Pearl ★☆☆☆

Léa Pearl (Julia Föry, vainqueur en 2016 des Arnold’s Classic) est bodybuildeuse. Elle est candidate au concours de Miss Heaven. Son coach Al (Peter Mullan révélé par Ken Loach) veille sur elle comme le lait sur le feu, vérifiant son régime, supervisant ses entraînements.
Rien ne doit venir perturber la concentration de la championne quand son passé fait brutalement irruption. Son ancien compagnon (Ariel Worthalter, le père de l’héroïne de Girl) déboule avec Joseph, leur fils de quatre ans.

Première assistante de Eugène Green, Mathieu Amalric, Noémie Lvovsky ou Bertrand Bonello, Elsa Amiel choisit pour son premier long métrage de filmer un milieu rarement montré. Celui du bodybuilding. Féminin qui plus est. Ce monde suscite parfois une curiosité malsaine. Les corps des bodybuilders donnent à voir des muscles hypertrophiés, presque monstrueux. Celui des bodybuildeuses nourrit un fantasme paradoxal : peut-on être à la fois féminine et musclée ?

En 2014, dans Bodybuilder, un petit film remarquable mais hélas passé inaperçu, Roschdy Zem avait mis en scène un bodybuilder et son fils perdu de vue. C’est la même veine qu’exploite Pearl en mettant face à face une bodybuildeuse et son fils. Cette rencontre est l’occasion de répondre aux questions que le sujet pose : la délicate conciliation entre le métier de bodybuildeuse et l’état de mère. Dans Bodybuilder, la paternité était interrogée par un scénario riche en rebondissements. Le scénario de Pearl n’a pas une telle subtilité. Une fois que l’héroïne se retrouve avec son fils, il fait du surplace jusqu’à une conclusion convenue.

Pearl est captivant dans sa première demie-heure qui nous fait découvrir les coulisses d’un monde inconnu, mais décevant dans ses deux tiers suivants. Il aurait fait un excellent court métrage.

La bande-annonce

L’Intervention ★★☆☆

Le 3 février 1976, des militants indépendantistes prennent en otage un bus de ramassage scolaire et ses occupants à Djibouti qui était alors un territoire français ultramarin. Ils forcent le conducteur à les amener à la frontière avec la Somalie. Le bus y est immobilisé tandis qu’une assistante sociale accepte de se constituer otage pour s’occuper des enfants.
Le lendemain, un groupe de tireurs d’élite de la gendarmerie nationale commandé par le lieutenant Prouteau prend d’assaut le bus, élimine les ravisseurs et riposte au feu des Somaliens postés de l’autre côté de la frontière.

Réalisateur en 2015 d’un premier film passé inaperçu, Fred Grivois est allé tourné au Maroc cette reconstitution historique. Il veut l’inscrire dans l’histoire avec un grand H : histoire de la décolonisation française de ce dernier confetti d’Empire, histoire d’une époque où les deux Supergrands se livraient en Afrique une guerre par procuration, histoire de la naissance du GIGN qui allait bientôt se spécialiser dans la libération d’otages.

Il prend quelques libertés avec les faits réels : ainsi du personnage de l’espion de la CIA ou de celui d’Olga Kurylenko qui interprète une belle institutrice. Mais peu importe que le film ne soit jamais aussi maladroit que lorsqu’il essaie de se donner une envergure qu’il n’a pas : le public visé n’a pas fait sa thèse d’État sur « l’équation sécuritaire de la Corne de l’Afrique » (poke Sonia Le Gouriellec).

Unité de temps, unité de lieu, unité d’action. L’Intervention remplit sans se forcer son contrat. Même si on connaît par avance son issue, on suit cette prise d’otages sans regarder sa montre et on s’attache à chaque membre du commando, le petit jeu consistant à prédire celui qui y restera, à son sympathique commandant (comment peut-on être myope et tireur d’élite ?) et à la jolie maîtresse qu’il va sauver.
Manifestement, la recette, pourtant efficace, n’a pas trouvé son public : au bout de deux semaines L’Intervention a déjà quasiment disparu des écrans.

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Alita: Battle Angel ★☆☆☆

Dans un vingt-sixième siècle  post-apocalyptique, l’humanité se divise en deux zones aux frontières infranchissables. À quelques milliers de mètres au-dessus de la terre, Zalem, cité inaccessible, est dit-on peuplée d’humains vivant dans un luxe inouï. En dessous d’elle, Iron City est une décharge, construite autour des rebuts déversés par Zalem, qui rassemble la lie de l’humanité, des cyborgs, des assassins et des chasseurs de prime.
Alita (Rosa Salazar) est un droïde reconfiguré par le docteur Ido (Christophe Waltz), un génie en cybernétique, qui lui a donné l’apparence de sa défunte fille. Le physique fluet de la jeune femme ne doit pas faire illusion : Alita est un droïde de dernière génération, doté de l’instinct d’une guerrière. Les maîtres d’Iron City, Chiren (Jennifer Connelly) et Vector (Mahershala Ali), veulent s’en emparer.

Longtemps, les superhéros ont été exclusivement masculins : Superman, Batman, Harry Potter… Et progressivement, les filles ont occupé le haut de l’affiche : Katnis Everdeen, l’héroïne des Hunger Games, Wonderwoman, Tris, l’héroïne de Divergente… La brindille Alita s’inscrit dans cette généalogie, héroïne avec qui les jeunes adolescentes mal dans leur peau du monde entier pourront aisément s’identifier : « J’ai quinze ans, des yeux globuleux et une poitrine de planche à pain ; mais j’ai l’âme d’une guerrière »

James Cameron est de retour. Après Avatar, voici Alita (décidément il aime bien les a) adapté du célèbre manga Gumm de Yukito Kishiro. La recette est la même : de la science-fiction, des effets spéciaux et beaucoup de dollars. Deux cents millions. Le PIB des Îles Marshall. S’il a délégué à Robert Rodriguez (Desperado, Une nuit en enfer, Spy Kids) la réalisation, la patte du maître canadien est bien visible.

Le public en aura pour son argent avec un délire d’effets visuels, qu’il s’agisse du corps bionique d’Alita, des vues de Iron City ou des cruelles parties de Motorball qui s’y jouent. Il ne sera guère surpris par un scénario qui louche du côté d’Elysium, de Rollerball et de Blade Runner. Alita voit, comme de bien entendu, s’affronter des gentils et des méchants et se termine par l’annonce d’un deuxième volet – à condition que les résultats au box-office du premier le permettent.

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Vice ★★★☆

Dick Cheney fut pendant huit ans le vice-président de George W. Bush. L’homme, secret et taciturne, est entouré d’un épais mystère. On lui prête la responsabilité de la « Guerre contre la terreur » après le 11-septembre : invasion de l’Afghanistan en 2001, de l’Irak en 2003. La fiction soigneusement documentée de Adam McKay lève le voile sur cet inconnu.

Vice est un régal, un vrai jeu de massacres qui dézingue l’un des hommes politiques américains les plus haïs des États-Unis, du moins dans le camp démocrate – dont on sait qu’il n’est pas nécessairement majoritaire outre-Atlantique. Comme cette sensibilité politique-là est largement représentée à Hollywood, il n’est pas étonnant que Vice y fasse sensation, engrangeant pas moins de huit nominations aux Oscars – et dont il serait injuste qu’il ne reparte pas au moins avec celui du meilleur acteur pour Christian Bale méconnaissable.

Adam McKay, le réalisateur, s’est fait un nom en signant dans les années 2000 plusieurs comédies déjantées avec Will Ferrell (Présentateur vedette, Ricky Bobby, Frangins malgré eux) avant de donner un tour plus sérieux à sa carrière. Nommé cinq fois aux Oscars 2016, The Big Short racontait la crise des subprime avec un mélange unique d’humour et de sérieux. C’est la même recette que Adam McKay utilise dans Vice où il retrouve Christian Bale (Dick Cheney) et Steve Carell (Donald Rumsfeld). Will Ferrell aurait fait un très bon George W. qu’il a imité plusieurs fois dans le Saturday Night Live ; mais le rôle est échu à Sam Rockwell qui en fait un idiot goguenard hanté par l’écrasante figure paternelle.

Vice est une vraie réussite cinématographique qui maintient le rythme de la narration durant plus de deux heures sans une seconde d’ennui, en multipliant les ruptures de ton. Il a le culot d’imaginer en son mitan une fin alternative (que se serait-il passé si Cheney avait abandonné la politique après l’élection de Clinton ?) ou un face-à-face shakespearien entre Dick et son épouse Lynne, véritable Lady Macbeth, au moment d’accepter le poste de vice-président, une charge purement symbolique qui n’a d’intérêt que si le président accepte de déléguer à son titulaire des pouvoirs.

Pour autant, Vice a deux défauts. Le premier est de faire la part trop belle aux événements qui précèdent le 11-septembre. Certes, on apprend comment Cheney a commencé sa carrière auprès de Rumsfeld, comment il est devenu Chef de cabinet de Gérald Ford, représentant du Wyoming et  ministre de la défense de George H. Bush. Mais, on passe trop vite sur la façon dont Cheney a réussi à transformer le 11-septembre en « opportunité » : opportunité de faire la guerre en Afghanistan d’abord, puis en Irak ensuite quand bien même la possession par le régime de Saddam d’armes de destruction massive et ses liens avec Al Qaeda relevaient plus du fantasme que de la réalité.

Le second est plus gênant. Il est annoncé dès le titre. On comprend qu’il y sera question de vice et de vice-président. Car le portrait de Cheney est à charge. À charge quasi-exclusivement – si ce n’est peut-être pour évoquer sa relation à sa fille lesbienne. Et c’est ce manque de nuance qui lèse le film. Manque de nuance dans la description d’un homme chargé de tous les maux de la terre : terne, ambitieux, calculateur, sans scrupule…. Manque de nuance dans la description d’une administration dont Cheney n’était pas le seul à tirer les ficelles. À force de décrire Cheney comme un « super-vilain », Vice le prive de crédibilité et d’humanité.

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La Dernière Folie de Claire Darling ★☆☆☆

La septantaine bien entamée, Claire Darling (Catherine Deneuve) habite une belle demeure dans un charmant village de l’Oise. Un beau matin, elle se réveille hantée par une prémonition : elle mourra le soir même. Du coup, dans un élan de folie, elle décide d’organiser un vide-grenier pour brader toutes ses possessions matérielles.
Une brocanteuse, amie de la famille (Laure Calamy) s’alarme et prévient Marie, la fille de Claire Darling (Chiara Mastroianni).

César du premier film en 2004 avec Depuis qu’Otar est parti, Julie Bertuccelli alterne documentaires engagés (La Cour de Babel) et fictions dramatiques (L’Arbre). La Dernière Folie de Claire Darling ressortit clairement de la seconde catégorie. Il s’agit de l’adaptation d’un court roman de Lynda Rutledge dont l’action se déroule le 31 décembre 1999 au Texas.

Julie Bertuccelli s’en est très librement inspirée. Le dernier vide-grenier de Faith Bass Darling racontait la vie de la riche veuve à partir des objets qu’elle mettait à l’encan : un revolver, une alliance, une pendule, une bible… Rien de tel dans La Dernière Folie… qui se construit plutôt autour de flash-back où l’on voit Alice Taglioni interpréter une Catherine Deneuve plus jeune et pas vraiment heureuse, entourée d’un mari qu’elle n’aime pas (Olivier Rabourdin), d’une fille en pleine révolte adolescente et d’un fils dont on apprendra bien vite le sort funeste. Elle trouve son seul réconfort dans la compagnie d’un prêtre. On dirait du Bernanos en moins austère, du Chabrol sans enquêteurs.

La Dernière Folie de Claire Darling est un film étonnant sinon bancal. Deux films s’y percutent. L’un est lumineux qui a pour héros Catherine Deneuve, Mamie Nova gentiment amnésique qui embrasse comme du bon pain tous ceux qu’elle croise à son vide-grenier. L’autre est plus amer qui montre une Alice Taglioni en grande bourgeoise superficielle et déprimée.

Qu’est-ce que la réalisatrice a voulu nous dire ? Que ces deux femmes n’en font qu’une ? Qu’une grande bourgeoise neurasthénique peut devenir une gentille patriarche ? Qu’il est toujours temps de se réconcilier avec la vie jusqu’au jour de sa mort ?

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Tout ce qu’il me reste de la révolution ★★☆☆

Angèle (Judith Davis) est une militante en colère. Tout l’afflige et lui nuit dans le monde d’aujourd’hui : la ville embouteillée, les distributeurs automatiques qui ont remplacé les bistros, les discours vides de sens.
Cette militante née est née dans une famille de militants. Mais après les déceptions du mitterrandisme et la chute du Mur, ses membres ont renoncé à l’engagement. Sa mère (Mireille Perrier) a disparu à la campagne. Sa sœur aînée (Mélanie Bestel) a épousé un jeune loup de la steppe managériale dont elle a eu tôt fait d’embrasser le mode de vie. Son père (Simon Bakhouche), chez qui Angèle se réinstalle après avoir perdu son travail, vit dans la nostalgie d’un temps perdu. Seule Angèle et sa fidèle amie Léonor (Claire Dumas) ont encore la foi du charbonnier.

La génération X, née après le baby boom, n’a pas eu de chance. Post soixante-huitarde, elle a connu le déclin des idéologies qui avaient bercé ses parents : communisme, maoïsme, tiers-mondisme, féminisme… Les luttes se sont diffractées, l’espoir d’un Grand Soir a régressé, l’engagement militant s’est fracassé sur le mur des égoïsmes et de l’ironie cynique. La génération X a hérité d’un second legs dont elle se serait bien passé : la crise du marché du travail, la montée du chômage, la difficulté à trouver sa place dans un monde qui ne l’a pas attendue.

Judith Davis porte à l’écran la pièce qu’elle avait montée avec le collectif L’Avantage du doute. Les mêmes acteurs l’entourent (notamment l’étonnante Claire Dumas à qui on aimerait promettre une belle carrière), auxquels se rajoutent des visages plus connus : Malik Zidi et Mireille Perrier. Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes évoquait déjà la trace laissée par l’engagement militant de ses parents : mais le film, sorti en 1993, racontait l’année 1958. Sorti l’an dernier, assassiné par la critique et boudé par les spectateurs, Les Affamés, mettait lui en scène des jeunes pleins d’imagination pour trouver coûte que coûte leur place dans la société.

Tout ce qu’il me reste… a sa façon bien à lui de traiter de sujets importants : le militantisme, la – saine – révolte face aux inégalités du monde, les difficultés de la mobilisation collective. Il le fait avec une ironie qui n’est pas sans rappeler Au nom des gens : Angèle (Judith Davis) est une cousine de Bahia (Sara Forestier) dont elle partage l’énergie et la capacité de mobilisation.

Le film semblait bien lancé dans sa première moitié. Il s’affadit dans sa seconde quand les questionnements politiques de l’héroïne se replient sur des névroses personnelles. On se serait bien passé du coup de foudre, aussi charmant soit-il, qu’elle vit avec un séduisant instituteur et de ses retrouvailles sans paroles avec sa mère. Un peu Rosa Luxembourg, un peu Bridget Jones, c’est dans le premier de ces deux rôles qu’on préfère Judith Davis.

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Arctic ★★★☆

Un homme (Mads Mikkelsen) tente de survivre seul dans la carlingue de l’avion qui s’est écrasé au nord du cercle arctique. Un hélicoptère venu le secourir connaît le même sort funeste. Son pilote perd la vie dans l’accident ; mais sa co-pilote, grièvement blessée, en réchappe. Pour la sauver d’une mort inéluctable, une seule option : gagner immédiatement une station saisonnière à plusieurs journées de marche au nord.

Arctic est un survival movie sans concession. Comme Robert Redford, qui luttait dans All is Lost (2013) sur un voilier menacé de naufrage, aucun flashback, aucun dialogue ne vient éclairer la psychologie du héros. Il est tout entier dans les gestes quotidiens qu’il répète : pêcher des ombles dans un trou d’eau, dessiner un SOS sur l’inlandsis dans l’espoir qu’un aéronef puisse le voir, émettre à intervalles réguliers sur le poste de radio… À la différence de Tom Hanks dans l’insupportable Seul au monde (Cast away), il n’y a pas d’avant, pas d’après.

Comme dans La Montagne entre nous (2017) avec Kate Winslet et Idris Elba, les survivants sont bientôt deux. Mais, ici, il n’est pas question d’histoire d’amour. La co-pilote thaïe qui tombe du ciel est inanimée, mourante. C’est un corps inerte qui pose au survivant un dilemme : la laisser mourir ou tenter de la sauver au péril de sa propre vie.

C’est bien sûr la seconde option qu’il choisit, entreprenant un périple épique à travers les montagnes qu’on imagine celles du nord du Groenland. Rien ne lui est épargné : les montagnes infranchissables, le froid polaire, les ours affamés… On ne dira rien de l’issue de sa longue marche qui, jusqu’au tout dernier plan, reste en suspens. Ce suspens est d’ailleurs assez efficace ; car les deux options (ils meurent / ils survivent) sont l’une comme l’autre concevables. Comme All is Lost, Arctic est un film suffisamment confidentiel pour se payer le luxe d’une fin malheureuse.

La peau tannée, les muscles secs, Mads Mikkelsen est de tous les plans. Du Danemark, son pays natal, à Hollywood, l’acteur tisse une carrière étonnante, alternant blockbusters (Casino royale, Rogue One, Hannibal) et les films d’auteur (Royal Affair, Le Guerrier silencieux, Michael Kohlhaas). Le film repose sur ses épaules. Ça tombe bien : elles sont sacrément robustes.

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Une intime conviction ★★☆☆

En 2000, Suzanne Viguier disparaît brutalement sans laisser de traces. Elle avait un amant (Philippe Urchan) et était sur le point de divorcer. Les soupçons se portent vite sur son mari (Laurent Lucas). Mais un premier procès devant la cour d’assises de Toulouse l’innocente. Fait rare : le ministère public fait appel. Un second procès va se tenir devant la cour d’assises d’Albi. Juré lors du premier procès, Nora (Marina Foïs) est persuadée de l’innocence de Viguier. Elle va convaincre le ténor du barreau, Me Dupond-Moretti (Olivier Gourmet) d’assurer sa défense.

Deux films en un. Une intime conviction est d’abord un film de procès comme le cinéma hollywoodien, depuis le film noir des années quarante, nous a habitués à en montrer. Il commence à l’ouverture du procès d’Albi et se conclut au prononcé de son verdict dont on ne dira rien – même si un clic sur Wikipédia vous permettra d’en connaître le sens. Pendant une heure cinquante, avec les juges et les jurés, les avocats de la défense et ceux des parties civiles, on cherche la vérité : qu’est-il arrivé à Suzanne Viguier le dimanche 27 février 2000 ? a-t-elle pris la poudre d’escampette pour fuir un quotidien étouffant ? s’est-elle disputée avec son mari qui refusait qu’elle le quitte ? a-t-elle été assassinée par son amant qu’elle ne voulait pas pour autant épouser ?

Mais Une intime conviction n’est pas que cela. En inventant de toutes pièces le personnage fictionnel de Nora, le réalisateur Antoine Raimbault a voulu l’entraîner dans une autre direction : c’est le film d’une obsession. Nora est obsédée par ce procès. Au point d’y abandonner son fils, qu’elle élève seule, son travail, dans un restaurant toulousain, son amant, qui pourtant déborde de tendresse pour elle. Sa vie se résume à ce seul objectif : faire innocenter Viguier que l’opinion publique, manipulée par les rumeurs distillées par Olivier Durandet, l’amant manipulateur, a dores et déjà condamné. Au risque parfois pour Nora d’utiliser les mêmes méthodes que celles de son ennemi.

Une intime conviction est servi par une interprétation impeccable. Olivier Gourmet est, comme d’habitude, magistral. Il réussit à incarner Dupond-Moretti, dont la silhouette et les mimiques sont désormais bien connues, sans le caricaturer. Après Le Grand Bain et Gaspard va au mariage, Marina Foïs, retrouve le haut de l’affiche qu’elle a déjà plusieurs fois occupé ces dernières années dans L’Atelier et Irréprochable. Un mot sur les seconds rôles : Laurent Lucas n’a pas la tâche facile pour donner de l’épaisseur, sans quasiment prononcer un mot, à un accusé qui peine à se rendre sympathique. Philippe Uchand a la beauferie rondouillarde du méchant de comédie. Et la jeune Armande Boulanger joue avec grâce la fille Viguier, écrasée depuis dix ans par un drame trop lourd pour elle.

Alors pourquoi deux étoiles seulement ? Parce que, malgré ses qualités, Une intime conviction ne parvient pas à se hisser au-dessus du lot, du tout venant (télé)visuel, par la faute de son scénario sans surprise, de sa mise en scène conventionnelle et de son dénouement attendu.

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Monsieur ★★☆☆

Veuve à dix-neuf ans, Ratna a fui son village pour Bombay. Elle a un rêve : ouvrir un magasin de couture. Mais pour le moment, elle n’a trouvé qu’un poste de domestique dans le penthouse luxueux d’Ashwin, un riche fils de famille. Ashwin étouffe : il vient de refuser d’épouser la fiancée que ses parents avaient choisie pour lui et préfèrerait aller aux États-Unis mener une vie de bohème plutôt que de reprendre l’entreprise de BTP de son père.

Monsieur nous vient d’Inde mais n’a pas grand-chose à voir avec Bollywood. Ici pas de musiques filmi, de ballets virevoltants, de bluettes romantiques. Par son scénario, par sa durée, par sa retenue, cette production franco-indienne, tournée par une réalisatrice formée aux États-Unis, respecte les canons du cinéma occidental.

Son titre pourrait nous induire en erreur sur l’identité de son héros : c’est moins Ashwin que Ratna qui est au centre du film. Mais ce titre solennel a l’avantage de souligner l’infranchissable fossé social qui sépare ses deux protagonistes.

Car c’est des liens de domesticité dont il est ici question. Le sujet est passé de mode en France depuis Octave Mirbeau et son Journal d’une femme de chambre où plus grand-monde n’a aujourd’hui de domestique. Il est toujours d’actualité dans les pays en voie de développement où les inégalités de revenus permettent aux plus riches de se payer les services des plus pauvres. C’est d’ailleurs du Chili que nous vient La Nana (2009) qui décrit l’ambiguïté de la relation qui unit des « patrons » à leur domestique, associée à l’intimité du foyer, mais toujours infériorisée.

Monsieur creuse la même veine. Il le fait en imaginant une relation amoureuse entre la servante et son patron auxquels leur histoire personnelle fait partager les mêmes frustrations. Ce ressort scénaristique s’avère décevant. Parce que d’abord, à l’écran, aucune étincelle amoureuse ne jaillit entre les deux protagonistes. On est loin de l’érotisme moite des amours refoulées de In the Mood for Love dont se revendique la réalisatrice dans le dossier de presse. Parce qu’ensuite, une fois que l’amour s’est déclaré entre Ratna et Ashwin, il n’y a pas grand-chose à en dire ni à en faire sinon constater l’impasse dans lequel il s’est enferré.

Pour décrire les paradoxes de la condition ancillaire, le film brésilien Une seconde mère (2015) utilisait une piste plus intéressante : la relation qui unissait la domestique avec les enfants de ses patrons.

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La Favorite ★★★☆

Anne (Olivia Colman) est reine d’Angleterre dans les premières années du dix-huitième siècle. Malade de la goutte, cyclothymique, gloutonne, elle ne prête guère d’attention aux affaires du royaume, notamment à la guerre qui fait rage avec la France, et en a délégué la charge à sa favorite, Lady Sarah (Rachel Weisz).
Cousine de Lady Sarah, Abigail Hill (Emma Stone) a été réduite par les revers de fortune de son père à s’employer comme servante à la Cour. Mais grâce à une concoction d’herbes qu’elle prépare pour apaiser la goutte de la reine, la jeune femme entrevoit la possibilité de s’attirer ses grâces et de retrouver son rang.

La Favorite déboule sur nos écrans précédé d’une flatteuse réputation. La critique l’encense – à l’exception de Libération (« un barbouillis d’images qui s’affaissent sous leur propre poids ») et des Inrocks (« Prostré derrière sa malice dont il se gargarise grassement, [le cinéma de Lánthimos] semble condamné à rester éternellement englué dans l’admiration de son propre génie »), qui prennent méchamment le contrepied de leurs confrères . Le film a raflé une moisson de récompenses à la Mostra de Venise et aux Golden Globes en attendant sa probable consécration aux Oscars dans quinze jours.

Yórgos Lánthimos est un jeune réalisateur grec surdoué qui, à l’instar d’un Alfonso Cuarón, d’un Denis Villeneuve ou d’un Alejandro Iñárritu, après avoir fait ses premières armes dans son pays (Canine en 2009, Alps en 2011), a tapé dans l’œil des studios hollywoodiens (The Lobster en 2015, Mise à mort du cerf sacré en 2017). Dès les premières images, on reconnaît sa patte. L’image est particulièrement soignée, qui nous plonge dans le même état de confusion que la reine malade : longs travelings, très larges objectifs, effets « fish-eye » refus du champ-contrechamp rapetissent les personnages, les isolent dans des espaces immenses, tordent les lignes droites. La bande son est tout aussi intrigante, mélange de musique baroque et sérielle.

La Favorite est un titre singulier pour un film pluriel. Il met en scène trois femmes : une reine et deux favorites. Des trois actrices, il est difficile de distinguer la meilleur. Qu’Olivia Colman soit en lice pour l’oscar du meilleur rôle et les deux autres pour celui du meilleur second rôle n’a guère de sens. Bien entendu, c’est pour Emma Stone que j’ai les yeux de Chimène (la bisexualité des personnages m’autorisant cette audacieuse métaphore). Elle joue à merveilleuse la jeune ingénue, moins naïve qu’il n’y paraît. Mais force m’est de saluer aussi la maîtrise de Rachel Weisz, impériale de froideur, de beauté et de rage.

La Favorite a la cruauté sadique des Liaisons dangereuses, l’ironie flamboyante de Amadeus, la sophistication baroque de Meurtres dans un jardin anglais. Un chef d’œuvre.

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