Jane Got a Gun ★★☆☆

Jane Got a Gun arrive sur nos écrans lesté de lourdes casseroles. Produit par Natalie Portman, le film devait être réalisé par Lynne Ramsay (We Need to Talk about Kevin) qui a déclaré forfait la veille du tournage. Bradley Cooper puis Jude Law étaient annoncés pour le premier rôle masculin, finalement interprété par Joel Edgerton (Life, Strictly Criminal, Exodus). Sa sortie en France, prévue le 25 novembre, est décalée suite aux attentats du 13 novembre. Last but not least, le film, sorti aux États-Unis vendredi dernier, a enregistré des résultats catastrophiques au box-office ce week-end.

Avec tous ces clignotants au rouge, (Calamity) Jane Got a Gun faisait figure de no-go absolu, de navet magistral. Avec de telles préventions, fort paradoxalement et fort logiquement, je n’ai pas été déçu par ce petit western qui ne brille pas par son originalité mais remplit consciencieusement son office.

L’histoire est passablement compliquée par des flash-back trop nombreux. La jeune Jane Buchanan, croyant son fiancé mort à la guerre, est partie dans l’Ouest refaire sa vie. Elle tombe entre les mains d’une bande de criminels mais en est sauvée par l’un des leurs, Bill Hammond. Le film commence quand cette troupe de hors-la-loi est sur le point de les rattraper et que le fiancé disparu réapparaît.

Scénario passablement alambiqué, mais somme toute d’un grand classicisme. Le triangle amoureux trouvera la solution qu’on attendait sans surprise ni déplaisir. Hélas, le film pèche – et c’est son plus grave défaut – par son interprète principale. Natalie Portman est, comme d’habitude, parfaite. Mais elle n’était pas faite pour le rôle. Trop fragile, trop frêle, trop élégante. Elle a beau interpréter son rôle avec le perfectionnisme qui l’a toujours caractérisée, elle ne réussit pas à le rendre crédible.

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Les Premiers, les Derniers ★★☆☆

Deux chasseurs de primes lancés à la poursuite d’un couple en cavale vont le défendre contre la population locale décidée à le lyncher.

On se croirait dans le Far West au temps de la conquête de l’Ouest ? On est au milieu de la Beauce, dans le froid d’un hiver gris. Albert Dupontel et Bouli Lanners ne montent pas à cheval mais circulent en 4×4. Avec un GPS, ils recherchent le téléphone portable qu’ont volé deux doux dingues, en rupture de ban avec leur établissement psychiatrique.

Le scénario du quatrième film de Bouli Lanners ne brille pas par son originalité. Mais l’essentiel est ailleurs. Une ambiance de faux western, avec des paysages plats comme la main filmés en Scope dans de longs travellings sur des personnages itinérants. Des gueules, des vraies gueules comme seul le cinéma d’auteur sait en offrir : Michael Lonsdale et Max von Sydow en vieillards métaphysiques, Suzanne Clément en maîtresse au grand cœur, Philippe Rebbot en protecteur christique et Serge Riaboukine en chef de clan haineux.

L’exercice pourrait paraître trop stylisé, trop froid s’il n’était en même temps d’une infinie délicatesse. Comme dans ses précédents films, Bouli Lanners filme ses personnages avec tendresse. Il en montre la dureté mais aussi les failles. Albert Dupontel est – comme d’habitude – parfait dans le rôle principal. Il est, pour moi, l’un des plus grands acteurs de sa génération, excellent dans la comédie (Bernie, 9 Mois ferme) comme dans le thriller (La Proie, Le Convoyeur). À quand le grand rôle qui lui donnera le statut de star qu’il mérite amplement ?

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Encore heureux ★★☆☆

Édouard Baer campe un cadre supérieur au chômage qui sombre lentement dans la dépression. Sa femme, Sandrine Kiberlain, porte le ménage à bout de bras quitte à associer ses deux enfants aux larcins qu’elle doit commettre pour remplir le frigo. Mais « Encore heureux » n’est pas une énième chronique du déclassement social. Plutôt une comédie piquante qui, par la grâce de la mort subite d’une voisine acariâtre, mène là où on ne l’attend pas.

La comédie française n’a pas toujours bonne presse. La faute aux plus gros succès du box-office qui brillent rarement par leur finesse : « Babysitting 2 » (pour les plus jeunes) ou « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? » (pour les moins jeunes). Remarquablement servi par un couple d’acteurs au sommet de leur art, « Encore heureux » louche plutôt du côté de « Neuf mois ferme » ou de « L’Élégance du hérisson ».

Gentiment immorales, les tribulations de ce couple attachant et de leurs deux marmots inventifs forcent la sympathie. On espère que leur débrouillardise paiera et on accepte de fermer les yeux sur les ficelles un peu grosses du scénario.

À noter Bulle Ogier dans le rôle d’une grand-mère originale et complice qui n’est pas sans rappeler le rôle joué par Denise Grey dans « La Boum ».

 

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Ixcanul ★★★☆

Ixcanul est un film guatémaltèque. Son titre et son pedigree semblent le condamner à un genre quasi documentaire. Sa première partie le confirme : on y découvre Maria qui vit auprès de ses parents, au pied du volcan Ixcanul. Elle aimerait suivre Pepe, son amoureux, qui rêve de s’exiler aux États-Unis ; mais ses parents souhaitent la marier au fils de leur métayer.
Ce conte gentiment exotique peinerait à convaincre s’il ne se lestait progressivement d’un contenu dramatique. Jusqu’à un dénouement parfaitement maîtrisé qui, comme les épilogues doivent l’être, est à la fois surprenant et cohérent.

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Nous trois ou rien ★★★☆

« Nous trois ou rien » c’est « Persepolis » + « L’Arabe du futur ». Soit, sur les traces de Marjane Satrapi et sur celles de Riad Sattouf, l’autobiographie d’une famille qui fuit la dictature pour s’installer en France. À me faire regretter d’être le fils d’un vétérinaire varois qui, du fait de cette filiation bien peu romanesque, n’écrira jamais de best-seller autofictionnel !

Vous imaginez déjà la suite de cette critique : « c’est pas mal… mais ce n’est pas très novateur », asséné avec la morgue du monsieur-je-sais-tout qui a vu tous les films et la moue du cynique que plus rien ne transporte.

Eh bien… vous avez raison… et tort. Il ne serait pas honnête de passer sous silence la principale faiblesse du film de Kheiron : l’antériorité de « Persepolis » qui, sur la forme comme sur le fond, était innovant, authentique, bouleversant. Je manquerais tout autant d’objectivité en omettant les bons sentiments un peu trop sucrés dans lesquels le film s’englue au risque de se noyer dans une ode boursouflée au vivre-ensemble républicain.

Pour autant, celui qui n’aura pas ri et pleuré devant une histoire aussi déchirante que celle des parents de Kheiron, résistants au Shah, dupés par la révolution de Khomeiny, obligés de fuir leur pays pour se réfugier en France. Celui dis-je qui, devant cette histoire racontée avec légèreté et humour, sans jamais verser dans la mièvrerie ni la vulgarité,  n’aura pas fondu de bonheur, celui-là a un cœur de pierre.

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La Fille du patron ★★☆☆

« La Fille du patron », c’est deux films en un. D’un côté, des employés d’une entreprise textile qui forment une équipe de rugby. De l’autre, l’arrivée dans ce groupe soudé d’un corps exogène – la fille du patron chargée de mener une étude d’ergonomie dans l’entreprise de son père – qui va révéler les conflits de classe.

Le premier film a des antécédents dans le cinéma social britannique comme « Les Virtuoses » avec le regretté Peter Postlethwaite ou « The Full Monty ». Le second rappelle « Ressources humaines » de Laurent Cantet – qui n’avait pas encore reçu la Palme d’or – où Jalil Lespert, fraîchement émoulu d’une brillante école de commerce, revenait le temps d’un stage dans l’entreprise de son père.

Vous anticipez que je vais reprocher à « La Fille du patron » de contenir un film de trop. Vous avez tort. Car le film d’Olivier Loustau réussit sans effets de manche à filmer ces deux histoires. Dans le rôle principal, le réalisateur joue l’entraîneur de rugby de cette équipe d’entreprise qui réunit le temps d’un match – et de ses trois mi-temps – une belle brochette de seconds rôles. C’est lui aussi, alors que son couple bat de l’aile, qui couchera avec la fille du patron. Christa Théret confirme dans ce rôle le talent qu’on sentait poindre dans « Renoir » ou « Marguerite ».

A force d’hésiter sur la conclusion à lui donner, « La Fille du patron » connaît dans son dernier tiers une petite baisse de rythme. Ce défaut le prive d’une troisième étoile qu’au bout d’une heure j’étais prêt à lui donner.

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Dakar, ta nostalgie ★☆☆☆

 

Florence Arrigoni Neri a vécu une quinzaine d’années à cheval entre Paris et Dakar avec son compagnon sénégalais.  À la mort de celui-ci, elle retourne au Sénégal pour y filmer le temps qui passe, l’impermanence des choses et des êtres. À rebours d’un documentaire de cartes postales aux étapes obligées (l’île de Gorée, le cap Manuel, le phare des Mamelles, la place de l’Indépendance…) elle dresse une cartographie personnelle de Dakar. Si personnelle qu’elle peine à la faire partager aux spectateurs, même à ceux qui y auraient vécu.

Ce documentaire confidentiel est sorti le 6 janvier dans une seule salle parisienne, l’Espace Saint-Michel, où il partageait l’affiche avec d’autres films. Tout au plus aura-t-il été vu en première semaine par 400 personnes. En d’autres termes à chaque spectateur qui est allé voir « Dakar, ta nostalgie » 100.000 sont allés voir Star Wars VII. On ne saurait leur donner tort.

 

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L’idiot ★★★☆

Le cinéma russe n’en finit pas de démontrer sa vitalité. Après Léviathan en 2014 et Classe à part en 2015, L’Idiot ! vient d’être couronné au Festival de cinéma européen des Arcs.
Récompense méritée pour ce film de Yuri Bykov qui dénonce les failles, au sens propre et figuré, de la société russe.

Dans une petite ville de province, un plombier employé municipal découvre qu’un HLM est menacé d’effondrement. Sa conscience le pousse à sonner l’alerte mais il se trouve bien vite confronté à l’inertie bureaucratique et à la lâcheté.
L’Idiot ! – en russe Durak – n’est pas, on l’aura compris, l’adaptation du roman de Dostoïevski – en russe Idiot.

Ce film peut se lire à deux niveaux. Au premier, l’espace d’une nuit, c’est la tentative désespérée d’un individu de prévenir une catastrophe. Au second, c’est une métaphore de la société russe qui serait au bord de l’éclatement mais que personne, par lâcheté ou par impuissance, ne serait capable de sauver.

La conclusion du film, d’une lucide noirceur, n’incite pas à l’optimisme.

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Star Wars – Le réveil de la force ★★☆☆

Le battage médiatique autour de Star Wars VII m’avait porté sur les nerfs. Aussi avais-je quelque prévention à aller, tel un mouton de Panurge, le voir dès sa sortie. Mais l’enthousiasme de mes ados est venu à bout de mes réticences. Et dès le cultissime générique (A long time ago in a galaxy far far away) la musique de John Williams m’a transporté.
[Je réalise en recopiant cette formule que Star Wars est censé se dérouler dans le passé et non dans le futur]

Star Wars VII est une immense resucée des précédents épisodes
Comme si J.J. Abrams n’avait pas osé rompre avec les canons de la série. Les anciens personnages réapparaissent… trente ans plus vieux : Han Solo, la princesse Leia (« You changed your hair! ») et Luke Skywalker. Même R2-D2 a pris un coup de vieux.
Quand J.J. Abrams ne peut pas recycler les personnages, il copie-colle à l’identique les situations : le plan secret confié au droïde, l’antre des contrebandiers, le combat à mort du père et du fils sur une passerelle suspendue au-dessus du vide, l’attaque finale des forces de la Résistance contre l’Étoile noire…
Seule évolution significative de l’évolution des mœurs : le héros (qui, comme Luke au début du IV, regarde le soleil se coucher sur une planète désertique en attendant le retour de ses parents) est une… héroïne et son coéquipier est afro-américain.

On a l’impression de revoir le même film.
Ce qui sur le coup ne prête pas à conséquence. Au contraire : on sort de la salle euphorisé par ce bain de jouvence. Mais, à la réflexion, on se dit que les milliards déversés dans la conception – et le marketing – de ce nouvel opus l’ont été bien paresseusement.

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J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd ★★☆☆

Les sourds veulent se faire entendre. Voilà le titre de la critique de ce beau documentaire que j’aurais écrit pour Libération.

Deux approches médico-sociales se combattent dans le monde des sourds. La première, née au XIXe siècle en réaction à leur marginalisation, est l’oralisme : grâce à un appareillage, à la pose d’implants cochléaires, à la lecture labiale et à l’apprentissage de la parole, les sourds pourront s’intégrer au monde des entendants. Rejetant cette école qui pose la surdité comme un handicap qu’il faut soigner à tout prix, une autre école promeut au contraire la langue des signes comme moyen d’expression et de communication.

C’est pour cette seconde école que Laetitia Carton prend fait et cause. Son documentaire témoigne avec sincérité et justesse des amitiés kaléidoscopiques que cette entendante a nouées dans la communauté sourde. Il rassemble une galerie de portraits attachants : un professeur de la langue des signes, des parents confrontés à la difficile scolarisation de leur enfant,  l’artiste Levent Beskardes et la chanteuse Camille… Il nous fait découvrir la langue des signes et sa richesse : une chorégraphie qui sollicite le corps tout entier. J’aurai appris qu’on signe avec les yeux, le même signe ayant une signification différente selon l’expression faciale qui l’accompagne.

Le documentaire montre Emmanuelle Laborit, dont le Molière en 1993 avait donné à la communauté une visibilité inédite. Depuis 20 ans dit-elle – ou plutôt signe-t-elle – sa situation ne s’est guère améliorée. Si la langue des signes est désormais une option au baccalauréat, les écoles bilingues se comptent sur les doigts d’une main. Les sourds sont inaudibles – si vous m’autorisez le jeu de mots facile.

La préférence revendiquée pour l’apprentissage de la langue des signes sur l’oralisme m’est spontanément suspecte. La première me semble renfermer les sourds sur leur communauté tandis que la seconde leur permettrait de s’intégrer aux entendants. J’aurais aimé que Laetitia Carton laisse s’exprimer les tenants de l’oralisme. Mais son parti pris assumé, s’il fait obstacle à une présentation équilibrée des positions, n’enlève rien à ce documentaire émouvant.

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