Euforia ★☆☆☆

Matteo (Riccardo Scamarcio) et Ettore (Valerio Mastandrea) sont frères. Mais tout les oppose. Matteo vit à Rome dans un luxueux penthouse. Il travaille dans le monde de l’art. Homosexuel assumé, gros consommateur de cocaïne, il brûle la vie par les deux bouts. Marié, père de famille, Ettore vit encore en province non loin de sa mère et exerce la profession d’instituteur.
Matteo, qui y a des connections, a obtenu un rendez vous à l’hôpital pour son frère et reçoit avant lui les résultats des analyses qui lui ont été prescrites. Il apprend que Ettore est atteint d’un cancer incurable.

En 2002, Son frère, un film bouleversant de Patrice Chéreau racontait la lente agonie de Thomas (Bruno Todeschini), un homosexuel, confié aux soins de son frère Luc interprété par Éric Caravaca. Euforia reproduit la même trame.

L’homosexualité et sa difficulté à l’accepter n’est plus comme chez Chéreau le sujet principal du film. Dans le film de Valeria Golino, les deux frères sont séparés par une succession de choix opposés : lieu de résidence, profession, engagement sentimental. Tandis que l’un mène une vie de pop star, l’autre a une vie ordinaire. La maladie s’abat sur le second.

Le problème d’Euforia est de nous raconter une histoire cousue de fil blanc. Dès le départ, on sait que le mal dont est affligé Ettore est incurable et que l’histoire du film sera celle de son inexorable agonie. Dès le début du film, on se doute que, malgré leurs évidentes différences, l’épreuve rapprochera les deux frères car les liens du sang sont plus forts que tout.

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Grâce à Dieu ★★★☆

Alors qu’il était jeune scout, Alexandre (Melvil Poupaud) a été victime d’attouchements du père Preynat (Bernard Verley). En 2014, marié, père de famille nombreuse, catholique fervent, il découvre que son ancien aumônier officie toujours au contact des enfants. Bouleversé il contacte l’évêque de Lyon, le cardinal Barbarin (François Marthouret). C’est moins le pardon du curé qu’il attend que des sanctions de sa hiérarchie. Mais ses efforts restent vains. Si l’Église écoute son témoignage et lui manifeste sa compassion, si le père Preynat reconnaît les faits sans remettre en cause la parole d’Alexandre, aucune mesure n’est prise pour briser la loi du silence.
Bien que sachant les faits, qui remontent à plus de vingt ans, prescrits, Alexandre dépose plainte. Une enquête est diligentée par le capitaine Courteau (Frédéric Pierrot). Elle permet de retrouver plusieurs victimes du père Preynat parmi lesquels Denis (François Debord) devenu un athé militant, Emmanuel (Swann Arlaud) dont la vie porte les traces indélébiles de ce traumatisme et Emmanuel (Éric Caravaca) un chirurgien qui prend l’initiative de créer une association pour libérer la parole des victimes et médiatiser l’affaire.
Grâce à Dieu raconte leur combat.

La pédophilie dans l’Eglise est un sujet grave. Il fait la une de l’actualité. Il provoque dans l’opinion publique une réprobation unanime. On comprend l’utilité et l’opportunité pour le cinéma de s’en saisir – quelques mois après la sortie des Chatouilles.

Mais on ressent simultanément une triple gêne. Pourquoi recourir à la fiction plutôt qu’au documentaire ? Pourquoi pointer les culpabilités au mépris de la présomption d’innocence sans attendre que la Justice ait fait son office ? Et pourquoi Ozon ? Pourquoi l’enfant terrible du cinéma français dont l’œuvre se caractérise par son ironie acerbe et son réalisme fantastique s’est il lancé dans cette entreprise qui fleure bon les films de commande pour Dossiers de l’écran ?

Ces réserves sont substantielles. Mais force est de reconnaître qu’il s’agissait d’a priori suscités à la fois par le sujet du film, par sa bande annonce et par le tohu bohu judiciaire qui a accompagné sa sortie – les référés déposés par les avocats du père Preynat et de Régine Maire et leur rejet par la justice à la veille de la sortie du film lui offrant une publicité inespérée dans une semaine pourtant bien chargée (Le Chant du loup, La Chute de l’empire américain…).

Dès ses premières minutes, Grâce à Dieu nous saisit. La mise en scène de François Ozon, d’une incroyable fluidité, réussit à rendre passionnant des échanges d’emails lus en voix off. Le film se concentre sur Alexandre, remarquablement interprété par Melvil Poupaud, et sa blonde épouse (impeccable Aurélia Petit). On le quitte à regret pour les autres victimes de Preynat : François, Emmanuel, Gilles… La construction du film se dévoile : consacrer à chacun des personnages un long temps d’exposition. Le procédé aurait pu être pachydermique ; et pourtant il fonctionne.

Grâce à Dieu aurait pu verser dans le manichéisme ou le voyeurisme. Il aurait pu opposer des prêtres corrompus à des enfants brisés, une Église campée dans ses traditions contre une société civile courageuse. Il évite ces écueils. Grâce à Dieu n’est pas un film antireligieux. Il ne stigmatise ni le cardinal Barbarin, dont la compassion pour Alexandre est sincère, ni même le père Preynat qui reconnaît lucidement les faits. Grâce à Dieu rend compte sobrement de la démarche des victimes : ni vendetta contre un homme, ni lutte idéologique contre une institution mais une exigence de vérité et de justice – en résonance avec le combat des victimes du franquisme raconté par Le Silence des autres. Ours d’argent au festival de Berlin, Grâce à Dieu réussit à traiter sereinement un sujet propice à toutes les dérives.

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Le Chant du loup ★★★☆

Chanteraide (François Civil) est analyste en guerre accoustique. À bord d’un sous-marin, sans hublot ni caméra, il est « oreille d’or » chargé d’identifier par les seuls bruits qu’elles émettent les menaces et les cibles.
Au large de la Syrie, dans une mission à haut risque de récupération de nageurs de combats, Chanteraide, embarqué à bord du Titane, un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) commet une erreur de classification qui manque bien tuer l’ensemble de l’équipage sauvé par la bravoure de son commandant (Reda Kateb).
Rappelé à Brest, Chanteraide réussit non sans mal à identifier la trace accoustique qui l’avait égaré.
Mais la situation géopolitique se tend. La Russie se fait de plus en plus menaçante. Agissant sur ordre de l’Elysée, l’amiral commandant la force océanique stratégique (Mathieu Kassovitz) ordonne l’appareillage de L’Effroyable, un des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engin.

Quasiment aucun film de sous marin n’a été tourné en France. Si la référence absolue est allemande (Das Boot, 1983), le genre est presqu’exclusivement hollywoodien : À la poursuite d’Octobre rougeUSS AlabamaK-19 : le piège des profondeurs (signé par Kathryn Bigelow avant qu’elle reçoive une pluie d’Oscars pour Démineurs et Zero Dark Thirty) ou le plus récent Kursk.

Non sans panache, le nouveau venu Antonin Baudry – qui tira de son passage au cabinet de Dominique de Villepin le desopilant Quai d’Orsay – relève le défi grâce à la confiance de Jérôme Seydoux. Il a le culot de confier le premier rôle à un quasi inconnu (François Civil remarqué dans le très oubliable Burn out) et de l’entourer d’une palette de stars : Omar Sy, Reda Kateb (dont la présence aux commandes d’un SNLE et d’un SNA démontrent au passage que la Marine nationale n’est pas raciste) et Mathieu Kassovitz (qui semble tout droit sorti d’un épisode du Bureau des Légendes).

Le Chant du loup – qui tire son titre du bruit émis par le sonar ennemi – est tout entier tendu vers l’action. Il comporte ni plus ni moins deux scènes entre lesquelles s’intercalent une escale à terre et une inutile histoire d’amour entre Chanteraide et une jolie libraire.

Le scénario a son lot de rebondissements peu crédibles. Sa clé se dévoile au milieu du film en deux phrases. Mais ces défauts n’entament pas le plaisir que l’on prend à cette plongée immersive dans l’atmosphère confinée de ces deux sous-marins. Les hommes – car le scénario n’a pas intégré la récente féminisation des equipages des SNLE – y vivent dans une exiguïté qui encourage la camaraderie mais y respectent une stricte hiérarchie. Ils mettent en œuvre des procédures éprouvées. Pré-apocalyptique et hyper-réaliste à la fois, Le Chant du loup est un pari réussi.

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Continuer ★☆☆☆

Sibylle (Virginie Efira) et son fils Samuel (Kacey Mottet Klein) chevauchent dans les montagnes kirghizes. C’est le voyage de la dernière chance pour ces deux individus écorchés vifs. Sibylle en a pris l’initiative pour se rapprocher de son fils dont elle a négligé l’éducation et pour sauver cet adolescent buté de sa violence.

Continuer est l’adaptation du roman éponyme de Laurent Mauvignier, sorti en 2016, qui figurait sur les premières listes du prix Goncourt, du Goncourt des lycéens, du Médicis, du Renaudot, du prix Décembre et du Fémina qu’il a tous ratés. Le roman était sec et court, tendu comme un arc. Le film lui ressemble.

Il ne s’y passe quasiment rien, sinon la rencontre de bandits de grand chemin, des sables mouvants où les deux randonneurs manquent de s’enliser et une tempête de neige. On y voit nos deux héros sur leurs chevaux dans des paysages majestueux. Le plaisir qu’a pris Joachim Lafosse à les filmer laisse suspecter une collusion possible avec l’Office du tourisme du Kirghizstan.

Continuer est bâti sur une relation mère-fils dont on connaît par avance le dénouement. Virginie Efira est tellement attendrissante dans le rôle d’une mère repentante, désespérée de reconquérir l’amour de son fils, qu’on ne peut imaginer qu’il lui résistera. Kacey Mottet Klein a beau avoir son Ipad vissé dans les oreilles, il n’est guère crédible dans le rôle du fils rebelle.

Aussi court soit-il Continuer est bien long et sa morale bien creuse.

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Black Snake, la légende du serpent noir ★☆☆☆

Clotaire Sangala (Thomas Ngijol) est né en Afrique dans des circonstances nimbées de mystère. Après avoir grandi en France, il revient dans son pays natal et y retrouve un grand-père chinois expert en arts martiaux.
Le pays est sous la coupe du dictateur Ezéchias (Michel Gohou) qui a le soutien de l’ancien colonisateur français représenté par l’immonde Thouvenel (Edouard Baer). Seule une journaliste, Françoise Langlos (Karole Rocher), a le courage de se révolter contre les coupeurs de routes qui sèment la terreur.
Après qu’un serpent jaune l’a piqué et lui a donné des super-pouvoirs, Clotaire alias Black Snake va devenir malgré lui le héros de la lutte contre l’oppression.

Thomas Ngijol est de retour. Huit ans après Case Départ, quatre ans après Le Crocodile du Botswanga, le voici une nouvelle fois au sommet de l’affiche sans Fabrice Eboué à ses côtés. L’a remplacé Karole Rocher, compagne de Thomas Ngijol à la ville, qui co-signe la réalisation et a co-écrit le scénario.

L’humour plein d’auto-dérision du comédien passé par le Jamel Comedy Club et le Grand Journal de Canal fait souvent mouche. La première moitié du film est hilarante durant laquelle le personnage qu’il campe, lâche et mythomane, se découvre des super pouvoirs. Mais bientôt la comédie tourne en rond. Les trop rares apparitions de Edouard Baer en barbouze raciste ne réussissent pas à réveiller l’attention. Et Karole Rocher a dix ans de trop pour le rôle de jeune et jolie journaliste qu’elle est censée incarner.

Si Case départ et Le Crocodile du Botswanga, le premier sur l’esclavagisme aux Antilles, le second sur le néo-colonialisme en Afrique, étaient à la fois drôles et profonds, Black Snake n’est ni l’un ni l’autre.

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The Place ★★☆☆

Un homme est assis dans un bar. Il griffonne dans un épais cahier noir. Devant lui défilent dix personnes qui lui demandent d’exaucer leur vœu le plus cher : retrouver la foi perdue, guérir un époux malade, recouvrer la vue.
L’homme assis consulte son cahier et passe avec ses « clients » un pacte faustien. Leur vœu sera exaucé à condition de relever un défi. À l’un il demande de kidnapper un enfant, à l’autre de poser une bombe, à un troisième de commettre un viol, etc. Ange ou démon ?

The Place est un double défi.
Le premier est de mise en scène. Comment raconter, sans jamais sortir de l’espace clos d’un café bondé, les rencontres successives d’un homme avec dix interlocuteurs ? Le plus simple, le plus calamiteux aurait été de filmer chaque rencontre en champ-contrechamp pendant dix minutes. Il fallait trouver autre chose. Le réalisateur Paolo Genovese, wonder kid du cinéma italien, y parvient remarquablement en jouant sur le tempo (certaines rencontres sont très brèves, d’autres plus longues), sur l’heure de la journée (certaines se déroulent en plein jour, d’autres dans l’atmosphère plus détendue d’une fin de soirée), sur les séquences (tel client réapparaît plus fréquemment que tel autre) et évite les chausse-trapes du film à sketchs.

Le second est de scénario. Le film est une question : qui est ce mystérieux inconnu ? Quelles pulsions l’animent ? Fait-il le bien ou le mal ? Est-il doté de pouvoirs surnaturels ? Ou n’est-il que l’instrument d’une puissance qui l’instrumentalise ? Le film en pose ensuite progressivement une autre : quels liens existent entre les dix personnages ? les défis lancés aux uns neutralisent-ils ceux lancés aux autres ?
Ces questions tiennent le spectateur en haleine. Son intelligence, sa perspicacité sont mises au défi et l’obligent à une attention accrue. The Place serait génial s’il répondait aux questions qu’il pose. Mais à défaut de le faire, il provoque une frustration similaire à celle que susciterait un puzzle de mille pièces d’un ciel bleu monochrome dont les morceaux ne s’ajusteraient pas.

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« Peu m’importe si l’Histoire nous considère comme des barbares » ★★☆☆

Mariani Marin (Iacob Ioana) est metteur en scène de théâtre. Elle travaille à la reconstitution du massacre des Juifs commis en 1941 à Odessa par les troupes roumaines pro-fascistes du général Antonescu.
Ses journées sont bien chargées. Elle doit se documenter sur les événements qu’elle entend relater. Elle doit gérer une vie personnelle compliquée, avec un homme marié dont elle craint d’attendre un enfant. Elle doit recruter des figurants, choisir leur costumes, leur faire répéter des combats soigneusement chronométrés. Elle doit surtout convaincre Movila, un fonctionnaire municipal qui craint que le public n’apprécie pas qu’on exhume les pages sombres du passé national.
Vient le jour du spectacle…

Peu m’importe… est un film difficile. Son titre interminable, son affiche minimaliste, sa durée hors norme annoncent la couleur : on n’est pas là pour s’amuser. Il évoque une page sombre et méconnue de l’histoire européenne : ces quelques années où la Roumanie, vaincue par Hitler, s’allie avec l’Allemagne nazie sous l’autorité du maréchal Ion Antonescu, un « Pétain roumain » et se rend coupable durant l’opération Barbarossa, sur le front de l’Est, de crimes de guerres et de génocide comme à Odessa en octobre 1941.

Radu Jude aurait pu choisir la voie du documentaire pour raconter cette histoire. Il choisit un procédé autrement plus malin. Il imagine un double autobiographique, une jeune metteur en scène de théâtre, qui reconstituerait les faits dans la Roumanie contemporaine. Il fait ainsi d’une pierre deux coups : dévoiler un pan honteux de l’histoire roumaine et dénoncer le nationalisme de ses contemporains.

Car, comme on pouvait le craindre, la reconstitution théâtrale ne se passe pas comme prévue. Nationaliste et anticommuniste, le public applaudit à tout rompre les troupes fascistes d’Antonescu et applaudit à leurs assauts victorieux contre les lignes bolcheviques. Viscéralement antisémite, il ne moufte pas aux exactions commises par les Juifs. Pire : il ceinture un Juif échappé et le renvoie à la mort.

On l’aura compris : la charge est lourde. Et c’est miracle que le film ne soit pas censuré en Roumanie voire qu’il ait été retenu pour représenter le pays aux Oscars du meilleur film en langue étrangère.

Voulant tout à la fois exhumer les pages sombres de l’histoire de son pays et dénoncer le négationnisme qui le ronge, Radu Jude filme à la truelle. Il n’hésite pas à asséner des dialogues assommants où l’héroïne s’épuise à combattre ses contradicteurs, les figurants qui paradent en uniforme nazi, les politiciens qui dénigrent son projet. Sans doute l’énergie qu’il déploie est-il à la mesure des mensonges qu’il veut dénoncer. Mais, aussi salvatrice soit-elle, la charge est rude. Après deux heures, on en sort hébété.

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Deux fils ★☆☆☆

Joseph (Benoît Poelvoorde) a deux fils. Joachim (Vincent Lacoste) peine d’autant à achever ses études de psychiatrie qu’il sort d’une difficile rupture amoureuse. Ivan (Mathieu Capella), de dix ans son cadet, est en pleine crise d’adolescence. Joseph ne va guère mieux. La mort de son frère aîné l’a traumatisé. Il a décidé d’abandonner son métier et de se consacrer à la littérature.

Deux fils aurait pu s’appeler Deux frères ; mais le titre avait déjà été utilisé par Jean-Jacques Annaud en 2004. Il aurait pu aussi s’appeler Un père et ses deux fils. Le film en effet n’oppose pas deux frères l’un à l’autre. Il raconte un trio déséquilibré mais aimant.

Un trio résumé lumineusement par l’affiche reconnaissable entre mille de Floc’h, l’illustrateur qui, depuis plus de quarante ans, signe les affiches de Diane Kurys, de Alain Resnais et même de Woody Allen. Woody Allen, justement, aurait inspiré à Félix Moati son premier film, qui raconte sur un mode tragi-comique les crises existentielles de trois hommes à trois âges de leur vie.

Qui est le plus puéril des trois ? Sans doute, le père de famille, Joseph, qui, renonçant à ses responsabilités familiales et malgré son manque évident de talent, s’est mis en tête d’écrire. La séquence où il lit quelques pages de son premier roman, en séance publique, dans une librairie, devant ses proches effarés, est particulièrement drôle.

Le père, paradoxalement, devient le fils de ses fils. L’aîné Joachim se cherche. Il trouve Esther (Anaïs Demoustier), qui enseigne le latin à son frère, aussi insouciante qu’il est névrosé, aussi libérée qu’il est refoulé. La scène qui les réunit dans une piscine est d’une rare poésie. Le cadet Ivan est le plus drôle. Le collégien n’a qu’une obsession : séduire Mélissa, la plus jolie fille de sa classe. Quand il ne fugue pas, il trouve un refuge chez la psychologue scolaire (India Hair).

Deux fils n’est pas sans qualités. La direction d’acteurs est excellente. Les plans tournés de nuit autour de la porte Saint-Martin créent une vraie atmosphère soulignée par la musique jazzy. Mais Deux fils a un défaut rédhibitoire : sa flagrante absence d’originalité qui, dans une programmation surabondante, dissuadera son public potentiel d’aller le voir et réduira ceux qui l’auront vu à l’oublier illico.

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The Raft ★★☆☆

En 1973, l’anthropologue mexicain Santiago Genovés décide de réaliser une ambitieuse expérimentation. Pour étudier les mécanismes de la violence, la façon dont elle naît au sein d’un groupe, se contient ou dégénère, il place six femmes et cinq hommes à bord d’un radeau au milieu de l’Atlantique entre les Canaries et le Yucatán. Pour attiser les tensions, il les choisit de pays, de conditions et de religions différentes, apparie des blondes appétissantes et un prêtre angolais.
Quarante trois ans après les faits, le réalisateur suédois réunit les survivants, les interrogent sur cette expérience hors du commun et entremêlent ces interviews d’images d’archives.

The Raft lève le voile sur une expérience aujourd’hui oubliée dont on se demande – même si The Loft et Koh Lanta sont passés par là – si elle aurait reçu aujourd’hui les autorisations pour être menée à bien. Imaginez : onze personnes sans expérience de la navigation placés sur une boîte de conserve, sans moteur ni navire suiveur, dans le seul but de les regarder s’étriper.

Mais rien ne se passe comme prévu. Au lieu de se sauter à la gorge, les membres de l’expédition sympathisent et se soutiennent. Comment d’ailleurs aurait-il pu en être autrement ? Comment imaginer que onze jeunes gens en pleine santé, ayant fait acte de candidature, connaissant par avance la durée et la condition de leur isolement, puissent reproduire le comportement par exemple de passagers kidnappés dans un détournement d’avions ou de prisonniers torturés dans une prison insalubre, sans doute moins capables de résilience ?

La seule violence qui s’exprimera à bord de l’Acali sera celle de Santiago Genovés lui-même, embarqué avec ses cobayes, qui essaie par tous les moyens, même les plus retors, de les monter les uns contre les autres, afin que « quelque chose se passe » durant cette croisière trop tranquille. Il n’y parviendra pas. Pire : après avoir destitué la capitaine suédoise, il réussira simplement à se mettre le reste de l’équipage à dos et sera contraint à l’isolement.

La seule chose que l’expérience démontre est le poids, presque caricatural, des origines nationales. Chacun des passagers de l’Acali se comporte ainsi qu’on l’imagine de la part des ressortissants des pays dont ils sont originaires. La Suédoise a la rigueur toute scandinave de ceux qui ne rigolent pas avec les règlements. L’Afro-américaine se braque contre toute forme de discrimination. Le Japonais, timide et médiocrement anglophone, trouve que toutes les femmes ont de gros seins. Quant aux deux Françaises, elles sont les plus jolies filles du bateau !

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Le Silence des autres ★★★☆

En 1977, deux ans après la mort du Caudillo, la jeune démocratie espagnole vote une loi d’amnistie générale qui exonère de leurs responsabilités les auteurs de crimes commis sous le franquisme. Entre l’oubli et la justice, l’Espagne post-franquiste choisit l’oubli. Entre la repentance et la réconciliation, elle préfère la réconciliation.
Mais la mémoire a la vie dure. En 2010 plusieurs victimes du franquisme et leurs ayants-droits décident de se regrouper Maria Martin a vu disparaître en 1936 sa mère, froidement exécutée durant la Guerre civile, et se bat pour retrouver ses restes. José Maria Galante est un étudiant torturé sous le franquisme dans les geôles de la DGS qui vit aujourd’hui à une encablure de son tortionnaire, lequel n’a jamais été poursuivi. Cécilia est une fille mère dont l’enfant lui a été volé à la maternité pour être confié à une famille respectable tandis qu’on lui prétendait qu’il était décédé.
Faute de pouvoir saisir la justice espagnole, ces victimes décident de se porter partie civile en Argentine au nom de la loi de justice universelle. Un juge d’instruction est désigné. Le Silence des autres raconte son enquête.

Récemment distingué par le Goya du meilleur documentaire, Le Silence des autres est une œuvre aussi déchirante qu’intelligente. Elle lève le voile sur les crimes du franquisme et sur le combat courageux d’une poignée de victimes qui entendent les dénoncer.
Non sans manichéisme, il nous présente le « pacte d’oubli » scellé en 1977 comme une décisions haïssable. C’est oublier le dilemme qui se pose aux sociétés post-totalitaires qui tentent, au lendemain d’une page traumatisante de leur histoire, de restaurer le vivre-ensemble. Instruire de longs procès qui risquent de rouvrir des plaies qu’on veut cicatriser ? ou aller de l’avant en tournant le dos au passé ? C’est aussi oublier les termes dans lesquels se pose la fin d’une dictature : sans la promesse d’une amnistie, les autorités ne seront guère incitées à quitter le pouvoir.

Mais, comme le montre l’Histoire, sous toutes les latitudes, quelles que soient les circonstances, plus ou moins pacifiques, dans lesquelles s’est opérée la transition, le désir de justice finit tôt ou tard par s’exprimer.
C’est ce qui se passe en Espagne, souvent présentée comme l’exemple d’une société réconciliée sur une amnésie.

Le Silence des autres est profondément émouvant qui suit des gens de peu, souvent au crépuscule de leur vie, hantés par un « passé qui ne passe pas ». La plus touchante est peut-être Asunción, une octogénaire fluette mais toujours élégante, qu’on découvre à l’aéroport de Madrid, au moment d’embarquer pour l’Argentine où elle ira témoigner, un peu dépassée par l’intérêt médiatique que son action suscite. Les plus traumatisantes sont ces mères qui combattent pour retrouver leurs bébés disparus – pendant et même après la dictature franquiste – dont on regrette qu’on n’en sache pas plus sur le succès ou l’insuccès de leur combat.

Le Silence des autres est aussi profondément instructif sur les stratégies juridiques déployées au service de ce « travail de mémoire ». L’une est l’abrogation de la loi d’amnistie de 1977, hélas bloquée par les forces conservatrices espagnoles – le parti populaire de Aznar et de Rajoy n’a pas le beau rôle. L’autre est le détour par un pays ayant adopté une loi de compétence universelle permettant de poursuivre, en tous temps et en tous lieux, les auteurs de crimes imprescriptibles. On imagine aisément les difficultés diplomatiques que soulève la mise en œuvre de cette compétence universelle. On se souvient de l’imbroglio juridico-diplomatique causé par l’arrestation d’Augusto Pinochet en 1998 au Royaume-Uni. On connaît les difficultés soulevées par la mise en œuvre de la loi belge de 1993 qui, si elle a permis la mise en cause de Sharon, de Bush senior et de Cheney, fut promptement abrogée. On constate, à suivre les efforts inlassables de la juge argentine et des victimes espagnoles, que les voies de la justice sont laborieuses et que les accusés vieillissants, tel Pinochet au Chili, mourront avant d’être jugés.

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