3 aventures de Brooke ★☆☆☆

Une jeune chinoise, Xingxi alias Brooke, voyage seule à Alor Setar dans le nord de la Malaisie. Elle est victime d’une crevaison de vélo. Trois histoires parallèles débutent alors, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Dans la première, Brooke rencontre une jeune Malaisienne délurée qui lui fait visiter la ville. Dans la deuxième, elle est prise en charge par trois jeunes gens en pleine campagne électorale. Dans la troisième, durant laquelle s’éclaireront les motifs de sa présence en Malaisie, elle croise la route d’un vieux touriste français à la recherche des « larmes bleues ».

3 aventures de Brooke est un film chinois délicat et modeste au risque de l’insignifiance. il est lesté de références encombrantes à Hong Sang-soo et plus encore à Rohmer dont il se revendique ouvertement. Chacune des trois aventures parallèles que vit Brooke emprunte à l’un des films du grand réalisateur français. La relation quasi-sororale qui naît avec Ailing, son amie malaisienne, rappelle le duo formée par Reinette et Mirabelle. Les discussions sur l’avenir de la ville et son organisation font écho avec les dialogue de L’Arbre, le Maire et la Médiathèque. Pascal Greggory reprend le rôle qu’il tenait trente ans plus tôt dans Le Rayon vert.

On peut trouver un certain plaisir poétique à déambuler avec la jolie Brooke au milieu des rizières. On peut aussi s’en désintéresser bien vite et considérer ses aventures qui n’en sont pas, bien longues…

La bande-annonce

Je ne rêve que de vous ★☆☆☆

C’est l’histoire d’une femme amoureuse que l’Histoire a oubliée. Grande bourgeoise, divorcée de son premier mari, l’avocat Henri Torrès, séparée de son deuxième mari, l’industriel Henri Reichenbach, l’un des fondateurs des magasins Prisunic, parti s’exiler aux États-Unis, Jeanne Reichenbach (Elsa Zylberstein) est restée en France en juin 1940 malgré la défaite. Les motifs de sa décision : son amour pour Léon Blum (Hippolyte Girardot), l’ancien leader du Front populaire, haï par l’extrême-droite, emprisonné par Vichy puis livré en otage aux Allemands.

Laurent Heynemann est un honnête réalisateur de télévision dont quelques unes des réalisations trouvent, pour des motifs inexpliqués et inexplicables, le chemin des salles. Je ne rêve que de vous est adapté d’un livre de Dominique Missika dont il renverse la perspective (Je vous promets de revenir raconte, comme son sous-titre l’indique, le « dernier combat » de Léon Blum alors que Je ne rêve que de vous évoque la longue captivité de l’homme politique du point de vue de la femme qu’il épousera à Buchenwald en 1943).

Il met en lumière une page méconnue de la vie de Léon Blum et de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Une page méconnue et dont on pourrait d’ailleurs mettre en doute l’intérêt de l’exhumer. Il y avait beaucoup de choses à dire sur l’immense figure de Léon Blum (depuis son passage au Conseil d’État où il a jeté les bases du droit administratif français à ses derniers ministères sous la IVème République), sur le procès de Riom, sur la Seconde guerre mondiale. Quel intérêt trouver à la figure de Jeanne Reichenbach qui se réduit à un seul trait de caractère : sa fidélité exaltée à l’homme qu’elle aime en dépit des épreuves et de la différence d’âge ?

Par manque de moyens, on ne voit rien des épisodes les plus marquants de cette histoire : la débâcle de 1940, l’investiture de Pétain le 10 juillet 1940, le procès de Riom… Quelques acteurs sur le retour grossièrement maquillés font de brèves apparitions : Philippe Torreton (Laval), Jérôme Deschamps (Mandel), Matilda May… Oui… Matilda May…

La bande-annonce

Adoration ★☆☆☆

Paul (Thomas Gioria) est un jeune garçon solitaire élevé par sa mère célibataire qui travaille dans une clinique psychiatrique. C’est là qu’il rencontre Gloria (Fantine Harduin), une jeune fille qui vient d’y être enfermée. Gloria convainc Paul qu’elle est victime d’un complot et obtient son concours pour s’évader.

Fabrice Du Welz est un réalisateur belge qui a commencé sa carrière par plusieurs films d’épouvante. Calvaire, Vanyan et aujourd’hui Adoration ont pour point commun de se dérouler en pleine nature, dans une forêt tour à tour hospitalière et menaçante. C’est elle le principal personnage de ce river movie qui voit les deux adolescents descendre un cours d’eau pour échapper à leurs poursuivants. Dans leur fuite, ils rencontreront un couple de touristes flamands puis le vieux gardien d’un terrain désaffecté.

L’apparition dans ce rôle de Benoît Poelvoorde au dernier tiers du film manque voler la vedette aux deux enfants qui en sont les principaux protagonistes. On avait déjà vu Thomas Gioria dans Jusqu’à la garde (il y interprétait le rôle du fils de Denis Ménochet et de Léa Drucker, brinquebalé entre ses deux parents) et Fantine Harduin dans Happy End (où elle jouait la petite-fille de Jean-Louis Trintignant).

Mais la justesse du jeu de ces deux jeunes acteurs ne suffit pas à sauver Adoration qui s’englue maladroitement dans une série de lieux communs maniéristes sur la démence, la nature et les premières amours.

La bande-annonce

Pygmalionnes ★☆☆☆

Elles sont onze : actrices, réalisatrices, cheffe opératrice, exploitantes, agente artistique. Elles témoignent face caméra sur la place des femmes dans le cinéma français.

À l’heure de #MeToo et du procès Weinstein, le sujet est d’une actualité brûlante. Le documentaire s’ouvre par les images des 82 femmes manifestant à Cannes en 2018 pour la revalorisation de la place des femmes au cinéma. 82, c’était le nombre de films réalisés par des femmes en compétition depuis la création du festival. À comparer aux 1688 films réalisés par des hommes.

Les différences de salaires, le machisme inconscient, la place de la maternité, la dénonciation des clichés sexistes, les quotas, l’absence de rôle pour les quadragénaires, le harcèlement sexuel… toutes les questions sont posées et des réponses, souvent convaincantes, y sont apportées.

Il n’est pas ici question de mettre en cause la légitimité de cette démarche, ô combien nécessaire
Il n’est pas ici question non plus de mettre en doute la lucidité ou la sincérité des onze femmes qui témoignent, sauf à saluer certaines (Aïssa Maïga remarquable d’intelligence et d’humour) plus que d’autres.

Aussi grande soit sa légitimité, Pygmalionnes pêche par la pauvreté de sa mise en scène. Interviewer face caméra onze personnes, fût-ce dans les studios d’Harcourt, et leur poser tour à tour le même jeu de questions, c’est le degré zéro du documentaire.

Il y avait mille façons plus stimulantes de présenter ce sujet là. Avec des images d’archives, de films ou d’actualités. Avec des développements sur les événements qui ont marqué l’empowerment des femmes au cinéma. En laissant aussi la parole aux hommes qui, sans verser dans le mansplaining, ont une parole à exprimer sur ce sujet ainsi que l’a démontré le remarquable essai de Ivan Jablonka Des hommes justes. Dans ce documentaire idéal, les interviews avaient leur place. Mais elles ne devaient pas monopoliser l’espace.

La bande-annonce

Un jour si blanc ★☆☆☆

Une femme meurt dans un accident de voiture sur une route verglacée d’Islande. Son mari, inspecteur de police, est effondré. Placé en congé d’office le temps de faire son deuil, il s’abîme dans la rénovation d’une maison destinée à accueillir sa fille unique, son beau-fils et leur enfant. Il découvre bientôt que sa femme a eu une liaison avant sa mort. Son amant est un voisin avec lequel il joue régulièrement au football. Il développe pour lui une haine meurtrière.

L’Islande est une île quasi-désertique deux cent fois moins peuplée que la France. Cela ne l’empêche pas de posséder une tradition cinématographique que beaucoup de pays plus peuplés lui envient. Baltasar Kormákur (SurvivreJar City), Dagur Kári (L’Histoire du géant timide, Dark Horse), Grímur Hákonarson (Mjólk, La Guerre du lait, Béliers), Hafsteinn Gunnar Sigurðsson (Under the tree), Rúnar Rúnarsson (Echo) sont les réalisateurs islandais plus réputés. Hlynur Palmason n’est pas un nouveau venu qui s’était fait connaître il y a deux ans avec Winter Brothers, primé à Locarno.

On retrouve dans le second film de ce plasticien son goût pour le formalisme, le souci qu’il apporte à la musique et à l’image. Les deux premières scènes donnent le la qui suit, pour la première, une voiture dans la brume, et montre, pour la seconde, les lents progrès de la construction d’une maison filmée au rythme des saisons.

L’atmosphère dans laquelle baigne Un jour si blanc est envoûtante. Le film hélas ne l’est pas autant qui, bien vite, fait du surplace. Ingvar Eggert Sigurðsson a beau livrer une interprétation habitée (qui lui a valu le prix Louis Roederer de la meilleure révélation à Cannes l’an dernier), le spectateur se désintéresse bientôt des obsessions qui le hantent.

La bande-annonce

La Beauté des choses ★☆☆☆

À Malmö, en 1943, Stig est lycéen. Il étouffe dans sa famille et jalouse son frère aîné qui a quitté le foyer. Une nouvelle professeure, la petite trentaine, vient d’arriver de Stockholm. Un jeu de séduction commence entre Stig et Viola qui deviennent bientôt amants. Leur relation se déroule au vu et au su de Kjell, le mari de Viola, un représentant de commerce, mélomane et alcoolique.

La Beauté des choses est le dernier film de Bo Widerberg, un réalisateur suédois mort en 1997 dont la réputation a été éclipsée par la renommée envahissante de son compatriote Ingmar Bergman. Il avait beau avoir remporté le Grand Prix du jury à Berlin et avoir été nommé aux Oscars du meilleur film étranger, il était resté inédit en France et n’est sorti dans les salles que mercredi dernier.

Le titre original, Lust och fägring stor, se traduit difficilement. Je remercie mon ami Johan Frisell de m’y avoir aidé. Il est tiré d’un psaume récité au début de l’été dans les collèges. Le titre français ne veut pas dire grand chose ; le titre anglais (All Things Fair) non plus.

Son thème est sulfureux (le film, fort sage, a été pourtant autorisé à tous les publics par le CNC quand bien même Allociné et l’Officiel affichent à tort une interdiction aux moins de douze ans) : les relations entre un jeune homme et une « milf ». Le thème n’est pourtant pas nouveau : Le Diable au corps, Le Blé en herbe, Le Lauréat , Mourir d’aimer (inspiré de faits réels que Georges Pompidou résuma dans une formule qui fit date), sans parler du Souffle au cœur qui y ajoutait une dimension incestueuse.
On aura noté que l’ensemble des livres et des films mentionnés ci-dessus mettaient en scène un jeune garçon et une femme plus âgée. La question de la pédophilie et du consentement ne s’y posait pas. Pas encore.

Stig est sans l’ombre d’un doute mineur. Pourtant, il n’y a aucun parfum de scandale dans la relation qu’il noue avec Viola. Consentants, ils le sont l’un et l’autre. Le plus érotique du film est peut-être son affiche qui, hélas, ne correspond à aucune des images que l’on voit dans le film.

Sa première partie est la plus intéressante où les deux protagonistes se rencontrent, se frôlent, se séduisent. Le premier baiser est échangé dans une scène que la bande-annonce dévoile. La suite est hélas plus fade. Le trio déroutant qui se crée avec le mari, dont le consentement à l’adultère dont il est victime doit autant à son éthylisme qu’à sa largesse d’esprit, n’est guère crédible. Le film se termine par une scène que je n’ai pas comprise. Qui voudra me l’expliquer en mp en sera remercié !

La bande-annonce

Les Traducteurs ☆☆☆☆

Pour garantir la confidentialité de la sortie du dernier tome d’une trilogie à succès, oeuvre d’un romancier anonyme, l’éditeur Eric Angstrom (Lambert Wilson) réunit dans un bunker coupé du monde neuf personnes chargées de sa traduction.
Malgré ces mesures de sécurité draconiennes, les dix premières pages du roman sont bientôt mises en ligne gratuitement. Le hacker réclame une rançon faramineuse sous la menace de dévoiler le reste du roman. Le coupable se cache nécessairement parmi les neuf traducteurs.

Le pitch des Traducteurs met l’eau à la bouche. On escomptait le même plaisir à ce Cluedo que celui qu’on a pris, il y a quelques semaines, devant À couteaux tirés. Las ! la déception est aussi grande que l’attente était forte.

Rien ne marche. À commencer par l’interprétation grand-guignolesque de Lambert Wilson qui semble, depuis Matrix, condamné à interpréter des rôles de méchants Mérovingiens, grands seigneurs et grandiloquents. Le reste du casting, très cosmopolite, n’est guère plus convaincant. Les neuf acteurs caricaturent les nationalités qu’ils représentent : l’Italien est beau parleur, l’Allemande maniaque de l’ordre et le Grec…. homo. Soupirs. Même la toujours excellente Sidse Babett Knudsen, l’héroïne de Borgen, réussit à mal jouer. [Au passage, on se demande bien pourquoi le roman serait traduit en danois et en grec et pas en arabe, en japonais ou en turc]

L’intérêt d’un whodunit repose sur deux ingrédients : l’épaisseur de l’énigme et la subtilité de sa résolution. Hélas, les deux font défaut. L’énigme se réduit au résumé que j’en ai fait tout à l’heure. Sa résolution qui essaie pathétiquement de multiplier les rebondissements – y inclus une scène d’action sur la ligne 6 du métro dont on apprendra plus tard qu’elle ne servait à rien – défie l’entendement et n’excite jamais l’intelligence.

Une catastrophe pathétique…

La bande-annonce

Waves ★★★☆

Tyler et Emily sont deux rejetons de la classe moyenne supérieure. La vie pour eux sous le soleil de Floride, dans la splendide maison de leurs parents, pendant les dernières années de lycée, ressemble à un rêve éveillé. Coaché par son père qui lui impose une discipline de fer, Tyler est un des meilleurs éléments de l’équipe de lutte. Il vit une idylle avec Alexis, l’une des plus jolies filles du collège.
Mais une ombre pèse sur la carrière sportive de Tyler : une douleur persistante à l’épaule dont il ne réussit pas à se débarrasser.

Il est difficile de présenter Waves dont les quelques lignes ci-dessus ne donnent qu’un aperçu très partiel. Le film réserve bien des surprises et j’invite les spectateurs qui souhaiteraient qu’elles ne leur soient pas dévoilées à passer directement au paragraphe suivant. Waves est en effet la lente descente en enfer de Tyler qui, par la faute de sa blessure, devra interrompre la pratique du sport et qui, apprenant la grossesse d’Alexis, refusant la décision de la jeune fille de ne pas l’interrompre puis de rompre avec lui, la tuera dans un moment d’hystérie. Le film pourrait s’arrêter à sa condamnation à perpétuité qui laisse derrière elle une famille en miettes ; mais un second film, plus doux, commence, avec Emily, la sœur cadette comme héroïne. On la voit tomber amoureuse de Luke, un camarade de Tyler, et l’accompagner au Missouri pour une dernière visite à son père mourant.

On comprend alors le vrai sujet de Waves, qui était déjà celui des deux précédents films de Trey Edward Shults (Krisha, inédit en salles quoique couvert de prix, et It Comes at Night) : la famille, les poisons qui rongent les membres qui la composent et sa capacité unique à les aider à y faire face ensemble.

Cette thématique, me direz-vous, n’est pas nouvelle. Elle est terriblement américaine. Et ses relents chrétiens ne peuvent qu’inspirer méfiance aux dangereux laïcards que nous sommes de ce côté-ci de l’Atlantique, plus prompts à vanter les joies de l’adultère que la concorde familiale autour de la dinde de Thanksgiving.
Certes. Mais ce sujet, aussi banal et horripilant soit-il, est ici servi par une mise en scène hors normes. Les premières minutes du film suffisent à s’en convaincre qui voient le réalisateur nous démontrer toute sa maîtrise avec un panoramique à 360° tourné à l’intérieur de la voiture de Tyler et Emily roulant toutes fenêtres ouvertes, la radio hurlante, face à la skyline de Miami. Le reste du film est au diapason, très stylisé, parfois aux limites de l’ostentation, qui nous emporte néanmoins par son panache.

Mystère de la distribution, Waves sort dans cinq salles parisiennes et n’est pas visible en province : une salle à Marseille, une autre près de Lille, aucune dans la métropole lyonnaise. Quand on sait le triomphe critique et public de Moonlight, Oscar du meilleur film 2017, auquel Waves fait penser par bien des aspects, cette omerta est incompréhensible.

La bande-annonce

Histoire d’un regard ★★★☆

Gilles Caron (1939-1970) a couvert pour l’agence Gamma l’actualité avant de disparaître au Cambodge. Il est l’auteur de quelques unes des photos les plus iconiques de l’époque. La documentariste Mariana Otero reprend ses planches contacts et décrypte les photos qu’il a prises au Vietnam, au Biafra, au Tibesti, en Israel pendant la guerre des Six Jours, en Irlande du Nord et à Paris pendant mai 68.

Le numérique a révolutionné le photojournalisme. Aujourd’hui, un photographe peut prendre des centaines de photos sans se soucier de changer de pellicules. Il peut immédiatement en apprécier le résultat et prendre les mesures correctives appropriées. Dans la seconde, elles seront transmises à l’autre bout de la planète et seront mises en ligne dans l’heure, là où leur publication dépendait jadis d’un cheminement laborieux par le prochain avion.

Mais c’est moins à l’exercice d’une profession que s’intéresse Mariana Otero  qu’au regard d’un homme disparu dans la fleur de son âge. Le destin de Gilles Caron résonne avec celui de la mère de la documentariste, la peintre Clotilde Vautier, décédée en 1968 des suites d’un avortement clandestin, à laquelle elle avait consacré en 2003 Histoire d’un secret.

Avec une patience de laborantine, Mariana Otero développe les planches contacts de Gilles Caron, en tapisse les murs de son appartement, les reclasse dans l’ordre chronologique et identifie les lieux où ses photos ont été prises. C’est ainsi qu’elle reconstitue, en compagnie de l’historien Vincent Lemire, le cheminement de Gilles Caron, avec les troupes de Moshe Dayan à l’intérieur de Jerusalem reconquise pendant la guerre des Six Jours jusqu’au Mur des Lamentations. De la même façon, elle décrypte le concours de circonstances qui a conduit à la célèbre photo de Daniel Cohn-Bendit durant mai-68, jetant à un CRS imposant un regard narquois devant les portes de la Sorbonne.

Histoire d’un regard réussit à faire revivre une époque, celle de la fin des années soixante, avec son grain noir et blanc et ses voix nasillardes. Mais c’est surtout un hommage pudique à un homme trop tôt disparu et à son oeuvre dont on ne saura jamais quelles évolutions elle aurait pu connaître.

La bande-annonce

L’Apollon de Gaza ★★★☆

En août 2013, une statue grecque, dans un extraordinaire état de conservation, est retrouvée par des pêcheurs au large de Gaza. La nouvelle agite vite le monde des conservateurs et des collectionneurs. Mais bientôt l’Apollon de Gaza disparaît.

Le documentariste suisse Nicolas Wadimoff mène l’enquête entre Jérusalem et Gaza en interrogeant tous les protagonistes de l’affaire. On peut d’ores et déjà le dire sans gâcher le suspense : ses recherches seront vaines et le mystère de l’Apollon de Gaza reste entier.

Mais l’histoire est suffisamment originale, ce qu’elle raconte est suffisamment éclairant sur le monde de l’art et sur la situation géopolitique de Gaza qu’elle mérite d’être comptée.

D’abord, on s’interroge sur la réalité même de cette statue. A-t-elle vraiment été découverte ? Ou n’est ce pas une « légende urbaine » ? L’Apollon de Gaza documente-t-il des faits réels ou est-il un « docu-menteur » à l’image de l’excellent Challat de Tunis qui racontait en 2014 la vraie-fausse histoire d’un motocycliste tunisien qui balafrait les fesses des passantes vêtues trop légèrement.

Une fois l’existence de la statue avérée, il faut documenter son origine. S’il semble acquis qu’elle ait été découverte en mer, y était-elle depuis longtemps ou y avait-elle été jetée plus récemment pour dissimuler une autre origine : un lopin de terre dont les propriétaires réclameraient leur part ? l’Égypte d’où la statue aurait été importée illégalement à travers les fameux « tunnels » de Gaza ?

Autre question : son authenticité. S’agit-il d’un faux grossier ? Mais, si c’était le cas, comment aurait-il pu être fabriqué à Gaza où les capacités pour fondre 700 kg de bronze font défaut ?

Et enfin, une fois toutes ces questions préalables tranchées, il faut éclaircir les conditions de sa disparition. A-t-elle déjà été vendue à un riche collectionneur privé ? Est-elle enterrée par un particulier qui attend que la rumeur soit retombée pour la faire sortir de Gaza et la mettre sur le marché ? A-t-elle été réquisitionnée par l’État palestinien, lui-même divisé entre les autorités de Gaza et de Ramallah ?

Même si le documentaire de Nicolas Wadimoff n’innove guère par sa forme, son sujet st si original, si intrigant que L’Apollon de Gaza mérite d’être vu… en attendant que soit peut-être un jour exposée la statue qui lui a donné son titre.

La bande-annonce