Le Trou ★★★☆

La Cinémathèque française a consacré le mois dernier une rétrospective à Jacques Becker. l’un des plus grands réalisateurs des années 50, il a laissé une œuvre hétéroclite : des films naturalistes (Goupi mains rouges, Casque d’or), des polars (Touchez pas au grisbi), des œuvres plus intimistes qui annoncent la Nouvelle vague (Rendez-vous de juillet, Rue de l’estrapade).

Le Trou est son dernier film. Jacques Becker est mort avant d’en avoir fini le montage. C’est son chef d’œuvre.

Il est inspiré d’une histoire vraie : la tentative d’évasion d’un groupe de prisonniers de la prison de la Santé relatée par l’un de ses protagonistes, José Giovanni, dans son tout premier roman. Toute l’action se déroule dans leur cellule et dans les sous-sols de la prison dont ils essaient de s’évader. Avec une économie de moyens remarquable et une efficacité redoutable, sans aucune musique mais avec une attention aigüe au bruitage, Becker filme en longs plans séquences quasi-documentaires la réalisation d’une évasion. On voit ces co-détenus mettre en œuvre un plan méticuleusement exécuté ; on partage vite leur anxiété et leur impatience.

L’enjeu dramatique ne se résume pas à la question de savoir s’ils parviendront à creuser ce trou dans le plancher de leur cellule pour accéder aux souterrains de la prison qui communique avec les égouts de Paris. Un autre enjeu est la solidarité des prisonniers auxquels se greffe un cinquième détenu dont on se demande pendant tout le film s’il les trahira ou pas.

À sa sortie en 1960, le film avait été d’autorité réduit de trente minutes par son producteur. Il ressort dans son version originale de deux heures douze. Happé par le suspense de cette évasion dont on ignore juste à l’ultime scène si elle réussira ou pas, je n’ai pas regardé ma montre une seule fois.

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Le Chanteur de Gaza ★☆☆☆

En 2013, le jeune Palestinien Mohammed Assaf a remporté le concours Arab Idol, suscitant dans son pays une liesse populaire jamais vue.

On a connu Hany Abu-Assad, le réalisateur de Paradise now, l’histoire de deux Palestiniens sur le point de commettre un attentat-kamikaze, mieux inspiré. Sa plate biographie du chanteur de téléréalité Mohamed Assaf aligne les pires lieux communs. Pour nourrir une histoire qui n’aurait pas suffi à tenir la durée d’un film, il lui invente une enfance dans les rues de Gaza.

L’adorable bambin a une voix d’ange – l’inverse aurait été surprenant. Il a aussi une sœur qui est la complice de ses facéties malicieuses et l’inspiratrice de ses rêves de gloire. Mais cette sœur connaîtra un destin cruel, de ceux qui font sangloter dans les chaumières, qui nourrira chez le jeune chanteur une inaltérable soif de revanche.

On le retrouve une dizaine d’années plus tard, le poil au menton, mais le filet de voix toujours aussi enchanteur. Il étouffe à Gaza – subtile allusion au blocus israélien. Contre l’avis de son meilleur ami devenu entretemps fondamentaliste – subtile allusion au conflit entre le Fatah et le Hamas – et au nez (et à la barbe voir supra) de douaniers malhonnêtes – subtile allusion à la corruption qui gangrène l’Autorité palestinienne, notre héros parvient à se glisser en Égypte pour participer aux éliminatoires de l’émission Arab Idol. Et devinez ce qu’il adviendra …

À son extrême fin, lorsqu’il insère les images documentaires de la victoire de Mohammed Assaf, Le Chanteur de Gaza prend une autre dimension. Il révèle l’impact de cette victoire en Palestine. Un peuple asservi s’est soudainement découvert une fierté nationale. Dommage que le film n’ait pas plus creusé cette veine documentaire au lieu de s’égarer dans un soap opera au suspens éventé.

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Life – Origine inconnue ★☆☆☆

Depuis une station spatiale internationale en orbite géostationnaire autour de la Terre, deux Américains, deux Britanniques, une Russe et un Japonais (mais pas de Français) scrutent les traces d’une vie possible sur Mars. Ils se réjouissent d’en avoir rapporté un organisme unicellulaire présentant toutes les caractéristiques de la vie biologique. Mais leur joie sera de courte durée.

Life – auquel les distributeurs français ont bizarrement accolé un sous-titre elliptique histoire de rendre moins clair un titre qui l’était pourtant déjà – aurait été un chef d’œuvre s’il ne se contentait pas de plagier scrupuleusement ses prédécesseurs.

La poétique kinesthésie des corps des spationautes flottant dans l’espace ? Gravity l’a déjà filmé – avec la sublime musique d’Arvo Part en prime. La terreur suscitée par une créature extra-terrestre qui joue au chat et à la souris avec l’équipage d’un vaisseau spatial en détresse ? Pas moins de cinq épisodes de Alien lui ont été consacrés.

Lesté de l’embarrassante ressemblance avec ces illustres blockbusters, Life se réduit du coup à une honnête série B. Un jump scare movie en apesanteur de plus servi par une brochette de stars hollywoodiennes qui font honnêtement le job : Kevin Reynolds qui flirte avec le registre parodique de Deadpool, Jake Gyllenhaal, la mâchoire toujours aussi crispée et la larme à l’œil, et Rebecca Ferguson (révélée dans Mission impossible 5 et La Fille du train) dans le rôle – interchangeable – de la spationaute de service. La vraie star aurait dû être la créature – naïvement surnommée Calvin. Mais, une fois encore, ce poulpe gluant, sanguinaire et hyper-résistant (au feu, au froid et à l’absence d’oxygène) ressemble trop à la créature d’Alien pour étonner.

Seule – agréable – surprise : un dénouement aux antipodes des happy end convenus des survival movies.

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Mustang ★★★☆

Pour avoir été se baigner à la sortie des cours avec des garçons de leur école, cinq sœurs sont cloîtrées chez leur oncle jusqu’à leur mariage.

Mustang est à la fois très cohérent et très disparate.
La cohérence : l’histoire linéaire depuis leur exclusion du lycée jusqu’à leurs noces de cinq sœurs organiquement liées par les liens du sang et le partage de la réclusion.
L’éclectisme : Mustang fait rire, pleurer, trembler. Rire de la malice que déploient, pendant le premier tiers du film, ces gamines pour tromper la vigilance de leurs geôliers débonnaires. Pleurer du drame qui frappe l’une d’entre elles, qu’on avait senti venir, mais dont la soudaine brutalité, au milieu du film, surprend. Trembler devant la tentative d’évasion des deux benjamines, filmée comme un film d’aventures et qui occupe le dernier tiers du film.

Salué par la critique, plébiscité par le public ce premier film d’une jeune réalisatrice franco-turque fut le succès surprise de l’été 2015. Un succès amplement mérité.

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The Duke of Burgundy ★★☆☆

The Duke of Burgundy traite – comme son titre ne l’indique pas – de la relation sadomasochiste qui unit une lépidoptériste et sa jeune collaboratrice

A première vue, on dirait du porno chic. Dans une grande demeure hors du temps, Cynthia, une maîtresse sévère et raffinée accueille Evelyn, une domestique timide et en retard, lui ordonne de laver son linge et la menace de la punir si elle le fait mal.

Mais à regarder de plus près, on s’éloigne des canons de Marc Dorcel – même si les deux actrices (Sidse Babett Knudsen, la Première ministre de Borgen en Domina sévère, et Chiara D’Anna en soumise plus manipulatrice qu’il n’y paraît) le sont.
Peter Strickland interroge le sado-masochisme, toujours menacé de sombrer dans le ridicule. Comment ne pas éclater de rire en entendant « I just… might tie you up
and use you as my chair for the afternoon. » ?! Mais comment ne pas aussi, dans le même temps, être troublé ?

Dans un mouvement très hégélien, la dominatrice est asservie par les pulsions de son esclave. Evelyn, la soumise, exige de sa maîtresse des scenarii toujours plus compliqués dont Cynthia, qui aspire à une relation plus spontanée, se lasse.

Le sadomasochisme est-il une impasse ou une issue de secours ? C’était la question posée par Lune de fiel de Brückner/Polanski. La fin du film donne, à sa façon, une réponse. Autrement plus intelligente que Cinquante nuances …

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Vice versa ★★☆☆

Sentiments ambigus devant l’avant-dernier Pixar encensé par une critique dithyrambique.
Admiration face à l’audace du choix d’un sujet si abstrait (la psyché d’une pré-adolescente), à l’inventivité d’un scénario rebondissant, à la richesse des illustrations.
Émotion lacrymale devant quelques scènes qui feraient pleurer des pierres.
Mais malaise face à la bien-pensance trop sucrée d’une superproduction Disney toute entière vouée à la glorification des valeurs de la famille nucléaire blanche, aisée et américaine.

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L’Échappée belle ★★★☆

Une femme à l’ouest un gamin en quête de mère = un sujet qu’on a vu dix fois.

Néanmoins le charme opère grâce à la fraîcheur de Clotilde Hesme.
Elle ressemble un peu trop à Cécile de France pour qu’on l’identifie sans se tromper. Pourtant le César du meilleur espoir féminin 2012 pour Angèle et Tony est en train de creuser sa place. Elle est parfaite dans L’Échappée belle où elle réussit à rendre crédible un personnage qui ne l’est pas : une adulescente d’une trentaine d’années, fille d’un milliardaire dépressif (Peter Coyotte prisonnier de son grand château), abonnée aux soirées privées (où elle croise Frédéric Beigbeder qui joue très mal) et aux amours impossibles avec des hommes mariés.

Last but not least : un film tourné sous les arcades du Palais-Royal ne peut qu’être réussi !

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Fantasia ★★☆☆

J’ai vu à l’été 2015 à sa sortie dans une salle déserte ce film en mal de spectateurs.

Sans doute le sujet est-il plombant. Une famille chinoise est confrontée à la maladie du père leucémique. La mère fait la tournée des anciens amis égoïstes, la fille se prostitue, le fils s’acoquine avec des petits mafieux.

Et la mise en scène de Wang Chao n’est pas particulièrement guillerette qui plante sa caméra à Chongqing, l’immense métropole sichuanaise sur les bords du Fleuve bleu.

On peut donc, sans frais, railler ce film esthétisant. Mais on peut aussi y voir un portrait triste d’une Chine en mal de repère, à cheval entre communisme et capitalisme. Pas de quoi attirer les foules ? Peut-être. Mais suffisamment pour donner à réfléchir.

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Get Out ★★☆☆

Get Out nous est arrivé d’Amérique précédé d’une réputation élogieuse. Film à petit budget, carton au box office, Get Out a battu des recors de rentabilité.

De quoi s’agit-il ? D’un remake du film bien connu Devine qui vient dîner ? qui, en 1967, posait déjà la question des relations interraciales. Daniel Kaluuya reprend le rôle de l’acteur noir Sydney Poitier que sa fiancée blanche présente à ses parents. Comme dans le film de Stanley Kramer, l’accueil que ces bourgeois éclairés réservent au futur gendre est d’une parfaite courtoisie. Mais bien vite, sous la civilité apparente, affleurent les réserves et le malaise.

En 2017, le théâtralisme statique de Devine qui vient dîner ? et son moralisme bien pensant ne sont plus de mise. Son réalisateur, Jordan Peel, a la bonne idée d’utiliser les codes convenus du film d’horreur pour actualiser cette histoire intemporelle.

Intemporelle ? Une famille blanche accueille-t-elle en 2017 son gendre noir comme elle le faisait cinquante ans plus tôt ? Oui et non. Catherine Keener et Bradley Whitford rappellent Katherine Hepburn et Spencer Tracy. Ils font preuve de la même affabilité, de la même gentillesse. Mais les rapports interraciaux se sont compliqués en un demi-siècle. La phobie de la souillure qui animait le racisme hier se combinerait désormais à une forme de jalousie paradoxale. Dépréciatif hier, le regard, toujours raciste du Blanc sur le Noir, serait devenu admiratif aujourd’hui.

C’est cette thèse – qui reste à démontrer – que Jordan Peele défend dans une fable horrifique et gothique, qui emprunte au film d’horreur et au film de science-fiction. Sa première partie est la plus réussie qui installe l’action en prenant son temps, distillant un malaise persistant. La seconde partie qui révèle la folie vampirique des Armitage est plus convenue déroulant jusqu’à son terme une intrigue dont tous les ressorts ont été déjà explicités.

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Jours de France ★☆☆☆

Un beau matin, Pierre quitte Paul. Pourquoi ? pour quoi ? Il prend la route à bord de son Alfa Roméo avec pour seul guide une application Internet qui lui permet de faire des rencontres d’un soir. Utilisant la même application, son amant part à sa recherche.

Dès la première image du film, le doute est levé. Jours de France n’a rien à voir avec l’hebdomadaire féminin qu’on feuilletait chez le coiffeur – en un temps où j’allais encore chez le coiffeur. On voit un homme à la fine moustache freddymercurienne dormant nu sur le dos, le sexe turgescent à demi visible à travers le slip en coton blanc.

Jours de France est donc un film gay comme Vecchiali ou Ducastel & Martineau aiment en tourner (voir par exemple Théo & Hugo dans le même bateau). C’est aussi un film triste. C’est l’histoire d’une séparation et d’une errance. De cette séparation, de ses motifs, on ne saura rien. De cette errance, on décrira les moindres rebondissements. Avec le risque de dilater jusqu’à l’excès un récit qui se construit au fil des rencontres : un adolescent homosexuel qui rêve de monter à Paris, une ancienne professeur de lettres qui s’est encroûtée en province, un VRP qui aime les « belles italiennes », une muse cachée dans les montagnes.

La durée inhabituelle de Jours de France (deux heures vingt-et-une) lui offre une belle idée de scénario malheureusement laissée en jachère. Ces personnages secondaires ne se contentent pas d’une brève saynète. Tandis que Pierre continue son errance à travers la France, on les suit dans leurs vies parallèles. On se demande si ces ré-apparitions fugaces feront sens. Il n’en est rien. Dommage.

Dernier intérêt du film s’il faut à tout prix lui en trouver : un voyage dans la « France périphérique », la France du Centre, de la Limagne, des Hautes Alpes. Une France de l’entre-deux, une France qui n’est ni profonde ni centrale. La France où l’on ne vit ni bien ni mal. La France où l’on s’ennuie.

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