de Emmanuele Crialese).
Tous ces films ont en commun de se focaliser sur des individus représentés dans leur humanité souffrante et courageuse.

Ce bel unanimisme est problématique. Sans doute faut-il se féliciter que le cinéma véhicule un tel message et ne se fasse pas le fourrier de thèses xénophobes. Mais il n’en demeure pas moins que ce cinéma bien-pensant est en décalage avec une opinion publique qui ne l’est pas ou qui ne l’est que par éclipses.

On va au cinéma le samedi soir compatir aux destins tragiques des héros de « Welcome » et de « Mediterranea »… et on vote dimanche matin pour des partis politiques qui ont renoncé à accueillir toute la misère du monde.

La bande-annonce

Le tout nouveau testament ★★★☆

Le réalisateur : « On a besoin de 8 Meuros pour faire un film.
Avec plein d’acteurs bankables : Poelvoorde, Deneuve, Damiens… »

Le producteur : « Super ! pas de problème ! Et votre film il parlera de quoi ? »

« Poelvoorde jouera le rôle de Dieu. Il est méchant. Il habite à Bruxelles dans un HLM »

« Ah… Et Deneuve ? »

« Elle tombe amoureuse d’un gorille et couche avec. »

« Euh… et François Damiens ? »

« Il aura un petit rôle et aucun dialogue »

« Euh… »

« On avait aussi pensé à Yolande Moreau pour jouer le rôle de la femme de Dieu »

« Parce que Dieu a une femme ? »

« Oui oui ! Et une fille ! ce sera elle l’héroïne ! Elle en a marre de son père et elle fugue. »

« Mais Dieu il a un fils non ? »

« ….ah mince. On avait oublié celui-là. On va le rajouter au montage. En revanche on a pensé aux Apôtres. il y en aura 18 ! »

« 18 ? mais je croyais qu’il y en avait 12 »

 » …t’es sûr ? je vérifie sur Wikipedia. Ah zut. T’as raison »

La bande-annonce

Life ★☆☆☆

Conçu pour le 60ème anniversaire de la mort de James Dean, « Life » a pour personnage principal… le photographe de Life (oh ! subtile polysémie du titre) et non James Dean (oh ! subtil décentrage du propos). Ledit photographe est joué par Robert Pattinson (oh ! qu’il est subtil de faire jouer le rôle du paparazzi par la star sur-médiatisée de « Twilight »). Et James Dean par un acteur inconnu (oh que le chiasme est subtil ! la star est jouée par un inconnu et l’inconnu est joué par la star).

L’objet du film : reconstituer avec un soin maniaque les photos prises en février-mars 1955, avant que la sortie de « À l’Est de l’Eden » ne propulse le jeune acteur au sommet du star system.
Sauf que la reconstitution n’est jamais parfaite.
Et qu’à ce film plagiaire on préfèrera tout bêtement regarder les originaux mythiques en noir et blanc autrement plus authentiques.

La bande-annonce

Elvis & Nixon ★☆☆☆

En 1970, l’homme le plus puissant du monde libre, Richard M. Nixon, reçoit à la ‎Maison-Blanche la star la plus adulée de son temps, Elvis A. Presley. Que se sont-ils dits ? Probablement pas grand’chose. Mais cette rencontre mythique a stimulé l’imagination de Liza Johnson qui en a fait un film.

Bien mal lui en prit. Car « Elvis &Nixon » est totalement dénué d’intérêt. L’histoire ? Il n’y en a pas. Sinon celle d’une rencontre que peine à organiser l’entourage de la star (qui tente tant bien que mal de satisfaire ses lubies) et celui du président (deux énarques à lunettes qui ont compris l’impact qu’une photo avec le King pourrait avoir sur la popularité du Président républicain). Bien piètre tension dramatique !

Le film se réduit au cabotinage de ses acteurs principaux. Michael Shannon est un immense acteur, par le talent et par la taille. Il endosse les costumes improbables du King et joue à merveille la folie mégalomane de la star au crépuscule de sa carrière. Que dire en revanche de Kevin Spacey, horriblement grimé pour ressembler à « Tricky Dick » (Richard le roublard) ? Il doit son rôle à son interprétation de Franck Underwood dans « House of Cards ». Dix ans plus tôt, le rôle aurait été confié à Martin Sheen, le président de « West Wing ». Il aurait été plus ressemblant et plus convaincant.

La bande-annonce

La Fille inconnue ★★★☆

Je place les frères Dardenne au sommet. Au sommet de mon palmarès personnel : « Rosetta », « Le Silence de Lorna », « Le Gamin au vélo » figurent parmi mes films préférés. Au sommet, je crois aussi, de la cinématographie de ce début de siècle. Je prends le pari que, dans un siècle, leurs noms seront cités parmi la dizaine de réalisateurs marquants de notre temps.

Aussi chacun de leur film est-il un événement que j’attends avec une impatience joyeuse.

Celui-ci ne m’a pas étonné tant il ressemble aux précédents.

Par son cadre d’abord : les bords de la Meuse à Liège, une fois encore, gris et laids, mais filmés sans misérabilisme.

Par son héroïne ensuite : une femme, seule, de chaque plan, constamment en mouvement, souvent filmée de dos, mue par une idée fixe. Emilie Duquenne dans « Rosetta », Cécile de France dans « Le Gamin au vélo », Marion Cotillard dans « Deux jours, une nuit ».

Par son titre également : un titre court, qui claque et qui prétend, par sa brièveté même, à l’universel.

Par le dilemme moral qu’il pose : Olivier Gourmet acceptera-t-il l’apprenti qui a provoqué la mort de son fils (« Le Fils ») ? Lorna abusera-t-elle l’homme qu’elle doit épouser pour régulariser sa situation administrative (« Le Silence de Lorna ») ? Marion Cotillard convaincra-t-elle ses collègues de renoncer à leur prime pour qu’elle garde leur emploi (« Deux jours, une nuit ») ?

Dans « La Fille inconnue », les frères Dardenne posent une question pour y répondre immédiatement. Pouvons-nous rester indifférents à la misère du monde ? La réponse est évidemment négative. La mystérieuse inconnue, qui vient frapper à vingt heures passé à la porte du cabinet du docteur Davin et qui trouve porte close, va obséder la jeune praticienne qui s’estime coupable de sa mort.

Mais « La Fille inconnue » est moins un film sur les réfugiés qui meurent anonymes dans nos rues, que sur la médecine et sa pratique. « Le Docteur » ou « La Consultation » – le titre d’un livre de Martin Winckler auquel le film des Dardenne emprunte énormément – aurait été plus approprié. Car c’est l’éthique du médecin que le film questionne : sa porte ouverte à la détresse physique et morale, ses gestes patients et compatissants, les connaissances qu’il doit mobiliser pour établir un diagnostic exact, la disponibilité de chaque instant.

« La Fille inconnue » est un film à montrer à tous ceux et celles qui se destinent au beau métier de médecin.

La bande-annonce

Deepwater ★☆☆☆

C’est l’histoire du plus grave accident jamais intervenu sur un plate-forme pétrolière américaine offshore et de la plus grave catastrophe écologique qui s’ensuivit : l’incendie de Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique en 2010.

L’affiche ne laisse guère de place au suspens. L’immense monstre d’acier s’écroulera dans l’océan (sauf que la scène se déroulera en pleine nuit, rendant l’incendie plus photogénique, alors que l’affiche bizarrement le saisit en plein jour). On se doute que survivra à la catastrophe le sympathique héros, Mark Wahlberg, dans le rôle d’un chef électricien courageux près à risquer sa vie pour sauver une jeune collègue à forte poitrine en T-shirt mouillé (comment son image de bon mari et bon père n’en prend-elle pas un coup ?). Le seul suspens est de savoir qui parmi les survivants perdra la vie. Le vieux contremaître revenu de tout joué par Kurt Russell ? L’horrible ingénieur dont la mesquinerie et l’avidité l’ont conduit à des risques fatals joué par John Malkovitch ? Le noir de service joué par… ah désolé il n’est pas crédité au générique ?

Autant dire qu’il n’y a guère de suspens. Alors qu’y a-t-il à sauver de ce « Deepwater » ? Pas grand’chose.

Qu’il soit adapté d’une histoire vraie ne le rend pas plus émouvant. J’ai déjà ecrit cent fois la rage dans laquelle me plongeait cette béquille d’un marketing qui s’imagine rendre le cinéma plus émouvant en rattachant le scénario d’un film à une histoire vécue.

Quid alors de la critique du capitalisme que « Deepwater » véhiculerait ? Je l’ai trouvé bien manichéenne (l’explosion est causée par l’inconscience d’un ingénieur qui viole des mesures de sécurité élémentaires) et bien peu convaincante.

Alors « Deepwater » ? Une oubliable série B.

La bande-annonce

The Lesson ★★★☆

Une Rosetta bulgare
Nadia est prof d’anglais dans un petit lycée. Elle est bientôt prise dans une terrible spirale : sa maison sera mise aux enchères dans trois jours faute de rembourser les dettes contractées à son insu par son mari, un incapable alcoolique. S’engage une haletante course contre la montre qui voit Nadia se battre contre des moulins à vent : un banquier inflexible, un usurier lubrique, une police corrompue, une famille atomisée…
Mère courage, Nadia sert les dents et rentre les épaules. Pendant près de deux heures, la caméra la suit, souvent filmée de dos comme la Rosetta des frères Dardenne.
La fin (remboursera-t-elle ?) réussit à nous surprendre.
Une curiosité à voir en provenance d’un pays à la filmographie éclipsée.

La bande-annonce

The Program ★☆☆☆

Un dupeur dopé (Libération ! Si tu me lis recrute moi !)

Lance Armstrong a menti toute sa vie. Sa morphologie ne le prédisposait pas à devenir un champion. Trop petit, trop gros, trop musclé. Amaigri par le cancer qui le frappe à 25 ans et surtout dopé par les cocktails-miracles du docteur Ferrari, le cycliste texan va remporter sept Tours de France d’affilée. Il entre dans la légende… et en sort avec fracas lorsque les révélations de ses camarades, l’enquête de l’agence américaine anti-dopage et sa confession publique au talk show d’Oprah Winfrey révèlent l’ampleur du « programme ».

Pareil destin est une mine d’or pour le cinéma. Stephen Frears – qu’on a connu plus inspiré quand il filmait « les liaisons dangereuses » ou « The Queen » – déroule gentiment. Il raconte chronologiquement l’ascension (c’est le cas de le dire !), la gloire et la chute de Armstrong.

Il s’est inspiré du récit de David Walsh, le journaliste irlandais qui a dénoncé le scandale de l’EPO – oubliant au passage les enquêtes des journalistes de L’Équipe ou du Monde. Du coup, c’est un procès à charge contre Big Tex. Ben Foster essaie de lui donner un peu d’ambiguïté dans quelques scènes compatissantes où il campe le héros au chevet d’enfants atteints du cancer. Mais rien n’y fait : Lance Armstrong apparaît comme un monstre d’ambition, avide au gain, tyrannisant ses coéquipiers et le reste du peloton. Ce que le personnage gagne en noirceur, il le perd en subtilité. Dommage.

La bande-annonce

Nous venons en amis ★☆☆☆


J’avais été bouleversé par « Le cauchemar de Darwin ». J’ai été bien déçu par « Nous venons en amis », le nouveau documentaire de Hubert Sauper.

Le sujet est le même : comment l’Afrique est victime de la cupidité des étrangers.
Le cadre a changé : après le lac Victoria, Sauper enquête au Sud Soudan à bord d’un petit biplace qu’il a lui-même bricolé.

Son documentaire a été tourné au moment de l’accession à l’indépendance du Soudan du sud en 2010-2012. Mais loin d’être l’occasion de se réjouir de l’exercice par les peuples de leur droit à disposer d’eux-mêmes, Sauper dénonce encore, comme il l’avait fait dans « Le cauchemar de Darwin », l’asservissement de l’Afrique à des puissances extérieures.
Tout y passe : les marchands d’armes, les pilleurs chinois des ressources naturelles (pétrole, bois), les missionnaires texans et même les casques bleus de l’ONU.
Mais la saine colère qui anime Hubert Sauper rate hélas son objectif. En s’interdisant toute contextualisation, comme le veulent les règles stupides qui régissent aujourd’hui l’art documentaire, l’auteur nous prive des clés de base pour comprendre la situation qui prévaut au Soudan : rien n’est dit sur l’indépendance, ni sur les rivalités qui opposent les Nuer et les Dinka.

En attaquant tous azimuts tous les « amis » du Soudan, le réalisateur ne réussit qu’à nous désespérer. On ressort de la salle la mine grave, le cœur triste… et on se dit que l’Afrique est décidément mal partie.

La bande-annonce