Le Souffle ★★★☆

Vous vous riez de mon goût immodéré des films kirghiz muet en noir et blanc.
Je vous parlerai donc aujourd’hui d’un film kazakh muet… mais en couleurs !

Le Souffle de Alexander Kott.
C’est le souffle du vent sur la plaine nue
C’est le souffle de la passion qui embrase les cœurs : celui de Elena An (une beauté à couper… le souffle !) et de ses deux courtisans, un Kazakh cavalier et un Russe poète.
C’est hélas aussi le souffle des explosions nucléaires effectuées par l’Armée rouge pendant plus de quarante ans dans ces zones désertiques.

Le Souffle est un film d’une beauté austère. D’immenses plans en Scope de la plaine kazakhe. Pas un mot n’est échangé entre quatre personnes mutiques : un père, sa fille et deux prétendants. Ce silence confine à l’exercice de style. Il est pourtant d’une grande cohérence : la beauté intimidante des paysages n’aurait pas supporté des dialogues futiles et envahissants.
Face à la plaine kazakhe infinie, on se tait… et on savoure.

La bande-annonce

Valley of Love ★★★☆

Tous les ingrédients étaient réunis pour que je déteste Valley of Love : des critiques calamiteuses, deux acteurs que je n’aime pas (Depardieu et Huppert dans leur propre rôle), un scénario dénué de crédibilité (un fils suicidé donne rendez vous à ses parents dans la Vallée de la mort) et un titre à deux balles.

Et pourtant la magie a opéré.
Je me suis laissé prendre au faux rythme du film de Guillaume Nicloux. Et surtout je suis tombé sous le charme du jeu de nos deux monstres sacrés : Huppert chafouine et larmoyante, Depardieu plus obèse que jamais. J’ai beau ne plus les aimer parce que je les ai trop vus, chapeau les artistes !

La bande-annonce

Pas comme des loups ★☆☆☆

Simon et Sifredi sont frères. Vincent Pouplard les filme dans leur marginalité. Pas comme des bêtes sauvages menaçantes, mais comme des hommes tout simplement.

Il y a deux façons de recevoir ce documentaire anticonformiste.

La première est d’adhérer à ses partis pris radicaux. Vincent Pouplard  – qui poursuit une collaboration nouée avec la Direction de la protection judiciaire de la jeunesse – ne livre pas un film à thèse dont ses deux protagonistes seraient les cobayes. Il choisit au contraire de les filmer tels qu’ils sont, dans un squat, dans la forêt où, l’été venu ils construisent une cabane. La caméra du documentariste se fait volontiers vagabonde, oublie ses sujets pour filmer la lumière dans laquelle ils vivent. Le résultat est déroutant. La paisible marginalité de Roman et Sifredi est tout sauf misérable ou menaçante. Elle résonne comme une hymne à la liberté et à l’anarchie.

La seconde est de se lasser bien vite – même si ce moyen métrage ne dure que cinquante neuf minutes – des images esthétisantes, de l’absence de scénario et surtout de ces deux slameurs quasi-analphabètes qui se prennent pour Rimbaud ou Thoreau parce qu’ils se sont construit une cabane en ânonnant des vers.

La bande-annonce

Sayonara ★★☆☆

Dans un Japon post-apocalyptique, une femme atteinte d’une maladie dégénérative se meurt dans son salon. Une humanoïde veille à son chevet.

Koji Fukuda, avant de réaliser Harmonium, sorti sur les écrans français en janvier dernier, avait tourné Sayonara, une œuvre puissante qui frappe par l’économie de ses moyens et l’ambition de son propos.

Plusieurs thèmes y sont évoqués. Le premier, qui nous prend à la gorge dès la première scène, est celui de la catastrophe apocalyptique. On ne l’a jamais autant vu traitée que dans la littérature de ces dernières années : qu’il s’agisse évidemment de La Route de Cormac McCarthy ou World War Z de Max Brooks qui furent l’un et l’autre adaptés au cinéma, mais aussi Station Eleven de Emily St John Mandel ou Le Grand jeu de Cécile Minard. Il prend un relief particulier dans le Japon depuis l’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima en 2011.

Le deuxième, moins évident, est aussi plus politique. Dans Sayonara, l’évacuation du Japon est décidée, mais se fait selon des critères de classe et de race : les pauvres et les étrangers sont abandonnés à leur sort dans un archipel qui se vide lentement de ses habitants.

Tania – qui est (bizarrement) d’origine sud-africaine – reste donc seule avec son robot de compagnie. C’est le troisième thème de Sayonara : l’homme face à l’intelligence artificielle, la frontière ténue entre l’homme et la machine. C’est aussi l’aspect le plus novateur du film, le rôle de Léona étant jouée par un robot – opéré en coulisse par un roboticien.

Mais le plus important thème du film est son dernier : la mort ou comment la regarder en face. Le sujet, particulièrement macabre, est traité frontalement, sans fard. Koji Fukuda nous rappelle à notre condition mortelle en filmant en long plan fixe la lente agonie de Tania. On n’oubliera pas de sitôt les vingt dernières minutes, particulièrement éprouvantes, particulièrement élégiaques aussi. Elles se seraient suffi à elles-mêmes, les quatre-vingt qui les précèdent ne servant guère qu’à les introduire.

La bande-annonce

Une famille heureuse ★★★☆

Manana est professeure de lettres dans un lycée de Tbilissi. Elle fête son cinquante-deuxième anniversaire dans l’appartement qu’elle partage avec son père grabataire, sa mère envahissante, son époux taiseux, sa fille et son gendre éperdument amoureux, son fils amorphe. Une famille ordinaire ? Sans doute. Une famille heureuse ? Pas si sûr. Car devant toute sa famille attablée, Manana annonce son intention de quitter le foyer et de s’installer seule ailleurs.

Un film en forme d’oxymore. Nana & Simon, un couple à la ville, filme à l’écran les apories d’une famille heureuse. Comme on les connaît, comme on les aime. Bruyantes, hautes en couleurs. Vivant au rythme de dîners pantagruéliques où tout le monde parle, se coupe la parole, s’admoneste – la mise en scène est admirable qui réussit à rendre parfaitement lisible ces scènes excessivement confuses …. et on ne peut s’empêcher une pensée solidaire pour l’auteur des sous-titres qui a dû avoir bien du mal pour décider ce qu’il fallait retranscrire de ces voix enchevêtrés.

Une famille heureuse est à la fois un film terriblement exotique et absolument universel.
Un film terriblement exotique. L’action se déroule en Géorgie. Je ne l’avais pas compris en en voyant la bande-annonce et, faute de reconnaître le géorgien et ses intonations, hésitais : Turquie ? Arménie ? Bosnie ? Pour qui comme moi maîtrise mal sa géographie, la Géorgie est un espace d’autant plus fascinant qu’on le situe mal. Pas tout à fait méditerranéen. Pas vraiment européen. De moins en moins soviétique. Toujours un peu slave. « Une famille heureuse » porte la trace de cet atavisme. Il documente le poids de la famille dans la société géorgienne patriarcale, la difficulté de s’en affranchir, le regard toujours envahissant des parents et des amis qui limitent sinon interdisent l’autonomie, surtout celle des femmes.

Un film absolument universel. Mais pour autant, Une famille heureuse traite d’un sujet universel : la crise de la quarantaine au féminin. C’est un pont-aux-ânes du film français : Aurore, Marie-Francine pour ne citer que deux films sortis ces dernières semaines. Mais, ce qui est intéressant est qu’en France, la cinquantenaire déprime car elle vit seule et cherche éperdument à refaire sa vie. Alors que la cinquantenaire géorgienne déprime parce qu’elle vit dans un appartement trop bruyant au milieu d’une famille envahissante dont elle veut se séparer.

La bande-annonce

Alien: Covenant ★☆☆☆

Alien: Covenant est le sixième film de la saga Alien. Il s’agit d’une suite de Prometheus (2012) et d’un préquelle d’Alien, le Huitième passager (1979).

Disons-le encore plus obscurément. Alien: Covenant est à l’univers d’Alien ce que l’australopithèque est à la théorie de l’évolution : le chaînon manquant.
On avait laissé à la fin de Prometheus Elisabeth Shaw (Noomi Rapace) et son humanoïde (Michael Fassbender) en bien mauvaise posture. Que s’est-il passé pendant les trente années qui s’écoulent jusqu’au débarquement sur la planète LV-426 des sept astronautes du cargo Nostromo, parmi lesquels le lieutenant Ripley (Sigourney Weaver) et son désormais légendaire débardeur ?

Près de quarante ans après avoir tourné Alien, le Huitième passager, Ridley Scot veut boucler le boucle. Pas sûr que l’obnubilation du réalisateur de Blade Runner, Thelma et Louise ou Gladiator à ressasser ses vieilles lubies soit couronnée de succès. Car, à trop vouloir mettre les points sur les i, Alien: Covenant dissipe le mystère qui entourait les xénomorphes et en faisait l’intérêt.

Alien: Covenant se présente comme une synthèse maladroite des grands thèmes de la science-fiction. Premier thème typiquement asimovien : l’intelligence artificielle et l’impossibilité d’en contrôler les errements. On pense à Hal dans 2001, Odyssée de l’espace, à Blade Runner (signé par Ridley Scott) mais aussi au premier Alien dont l’un des astronautes était (déjà) un humanoïde (interprété par Ian Holm). Deuxième thème : la jungle mystérieuse et dangereuse. On pense à Jurassic Park, à King Kong, à Predator.  Il faut aussi évoquer, sans déflorer le sujet, la figure mystérieuse découverte au sein de cette jungle hostile, qui n’est pas sans rappeler le personnage du colonel Kurz dans Apocalypse Now. Dernier thème, celui même qu’avait si brillamment inventé le premier Alien : le « survival movie » claustrophobe dans une navette spatiale (« In space, no one can hear you scream »).

Le problème de Alien: Covenant est qu’il ressemble moins à une synthèse sublimée de tous ces genres qu’à un patchwork de bric et de broc. Il fera peut-être la joie des vidéastes qui enfileront l’espace d’une nuit les six (sept ? huit ?) épisodes de la saga. Il a hélas pour les spectateurs de cinéma moins d’intérêt que les épisodes précédents qu’il se contente de recycler.

La bande-annonce

Les Fantômes d’Ismaël ★☆☆☆

Ismaël Vuillard (Mathieu Amalric) est un réalisateur installé. Il écrit un film dont le rôle principal, celui d’un jeune diplomate, se nomme Ivan Dédalus (Louis Garrel). Il fut marié à Carlotta Bloom (Marion Cotillard) qui disparut de sa vie. Il parvient difficilement à l’oublier en nouant une liaison avec Sylvia (Charlotte Birkin). Jusqu’au jour où Carlotta réapparaît…

Arnaud Despelchin est de retour. Avec Mathieu Amalric, son acteur fétiche (ils ont tourné huit films ensemble), son double de cinéma (Ismaël est un réalisateur égocentrique dévoré par le doute). Son film a fait l’ouverture du festival de Cannes. C’est dire l’importance de Desplechin dans le cinéma français contemporain.

Pourtant je n’aime pas son cinéma. J’ai vu tous ses films, attiré par la richesse de ses thèmes et une critique élogieuse. Depuis La Vie des morts en 1991 – dont le scénario sera repris à l’identique dix-sept ans plus tard dans Un conte de Noël – et La Sentinelle – qui racontait déjà les premiers plats d’un diplomate. J’en admire la cohérence. Mais j’en déplore le narcissisme.

Car de film en film, Desplechin ressasse les mêmes obsessions : l’enfance roubaisienne, la femme, mise sur un piédestal et méprisée pour son inconstance dans le même mouvement, la famille qui protège et qui étouffe, une lecture paranoïaque du métier de diplomate, les allusions à une obsédante judéité, les références révérencieuses à Joyce … Chacun de ses thèmes a tour à tour été développé dans chacun de ses films. Les Fantômes d’Ismaël est un film somme qui les convoque tous. En fait un film gloubiboulga qui les mélange tous au point d’y perdre le spectateur.

Le cinéma n’est pas une opération cathartique qui permet à un réalisateur de faire l’économie d’une cure psychanalytique.

La bande-annonce

Rodin ★☆☆☆

Vingt ans dans la vie de l’illustre sculpteur. De 1880 où l’État lui passe commande de La porte de l’Enfer – qu’il n’achèvera jamais – à l’achèvement du Monument à Balzac en 1900 qui fera scandale. Ces vingt ans, ce sont ceux aussi de la rencontre, de l’idylle puis de la rupture avec Camille Claudel, sa plus brillante élève.

Les biopics ont décidément la côte. Pas une semaine sans qu’il en sorte un nouveau : Pablo Neruda, Dalida, Jackie Kennedy, Paula Modersohn-Becker, Django Reinhardt, Emily Dickinson, Lou-Andreas Salome, Winston Churchill … Où diable s’arrêtera cette veine biographique qui produit à la chaîne des œuvres auxquelles je ne trouve guère d’intérêt ?

L’autre défaut rédhibitoire Rodin est qu’il succède à Camille Claudel, l’un des films les plus iconiques  des années 80, apogée de la carrière de la « reine » Adjani, couronné d’innombrables récompenses, entouré de l’aura de film-culte. Je n’ai pas revu Camille Claudel depuis sa sortie – au 14-juillet Odéon, dans une salle qui a été depuis longtemps rebaptisée ; mais j’en garde un souvenir indépassable. Peut-être ce souvenir est-il excessif. Peut-être Camille Claudel m’apparaîtrait-il aujourd’hui démodé. Mais c’est à l’aune de ce souvenir que j’ai vu Rodin. Et Rodin n’est pas de taille à se battre contre un souvenir.

Certes on comprend ce qui a attiré Jacques Doillon dans l’œuvre du maître. Il a voulu le filmer au travail, la main dans la glaise, obnubilé par une impossible quête de perfection. Vincent Lindon se glisse dans les habits trop larges de l’artiste enfiévré. Mais ce qu’il gagne en passion pour son art, il le perd en humanité. Le Rodin de Lindon n’est pas un être de sang, c’est une statue. Aucune étincelle ne jaillit entre Camille Claudel (Izia Higelin est pourtant excellente) et lui. On me rétorquera que tel était peut-être le dessein du réalisateur et scénariste. Mais alors, pourquoi avoir traité de cette dimension là de la vie du sculpteur ? pourquoi ne pas s’être contenté de le filmer sculptant ?

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Drôles d’oiseaux ★☆☆☆

Viviane, dite Mavie (Lolita Chammah), a vingt ans et débarque à Paris. Elle s’installe sur le divan du salon d’une amie (Virginie Ledoyen) qui s’envoie bruyamment en l’air dans sa chambre avec son copain du moment. Pressée de déménager, Viviane répond à une annonce qui lui propose, en échange d’une chambre, quelques heures de travail dans une librairie. Elle y fait la connaissance de Georges (Jean Sorel), un libraire bougon dont elle se rapproche bientôt…

Sur le papier, Drôles d’oiseaux avait tout pour séduire. Un roman d’apprentissage filmé dans les rues du cinquième arrondissement et sur les bords de la Seine. Une histoire d’amour impossible entre une jeune fille en fleurs et un vieil homme revenu de tout. Un zeste de fantaisie (des goélands suicidaires, un hacker irlandais) pour alléger le propos.

Mais, prisonnier de son manque d’ambition, Drôle d’oiseaux ne prend pas. Son manque criant de moyens se voit. Sa durée bâtarde (une heure dix) atteste la vacuité de son propos. Il y aurait eu pourtant tant à dire sur cette jeune fille et ce vieux monsieur élégant. Nelly et Monsieur Arnaud (ah ! le regard de Michel Serrault sur Emmanuelle Béart assoupie) l’avait fait avec tant de grâce. Après une introduction charmante, à la limite loufoque (qui rappelle les films d’Emmanuel Mouret), la rencontre entre Mavie et Georges est mal filmée. Il n’était pas question d’un coup de foudre. La réalisatrice aurait dû prendre le temps de les laisser se rapprocher. Or, Georges, de misanthrope, devient soudainement épris. Comme si une scène avait sauté au montage. Idem pour l’épilogue, plein d’élégance sur le papier, qui bégaie devant la caméra.

Drôles d’oiseaux est l’exemple malheureux du film qu’on aurait tellement aimé aimer.

La bande-annonce

Conspiracy ☆☆☆☆

Alice Racine (Noomi Rapace) travaille sous couverture pour la CIA à Londres. Elle reste traumatisée par un attentat terroriste commis quelques années plus tôt à Paris qu’elle n’a pas su déjouer. Elle y était alors en poste auprès de Eric Lasch (Michael Douglas). Elle n’a pas pour autant perdu la confiance de son directeur (John Malkovich) qui lui confie une mission délicate : infiltrer un réseau djihadiste pour déjouer une attaque terroriste imminente visant des ressortissants américains sur le sol britannique.

Ce résumé vous semble bien filandreux ? Ou alors, en le lisant une seconde fois, pas si compliqué ? Tel est bien le problème de Conspiracy : un film qui voudrait se donner l’apparence de la complexité mais peine à cacher son indigence.

Michael Apted à la réalisation est un honnête faiseur qui a signé des films de studio : un James Bond (Le Monde ne suffit pas), le troisième volet du Monde de Narnia, quelques épisodes de Masters of Sex. Il abat besogneusement la tâche, alternant quelques molles scènes de fusillade et des dialogues téléphonés. On se laisse gentiment happer par l’action, attendant que se révèle la « conspiration » que le titre annonce. Une bonne surprise : l’arrivée au milieu du film du séduisant Orlando Bloom dont l’évolution du personnage est la seule dimension surprenante de ce thriller par trop convenu.

Pour le dire en une phrase assassine : un film tellement mauvais qu’il ne mérite même pas un coup de gueule.

La bande-annonce