Elle et Lui ★★★☆

Sur un transatlantique, deux célibataires endurcis, joués par Cary Grant et Deborah Kerr, se rencontrent et se séduisent.  Arrivés à New York, ils se fixent rendez-vous six mois plus tard au sommet de l’Empire State Building.

Dans sa première partie, Elle et Lui est un modèle quasi parfait de comédie américaine pleine de charme et d’esprit. Au bout d’une heure, la « screwball comedy » bascule dans le mélodrame.

Elle et Lui a connu une étonnante postérité. Succès critique et public à sa sortie en 1957, il était tombé dans l’oubli jusqu’à ce que le personnage joué par Meg Ryan dans Nuits blanches à Seattle n’en fasse son film culte qu’elle visionne en boucle, seule ou avec une bande de copines, un paquet de Kleenex à portée de main.

Je suis toujours frappé par la suprême élégance des films américains des années 50. Élégance des toilettes : les robes de Deborah Kerr sont « à tomber ». Élégance des sentiments : aucune bassesse, aucune rouerie n’anime les personnages. Et je m’interroge sur le réalisme de ce cinéma. Était-il une construction artificielle, loin des réalités de son temps ? Ou bien les années 50 furent-elles aux États-Unis une époque où les femmes étaient aussi belles que Deborah Kerr et les hommes aussi séduisants que Cary Grant ?

Joy ★☆☆☆

Joy est un film déroutant. Avec Jennifer Lawrence et Bradley Cooper, on escompte une comédie romantique gentiment superficielle qui se conclura logiquement par la réunion des deux sex symbols les plus bankable du cinéma américain sous les yeux complices de Robert De Niro et Isabella Rossellini – dont la présence est censée attirer les seniors. Il n’en est rien.

Joy n’est pas une comédie romantique. Ce n’est pas non plus une ode aux valeurs familiales ni à l’amour. Joy est un film totalement dépourvu de la tendresse sirupeuse dans laquelle s’engluent bon nombre de films américains. Pour autant, Joy n’évite pas le piège d’un autre type de bien-pensance : celui de l’éloge d’un certain modèle américain. La success story entrepreneuriale. Vous êtes divorcée ? Vous vivez chez vos parents avec vos deux gamins ? Vous gagnez une misère dans un boulot harassant ? N’ayez pas peur ! La réussite est au bout du chemin si vous serrez les dents et croyez dans vos rêves.

La recette fonctionnait plutôt bien avec Julia Roberts dans Erin Brockovich. Elle ne fonctionne pas avec Jennifer Lawrence, trop jeune, trop lisse, pour être crédible dans le rôle d’une housewife rêvant de commercialiser une serpillière révolutionnaire.

La bande-annonce

Free Love ★★☆☆

Avant que le mariage gay soit légalisé, le combat de Laurel Hester, en phase terminale d’un cancer incurable, pour que sa compagne, Stacie Andree, puisse à sa mort recevoir sa pension, avait ému l’Amérique. Il était prévisible que cette histoire inspire le cinéma. Il était inévitable qu’il s’en saisisse avec une éléphantesque maladresse et un impudique sentimentalisme.

La mise en scène de Peter Sollett ne fait pas dans la finesse. On lui a demandé de mettre en image une thèse. Il s’acquitte de sa tâche avec une subtilité de bûcheron canadien en plein effort.

Deux femmes se rencontrent et tombent amoureuses. Elles sont belles et se roulent des pelles (ça rime !). Juste ce qu’il faut pour montrer qu’elles s’aiment d’amour ; mais pas trop non plus pour éviter de sombrer dans le voyeurisme (dommage !). Elles sont lesbiennes, donc elles sont en butte à de méchants homophobes. Parmi eux, un homme d’Église évidemment, un agent immobilier bégueule, des politiciens veules et des flics machistes. Bouh ! l’homophobie c’est mal. Laurel et Stacie s’installent ensemble. Elles ont une maison, un chien. Sous-titre : on peut être lesbienne et mener une petite vie bien sage. Vraiment ?????? Laurel tombe malade. Sortez vos mouchoirs. Elle a un cancer des poumons. Chimio. Vomissements. Calvitie (moi ça se verra pas !!!). Laurel va mourir. Stacie pleurt. La salle itou. Mais Laurel veut que sa compagne touche la pension de réversion que les conjoints (hétérosexuels) perçoivent en cas de décès. Elle fait un procès au comté.

Je ne vous raconterai pas la fin, même si vous l’imaginez sans peine. Si vous pensez qu’elle perd son procès et survit, vous n’êtes pas tout à fait dans le vrai. Et je pourrais terminer ici ma critique de petit con prétentieux.

Sauf que. Sauf que ce film m’a vraiment ému. J’en ai vu toutes les ficelles grossières. Et pourtant, j’ai été touché par cette histoire filmée sans voyeurisme. Le couple que forme Ellen Page – qui a fait l’annonce publique de son homosexualité – et Julianne Moore – en phase terminale de Merylstreepisation – est crédible et juste. La réaction de Michael Shannon, le coéquipier de Laurel, d’abord choqué mais très vite solidaire, est particulièrement bien vue.

Free love n’est sans doute pas un grand film. Mais ce n’est ni le mélo gluant ni le film-à-thème manichéen qu’une critique paresseuse se plaît à descendre.

La bande-annonce

Écrit sur du vent ★★☆☆

La Filmothèque du Quartier Latin ressort un vieux film de Douglas Sirk, pour les aficionados de Todd Haynes dont l’œuvre, notamment son Carol, est inspirée du grand maître. Écrit sur du vent n’est pas le meilleur film de Douglas Sirk, mais il n’en est pas moins représentatif de son œuvre.

Un riche magnat, fils à papa (Robert Stack qui n’avait pas encore joué Eliot Ness)‎. Une sœur nymphomane (Dorothy Malone qui remporta pour ce rôle l’Oscar de la Meilleure Actrice dans un second rôle )‎. Une épouse vertueuse qui réussit à le guérir de son alcoolisme (Lauren Bacall majestueuse évidemment). Un ami d’enfance protecteur amoureux de l’épouse – mais s’interdisant par loyauté de lui déclarer sa flamme – et adulé par la sœur (Rock Hudson qu’on ne regarde plus sans penser à sa fin tragique).

C’est Dallas vingt ans avant l’heure.

Avec ce goût qu’avaient les drames américains des années 50 pour les situations paroxystiques.‎ Qu’on pense à Un tramway nommé Désir, Tant qu’il y aura des hommes, La Chatte sur un toit brûlant, Soudain l’été dernier, Géant ou À l’est d’Eden, ces films ont leur lot de personnages alcooliques, nymphomanes, impuissants ou franchement cinglés qui entretiennent avec le sexe une relation passablement compliquée. Était-ce une caractéristique de l’Amérique de Eisenhower ? Ou plutôt une forme de transgression par rapport à la morale sévère de cette époque ?
Robert Stack et Dorothy Malone incarnent de tels personnages. Leur jeu outrancier est à la fois terriblement démodé et absolument jubilatoire‎. Par comparaison Ruck Hudson et Lauren Bacall sont bien fades.

La bande-annonce

Préjudice ★★☆☆

« Famille, je vous hais ». Le huis clos familial qui tourne mal est un style cinématographique à part entière. Thomas Vinterberg en a réalisé l’archétype avec Festen et son indépassable cruauté. La comparaison ne peut donc tourner qu’au désavantage du premier film d’Antoine Cuypers.

Nathalie Baye, majestueuse, et Arno, à contre-emploi, forment un couple bourgeois heureux de réunir leurs enfants. Leur cadette veut leur faire une surprise. Mais la fête tournera au vinaigre.

Préjudice réussit à instiller le malaise par des cadrages décentrés et une musique anxiogène. Quel lourd secret de famille est caché ? Quel drame va se dérouler sous nos yeux ? Le spectateur, mis en tension, attend un coup de théâtre ou une révélation qui ne vient pas.

Mais le sujet du film est ailleurs et il se révèle lentement. Loin du politiquement correct, il est traité avec une brutalité étonnante dont il est difficile de dire plus sans déflorer le sujet. Plusieurs fins étaient concevables entre lesquelles Cuypers ne choisit pas, renvoyant dos à dos Cédric, le fils différent, et sa mère trop protectrice.

La bande-annonce

La Terre et l’Ombre ★☆☆☆

Certains films provoquent chez moi une hypnose soporifique : L’Avventura, L’Année dernière à Marienbad, Les Ailes du désir, Solaris, Winter Sleep. Unanimement reconnus par une critique enthousiaste, couronnés de mille prix, ils ne me parlent pas. Leur beauté hiératique me reste irréductiblement étrangère. Leur faux rythme m’arrache des bâillements d’ennui. Pour autant, intimidé par tant d’éloges, je reconnais leur valeur et déplore ne pas y être sensible.

Le premier fils du Colombien César Acevedo a fait forte impression à Cannes où il s’est vu décerner la Caméra d’or. Sa mise en scène minimaliste impressionne par sa rigueur. Un homme rentre chez lui après dix-sept ans d’absence. Sa femme et sa belle-fille travaillent la canne à sucre tandis que son fils se meurt. Seul personnage positif : un petit-fils auquel il se lie profondément.

En une heure trente, rien ne se passe ou presque. Les femmes vont travailler. Le grand-père joue avec son petit-fils. Le fils asthmatique se meurt. C’est très beau. Très lent. Très chiant.

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Peur de rien ★★☆☆

L’entrée dans la vie adulte constitue, à elle seule, un style cinématographique : le coming-of-age movie. On dirait en français : film d’apprentissage ou d’éducation sentimentale. Des exemples ? Dirty dancing, Juno, La Vie d’Adèle, Le Labyrinthe de Pan… et mon préféré, celui que je conseille à toutes les jeunes filles : Une éducation.

Peur de rien raconte le coming of age d’une jeune Libanaise fraîchement débarquée à Paris. Lina a dix-huit ans. Ses parents l’ont envoyée chez une tante installée en France. Mais elle prend vite la porte pour faire pièce aux avances d’un oncle trop insistant. À la rue, elle est hébergée par une copine de fac. Elle enchaîne les rencontres, amicales et amoureuses, les coups de cœur et les coups durs.

Portée par son héroïne, l’inconnue Manal Issa, charmante et touchante, Peur de Rien est la chronique enjouée d’une intégration à la française. Il nous replonge dans les années 90 sans portable ni Facebook, mais avec une play-list sacrément décapante : Franck Black, Niagara, Carte de séjour, Siouxsie and the Banshees… Le film se cherche un peu, dure une demi-heure de trop, fait un détour inutile par Beyrouth, avant de se terminer par un happy end juridiquement approximatif mais joliment optimiste.

La bande-annonce

Alaska ★★☆☆

Noyé parmi les dix-neuf autres films sortis cette semaine, programmé dans deux salles parisiennes seulement, éreinté par la critique, Alaska risque de passer inaperçu. Ce serait dommage.

Nadine est une banlieusarde de vingt ans qui n’a pour elle que son joli minois. Elle rencontre, à l’occasion d’un casting dans un grand hôtel parisien, Fausto, Rital charmeur. Mais le destin les sépare douloureusement. Fausto part en prison tandis que Nadine devient top model.

Leur histoire s’étendra sur de nombreuses années, emplissant sans peine les plus que deux heures que dure le film. De Paris à Milan, les succès de Nadine coïncideront avec les revers de fortune de Fausto. Et réciproquement.

L’histoire de cette passion destructrice est filmée par le scénariste de Gomorra. On y retrouve l’ambiance nocturne et pluvieuse qui caractérise cette école italienne et dont Suburra constituait récemment une réalisation encore plus convaincante. Comme chez Matteo Garrone, le réalisateur de Gomorra, le thriller est le prétexte à une critique sociale plus radicale. Ici, celle d’un capitalisme qui exploite les corps et asservit les âmes.

Les deux principaux protagonistes sont de belles révélations : Elio Germano, poids mouche nerveux, et Astrid Bergès-Frisbey, grande brune sensuelle. De même, Roschdy Zem est magistral dans un (trop bref) second rôle.

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Les Innocentes ★★★☆

La filmographie de Anne Fontaine est aussi éclectique que revigorante. Nettoyage à sec (1997) racontait la vie d’un couple de provinciaux bouleversée par l’arrivée d’un jeune garçon séduisant. Entre ses mains (2005) décrivait l’attraction d’une femme pour un homme qu’elle suspectait d’être tueur en série. Perfect Mothers (2013) exposait la relation quasi incestueuse de deux amies quarantenaires avec leurs fils respectifs. Chacun de ces films a en commun d’ausculter une rencontre inattendue et bouleversante.

« Les Innocentes » désignent probablement – le film n’en dira rien – ces bénédictines polonaises violées et engrossées par la soldatesque soviétique à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une jeune doctoresse française travaillant pour la Croix-Rouge est appelée à leur chevet.

L’affiche du film joue sur la ressemblance avec « Ida » récompensé par l’Oscar du meilleur film étranger. Même époque, mêmes couleurs hivernales, mêmes questionnements métaphysiques.   Et il est probable que les spectateurs qui avaient aimé le beau film de Pawel Pawlikowski – ils furent nombreux – aimeront celui de Anne Fontaine.

Le cauchemar vécu par ces femmes nous est montré à travers les yeux de Mathilde, cette jeune Francaise communiste engagée dans la Résistance. Elle ne partage pas leur foi et ne comprend pas qu’elles ne l’aient pas perdue. Elle essaie de leur apporter les soins et le réconfort dont elles ont besoin en dépit de l’hostilité des troupes d’occupation et de sa propre hiérarchie.

Le rôle de Mathilde est interprété par Lou de Laâge qui confirme les espoirs placés en elle. Nommée en 2014 et en 2015 dans la catégorie des Meilleurs Espoirs féminins, elle mériterait de l’emporter l’an prochain.  Avec la bouche la plus sensuelle du cinéma français et des faux airs de Jeanne Moreau, elle a tout d’une grande.

On pourrait reprocher au film son classicisme sage, sa narration platement chronologique.  Mais un épilogue surprenant et bouleversant gomme ces rares défauts.

La bande-annonce

Experimenter ★★☆☆

Vous connaissez – ou pas – l’expérience menée  ‎par Stanley Milgram en 1961-1962. Sous l’autorité d’un expérimentateur, un professeur administre des décharges électriques de plus en plus fortes à un élève soi-disant pour stimuler ses capacités d’apprentissage. En vérité les décharges électriques sont fictives et l’expérience vise à mesurer le niveau d’obéissance du professeur aux ordres immoraux de l’expérimentateur.
Menée alors que se tenait à Jérusalem le procès Eichman et qu’Hannah Arendt développait la théorie de la banalité du mal dans les colonnes du New Yorker, l’expérience Milgram provoquait une double polémique. Par ses résultats, la plupart des cobayes acceptant d’infliger les punitions les plus cruelles dès lors que la responsabilité en était assumée par l’expérimentateur. Par ses méthodes qui furent très vite accusées de violer l’éthique de la recherche en sciences sociales.

Michael Almereyda raconte cette expérience sur un mode quasi documentaire. Décors théâtraux, dialogues face caméra, reconstitution minimaliste. Son souci de la pédagogie n’a d’égal que son refus du romanesque. Rien ne le fait dévier de la présentation clinique de cette expérience, de ses conclusions terrifiantes et de la polémique qu’elle a suscitée. Pas même le personnage de Sasha, l’épouse de Milgram, jouée par Winona Ryder (qui a pris un sacré coup de vieux).

On regretterait presque que son film ne se limite pas à ce seul sujet, voulant embrasser toute la carrière de Milgram jusqu’à sa mort en 1984. Mais on apprend ainsi la contribution de Milgram au concept de « six degrés de séparation » (nous sommes liés les uns aux autres par une chaîne ne comptant pas plus de six maillons) ou à la théorie des « étrangers familiers », ces inconnus que nous croisons constamment.
Oui, le film de Michael Almeyreda est un brin trop scolaire. Oui, il ressemble à une page de Wikipédia mise en film. Mais il le fait avec un tel brio que la leçon nous instruit sans nous raser.