Taipei Story ★☆☆☆

Edward Yang est décédé en 2007. Avec Hou Hsiao-Hsien et Tsai min-Lang, il avait incarné la Nouvelle vague du cinéma taïwanais. Son œuvre reste méconnu, mis à part Yi Yi, son dernier film. Taipei Story, son deuxième film, daté de 1985, était resté inédit en France jusqu’à sa sortie sur nos écrans le mois dernier.

C’est l’histoire d’un couple qui se délite. D’un côté Lon (interprété par Hou Hsiao-Hsien lui-même) est une ancienne gloire du base-ball qui, après un séjour aux États-Unis, revient à Taipei reprendre le commerce paternel. De l’autre Gwan (la sublime Sun Yun Ko qui hélas n’a pas fait carrière) travaille dans un cabinet d’architectes en pleine restructuration.

Le résumé que je viens de faire de Taipei Story est beaucoup plus compréhensible que la présentation qu’en fait le film. Il procède par de courtes saynètes qui, comme le dessin d’une marqueterie compliquée, ne font sens que mises bout à bout.

Edward Yang se revendiquait de Bresson ou d’Antonioni. On pense aussi à Cassavetes, peut-être en voyant le réalisateur Hou Hsiao-Hsien dans le rôle principal – et Edward Yang lui-même dans un rôle secondaire. Peut-être aussi à cause du grain et de l’ambiance de ce milieu des années quatre-vingts qui ont si mal vieilli. Qu’il s’agisse de la musique, des costumes ou des coiffures, tout était décidément laid à cette époque.

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Cinéma, mon amour ★☆☆☆

Dans une petite ville du nord-est de la Roumanie, Victor Purice exploite le cinéma Dacia. Avec deux employées, il essaie contre vents et marées de remplir sa salle.

Alexandru Belc tenait un sujet en or : le combat pour la survie d’une salle de cinéma. Il pouvait compter, pour en assurer la diffusion et la promotion, d’un public captif : les exploitants de cinéma qui s’identifieraient à lui et les cinéphiles de tous poils. Giuseppe Tornatore en avait en son temps tiré une fiction inoubliable, Cinema Paradiso (1989).

Hélas, il  gâche une belle idée par manque de travail. Il se borne à suivre pas à pas Victor Purice. On le voit accueillir des groupes scolaires, jouer au ping-pong avec ses employées, se battre avec la chaudière récalcitrante du cinéma, repeindre son enseigne… Au bout de trente minutes, la cause est entendue : cet homme est un Don Quichotte.

Mais le documentaire ne cherche pas les causes de cette situation. Les salles de cinéma roumaines ferment-elles du fait de la concurrence du DVD ou d’Internet ? La question est posée à Victor Purice qui la balaie d’un revers de main. Non. La responsabilité incombe à Romania Film l’exploitant public. C’est sans doute réducteur. De toutes façons, on n’en saura pas plus : spéculation foncière ? corruption ? Et c’est bien dommage.

Pas plus le documentaire n’explore-t-il les remèdes possibles à cette situation. À aucune moment n’est-il envisagé de réagencer cette salle immense, impossible à chauffer, en un complexe de deux ou trois salles plus petites. Rien n’est dit sur la programmation qui semble majoritairement constituée de films américains grand public. Pas un mot sur les actions menées vers des publics spécifiques, sur des cinés-débats, sur des présentations par les réalisateurs, dont les exploitants savent qu’elles sont susceptibles de faire revenir dans les salles obscures un public qui en a oublié le chemin.

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Lettres de la guerre ★☆☆☆

L’écrivain Antonio Lobo Antunes a été enrôlé en Angola en 1971, durant la dernière guerre de décolonisation livrée par le Portugal salazariste. À cette occasion, il a écrit chaque jour à sa femme des lettres qui viennent d’être publiées en recueil.

Ivo Ferreira les met en images. Le pari n’est pas facile. Car de deux choses l’une. Soit les images sont les pâles illustrations des lettres lues en voix off et ne servent à rien. Soit au contraire elles s’en détachent au risque de créer un hiatus entre ce qu’on voit et ce qu’on entend.

Autre difficulté propre au roman scriptural. Sa difficulté à avancer. Sans doute Choderlos de Laclos y parvenait-il dans Les Liaisons dangereuses. Mais Antonio Lobo Antunes n’avait pas dans l’idée de construire une œuvre organisée en écrivant chaque jour à sa femme enceinte. Il y évoque la solitude du soldat dans la moiteur tropicale, l’absurdité et la violence d’un conflit insensé, l’amour de sa femme et de son enfant à naître.

Alors bien sûr, la langue de Lobo Antunes est d’une hypnotisante poésie, servie par les accents chuintants du portugais. Bien sûr, le noir et blanc crée à la fois une distance et une intimité. Bien sûr, on ne peut qu’être touché par la formidable humanité du héros.

Pour autant, passée l’excitation que suscitent les premières minutes du film, on trouvera bien longues les cent cinq suivantes.

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La belle occasion ★☆☆☆

La belle occasion a la simplicité d’un conte.
Trois forains : une sœur aînée, un frère cadet et un père violent et malade. Une jeune orpheline dans un grande demeure vide. Le frère séduit l’orpheline qui l’invite chez elle avec sa famille. Saura-t-elle s’en faire aimer ?

Isild Le Besco n’en finit pas de laisser sa trace dans le cinéma français. Qu’elle soit devant ou derrière la caméra, elle interroge la découverte de la sexualité chez de très jeunes gens. À seize ans, elle jouait dans le premier film d’Emmanuelle Bercot (qui réalisera plus tard Elle s’en va et La Tête haute) une jeune fille séduite par un homme mûr. À dix-huit, elle partageait l’affiche avec Daniel Auteuil dans Sade. Son premier film, Demi-tarif, sorti en 2003, raconte l’histoire d’une fratrie de trois enfants abandonnés par leur mère, séchant l’école et vivant la nuit.

La même magie opère dans la première moitié de La belle occasion. Filmée en plans très brefs, la vie chaotique de Sarana, de Ravi et de leur père se raconte comme dans un roman-photo, presque sans dialogues. Au hasard d’une rencontre, la séraphique Mathilde, une belle rousse à peine sortie de l’enfance, croise leur chemin et se laisse fasciner par leur dangereuse liberté. Mathilde est dans le même mouvement attirée et repoussée par le charme félin du jeune homme. Sarana comprend l’attirance mutuelle des jeunes gens et leur servira de pont.

Le problème est que l’enjeu du film est vite posé – et son dénouement rapidement pressenti. Si bien que sa seconde moitié s’étire inutilement, virant parfois au porno amateur maladroit.

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De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites ★☆☆☆

De l’influence… a pour héroïne Beatrice Hunsdorfer, une femme d’une quarantaine d’années. Séparée de son mari, elle élève seule ses deux filles et vit dans une maison délabrée dont elle sous-loue une chambre à des personnes en fin de vie.

De l’influence… a été tourné en 1972 par Paul Newman qui était alors au sommet de sa gloire. Le rôle de Beatrice est interprétée par son épouse, l’actrice Joanne Woodward. Il est tiré d’une pièce de théâtre qui venait de remporter le Prix Pulitzer.

De l’influence… est emblématique de son temps. À commencer par son titre à rallonge qu’on n’aurait plus l’idée de donner aujourd’hui.
Il est inspiré d’une pièce de théâtre, comme l’était un grand nombre de films de la décennie précédente : Qui a peur de Virginia Wolf ?, La Chatte sur un toit brûlant, Un lion en hiver
Surtout il s’inscrit dans un registre dramatique qui est aujourd’hui totalement passé de mode. À l’époque, le théâtre et le cinéma avaient une tendance à l’hystérisation qui s’est perdue. Les personnages étaient paroxystiques, au bord de la folie. Aujourd’hui, si le sujet des films n’a pas changé – Aurore sorti le mois dernier avait pour héroïne une femme divorcée élevant seule ses deux filles – leur ton n’est plus le même. Il est plus réaliste, plus doux, et surtout plus comique. La solitude d’une mère célibataire, hier, faisait pleurer. Aujourd’hui, elle fait, à tort ou à raison, rire.

Adieu Mandalay ★☆☆☆

Adieu Mandalay est un quasi-documentaire sur ces Chinois de Birmanie qui quittent leur pays pour une vie meilleure.
Le premier plan du film voit Liangqing et Guo, deux jeunes émigrés clandestins, franchir la frontière entre la Birmanie et la Thaîlande. Après avoir payé leurs passeurs et graissé la patte des douaniers, ils arrivent à Bangkok. Liangqing espère trouver un travail dans la société qui emploie les amis chinoises qui l’héberge et gagner rapidement suffisamment d’argent pour quitter la Thaïlande vers Taïwan.
Guo a des ambitions moins élevées. Il travaille dans le textile et se verrait bien s’installer durablement en Thaïlande ou rentrer en Birmanie, fortune faite.

Midi Z est un jeune réalisateur d’origine chinoise qui a quitté la Birmanie, son pays natal, pour Taïwan où il vit et travaille désormais. Autant dire que le sujet du film le touche très personnellement. Il le documente avec un soin scrupuleux : la précarité de la vie des clandestins, leurs difficultés à trouver un emploi, les abus dont ils sont les victimes, la quête désespéré d’un document, fût-il frauduleux, leur conférant un droit au séjour…

Le sujet est universel. Qu’on soit birmans en Thaïlande ou syriens en Europe, les défis sont les mêmes. Il aurait volontiers justifié un documentaire. Midi Z lui préfère la fiction, inventant une histoire d’amour entre Liangqing et Guo. Pas sûr que son propos y gagne en efficacité.

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Les Initiés ★☆☆☆

De nos jours encore, les Xhosa d’Afrique du sud pratiquent une cérémonie d’initiation. Après leur circoncision, les initiés, entourés de leurs instructeurs, passent plusieurs jours dans les bois.
Comme chaque année, Xolani, un ancien initié devenu instructeur, y participe. C’est l’occasion pour lui de retrouver discrètement un autre instructeur dont il est amoureux. Mais un des initiés a compris la nature de leur liaison clandestine.

Le premier film de John Trengove est terriblement dépaysant. Il documente une pratique toujours vivace dans certaines parties d’Afrique du sud qu’on croirait tout droit sortie d’un traité d’ethnologie : les rites d’initiation des jeunes circoncis. Les silhouettes longilignes des jeunes hommes, torses nus, le corps anonymisé par une couche d’argile sont profondément poétiques.

Mais Les Initiés n’est pas un film nostalgique sur des traditions perdues. En filmant ces rites, John Trengove souligne leur archaïsme. Le camp de base des jeunes est accessible en voiture. Les espaces soi-disant désertiques où ils se retirent sont sillonnés par des lignes à haute tension. Comme si la modernité avait peu à peu grignoté l’espace jadis réservé aux traditions.

John Trengove a eu besoin de nourrir ce documentaire d’une histoire. L’homosexualité de ces héros lui en fournit le prétexte. Dans un cénacle dont la réunion a pour objectif l’affirmation par ces hommes de leur virilité, l’homosexualité est une tare inadmissible. C’est paradoxalement le seul lieu où Xolani et son amant peuvent se retrouver.

« Ce qui se passe dans la montagne reste dans la montagne ». On pense bien sûr à Brokeback Mountain de Ang Lee. Mais Les Initiés n’en a pas la douceur. Les scènes d’amour y sont filmées comme des scènes de combat. Et sa conclusion fait froid dans le dos – alors que celle du film d’Ang Lee arrachait des sanglots.

Pourquoi dès lors ne lui donner qu’une seule étoile ? A cause d’une caméra inutilement épileptique qui se complaît dans des plans sous-exposés. A cause d’une intrigue qui tourne rapidement en rond et dont l’épilogue ne suffit pas à lui donner suffisamment de chair.

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Après la tempête ★★★☆

Shinoda Ryota approche la cinquantaine. Il a raté sa vie. Si son premier roman a remporté un prix littéraire, il n’en a pas écrit d’autres et gâche son talent dans une agence de détectives. Héritée de son père, son addiction au jeu l’a conduit à accumuler les dettes. Sa femme l’a quitté et menace de lui supprimer la garde de son fils.

Hirokazu (c’est son prénom) Kore-Eda (c’est son nom) tisse lentement une œuvre que j’avais découverte en 2004 avec  Nobody knows, l’histoire poignante d’une fratrie abandonnée à elle-même par une mère irresponsable. Comme leur titre l’indique (Notre petite sœur, Tel père, tel fils) ses films suivants explorent les mêmes thèmes qui, en leur temps, étaient déjà ceux du cinéma d’Ozu : la transmission père-fils, la solidarité familiale…

On subodore, en regardant son affiche ou sa bande-annonce, où Après la tempête va nous mener : les retrouvailles d’un père absent avec son fils – et sa réconciliation avec son ex-femme. Mais Kore-Eda est trop subtil pour ne pas nous surprendre. Si tout le film nous conduit lentement vers ce happy end convenu, il ne cède pas à cette facilité.
Kore-Eda filme la vie. Et dans la vie, les couples brisés ne se réconcilient pas. L’amour ne renaît pas des cendres du divorce. Dans la meilleure des hypothèses, ces couples déchirés parviennent à évacuer l’acrimonie et la douleur de la séparation et à renouer un dialogue minimal. C’est ce que filme Kore-Eda avec une lucidité et un minimalisme admirables.

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On l’appelle Jeeg Robot ★★★☆

Enzo est un petit voyou. Quand il ne mange pas des Danette devant des films porno dans son appartement crasseux de la banlieue de Rome, il participe à des combines à la petite semaine. Il est secrètement amoureux de sa voisine, une jeune femme qui, pour échapper aux violences domestiques infligées par son père, s’est réfugiée dans le monde des anime japonais. Après être tombé dans le Tibre et avoir été contaminé par des substances toxiques, Enzo se découvre des pouvoirs surhumains. Quel usage en fera-t-il ?

On l’appelle Jeeg Robot s’inscrit au point de rencontre de deux genres.

D’un côté, le film de super-héros. Depuis Deadpool, ses codes sont subvertis avec un humour jubilatoire. Gabriele Mainetti ne prend pas le parti de la vanne trash mais celui du comique de situation. On attend par avance la scène où le loser absolu qu’est Enzo va découvrir l’étendue de ses super-pouvoirs ; on ne la savoure pas moins pour autant. Et, même si Luca Marinelli en fait des tonnes, il compose un super-méchant d’anthologie.

D’un autre, le polar italien version Romanzo Criminale (où jouait déjà Claudio Santamaria) ou Suburra. Des films violents, poisseux, dramatiques qui utilisent et détournent les codes du polar américain.

On l’appelle Jeeg Robot a connu un immense succès en Italie où il a raflé une moisson de récompenses aux derniers Davids. Crier au chef d’œuvre serait aller trop vite en besogne. Ce film n’en a pas l’envergure ; il a d’ailleurs l’humilité de ne pas en avoir l’ambition. Mais, seul ou en famille, il constitue un réjouissant divertissement.

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En amont du fleuve ★★☆☆

Dans un port croate quasi-désert, deux hommes, la cinquantaine, louent un bateau. On apprendra bientôt qu’ils sont frères, que la mort de leur père vient de leur révéler leur lien de filiation, et qu’ils se rendent sur les lieux où celui-ci se serait donné la mort dans d’obscures circonstances.

Le dernier film de Marion Hänsel, une réalisatrice belge à la filmographie éclectique dont j’avais beaucoup aimé Dust en 1985, ne paie pas de mine. Pendant sa première moitié, il ne s’y passe rien. Ou presque. Olivier Gourmet et Sergi Lopez, excellents l’un comme l’autre, mais peut-être trop connus pour des rôles qui auraient mieux convenus à de parfaits anonymes, sifflent des bières dans un bateau. L’un d’eux tombera-t-il à l’eau ? Même pas. Pendant près de quarante-cinq minutes, Marion Hänsel ne cède pas à la facilité de troubler leur lente odyssée par un événement accidentel. Le film aurait pu durer ainsi tout du long. Il aurait fait une belle balade poétique dans les paysages somptueux et désertiques de la Croatie. Sans doute un chouia ennuyeuse.

Mais Marion Hänsel fait accoster ses personnages. Ils partent en randonnée, vers un monastère inaccessible près duquel leur père se serait suicidé. Là encore, la nature est belle et farouche. Une rencontre vient élargir le trio. Un Irlandais parlant français avec un fort accent. On se félicite que le film quitte le rythme ennuyeux dans lequel il menaçait de sombrer. Mais on craint tout autant qu’il ne bifurque vers un polar inutilement rebondissant.

Mario Hänsel évite ces deux écueils symétriques. Elle donne à la balade panthéiste façon Terence Malick juste ce qu’il faut de substance pour lui éviter de périr dans l’insignifiance. Mais elle ne le complique pas au point de lui faire perdre son sens. Une fois la vérité, tristement banale, découverte, nos deux héros prennent le chemin du retour. Tout simplement.

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