La Colère d’un homme patient ★★★☆

Peut-être, cher lecteur, ne faut-il pas vous dévoiler l’histoire trop vite et vous laisser la découvrir.

Elle commence par un braquage filmé en caméra subjective. Un homme attend dans sa voiture ses complices partis braquer une bijouterie. Il démarre sur les chapeaux de roue, est pris en chasse par la police, percute un autre véhicule, est finalement arrêté. Il écope d’une peine de huit années de prison. Sa femme lui rend visite. Le temps passe.

Tandis que sa libération approche, la caméra s’attache aux pas d’Ana, sa femme. Elle tient avec son frère un bar dans un quartier pauvre de Madrid. Un client lui tourne autour, qui n’est pas insensible à son charme et au charme duquel, elle non plus, n’est pas sourde.

Qui est l’homme patient évoqué dans le titre ? Curro, l’ex-taulard sorti de prison avec une soif de vengeance ? Ou José, ce mystérieux client dont on ignore tout des motifs troubles ? On le sait déjà si on a lu les spoilers. On le découvrira seulement à la fin de la moitié du film, la plus excitante précisément grâce à cette interrogation qu’elle suscite.

La seconde n’est pas moins intéressante. Une fois dissipé le mystère de l’identité de l’homme patient, reste la seconde moitié du titre : jusqu’où ira sa colère ? Là encore on n’en dira pas plus. Sinon que le road movie dans lequel s’engagent les deux protagonistes révèlent bien des surprises. Précisément parce qu’ils ne sont pas d’un bloc et que leurs choix sont contingents. Au point peut-être de rendre la scène finale incompréhensible.

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À mon âge je me cache encore pour fumer ★★☆☆

En 1995, à Alger, tandis que la guerre civile gronde, que les islamistes du FIS imposent leurs règles, les femmes vont au hammam. Fatima, la quarantaine, en tient les clés. Samia l’assiste qui rêve au prince charmant. Nadia vient de divorcer et espère enfin jouir de la vie ; mais elle s’attire la rancœur de sa belle-mère, Aicha, et la désapprobation de son amie de fac, Zahia, qui s’est convertie à un islamiste rigoriste.

À mon âge je me cache encore pour fumer est d’abord une pièce de théâtre montée 2009. Son auteure, la dramaturge franco-algérienne Rayhana, interdite de séjour dans son pays natal, a souhaité l’adapter au cinéma.

À mon âge je me cache encore pour fumer fonctionne sur le même procédé que De sas en sas : il s’agit dans les deux cas d’enfermer dans un lieu et un temps uniques une dizaine de femmes pour illustrer un sujet : dans un cas l’oppression faite aux femmes en Algérie pendant la guerre civile, dans l’autre leur rapport douloureux à un mari, un frère, un amant emprisonné.

Pour donner un fil narratif à ce qui, sans lui, se réduirait à une succession de vignettes, Rayhana invente le personnage de Meriem, une jeune femme enceinte qui se réfugie dans le hammam pour échapper à la vindicte de son frère. Cette intrigue donne son sens au film qui se conclue avec la gravité d’une tragédie grecque.

À mon âge je me cache encore pour fumer n’échappe pas toujours aux défauts d’un certain théâtre filmé : dialogues trop écrits, monologues trop longs, action trop statique. Pour autant ces défauts sont éclipsés par la tension qui naît du dispositif du film : tandis que les femmes se lavent et discutent dans le hammam, la menace autour d’elles croît jusqu’à l’explosion finale.

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Glory ★★★☆

Tsanko est cantonnier aux Chemins de fer bulgare. Il vit seul, dans une masure misérable. Sa seule passion : ses lapins. Il est bègue, pas très intelligent, mais il est intègre dans un pays où le système D prévaut. Aussi, quand il trouve sur les rails des liasses de billets de banque, il les apporte sans hésitation aux autorités.
Julia Staykova, l’ambitieuse conseillère de presse du ministère des transports, voit dans ce fait divers inhabituel l’occasion de détourner l’opinion publique d’une fâcheuse affaire de corruption dans laquelle son ministre est impliquée. Elle organise une réception pour honorer le héros et lui remettre une montre.

Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Le cinéma bulgare ressemble au cinéma roumain qui l’a longtemps éclipsé. Comme lui, il décrit au scalpel une société qui nous est à la fois proche et lointaine. Proche par son appartenance à l’Union européenne (l’héroïne se drape dans le drapeau bleu et or pour cacher sa nudité). Lointaine par la dureté des rapports sociaux qui y prévaut aujourd’hui, métissage douloureux de l’héritage communiste et d’un libéralisme sans âme.

Dans leur précédent film, Kristina Grozeva et Petar Valchanov s’étaient attachés aux pas d’un personnage ordinaire confronté à une situation extraordinaire l’obligeant à des choix éthiques : une institutrice condamnée à renier ses principes pour rembourser une dette (The Lesson, 2014). Ici leur drame cornélien louche du côté de la comédie italienne. Tsanko, le cantonnier bègue, rappelle les héros de Scola, Risi ou Comencini. D’ailleurs, on regrette que le titre du film (« Glory » – « Slava » en russe – est la marque de la montre offerte à Tsanko) n’ait pas plus de truculence. On aurait volontiers proposé : La fabuleuse histoire d’un cantonnier chanceux qui ne devint pas millionnaire ou bien Le cantonnier bègue, l’attachée de presse ambitieuse et la montre perdue.

Mais Glory le mal-titré ne se réduit pas à une simple pochade. Les réalisateurs ne se bornent pas à rire de l’honnêteté d’un cantonnier bègue. Leur ambition est plus haute. Ils entendent dénoncer avec un humour grinçant la société bulgare et ses travers. Le principal personnage du film est Julia, l’attachée de presse. Elle incarne à elle seule les paradoxes de certaines élites bulgares : leur modernité (Julia est toujours tirée à quatre épingles), leur ambition (intégrer les standards européens) et leurs défauts (l’usage généralisé de la corruption et le mépris de l’humain).

Le film nous tient en haleine jusqu’à une conclusion qu’on ne révèlera pas. Elle est plus complexe qu’on ne l’imaginait. Plus grave aussi. Bref plus intelligente.

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L’Homme aux mille visages ★★★☆

En 1994, le directeur de la Guardia civil (la police nationale espagnole), accusé de corruption, fuit le pays. L’Homme aux mille visages raconte l’histoire de sa traque et le rôle obscur qu’y joua Francesco Paesa, un ex agent secret.

L’Homme aux mille visages est un film à la croisée de plusieurs genres.

C’est d’abord un film historique qui se situe … en 1995. Pour moi, 1995 n’a rien d’historique. C’était hier. Avant-hier si vous insistez. Alberto Rodriguez filme ce temps-là comme si c’était les années 70. Comme le Carlos de Assayas. Avec des vieilles voitures, des costumes démodés, des postiches ridicules. Et moi de me demander si, en ces temps lointains où je possédais encore une dense chevelure, j’avais une telle dégaine avec mon gros téléphone portable coincé à l’oreille…

C’est ensuite un film d’espionnage qui louche du côté de John Le Carré : La Taupe, Un homme très recherché, Un traître idéal… Avec une intrigue volontairement dense mais toujours lisible, une pléiade de seconds rôles, une narration bien rythmée.

Comme chez Le Carré, mais avec une ironie que le maître britannique n’a jamais eu, c’est enfin un film volontiers grinçant où les personnages se moquent d’eux-mêmes avec un cynisme réjouissant. On s’attache à Luis, le fugitif trop amoureux pour supporter de rester planqué toute sa vie, à Jesús, le pilote de ligne que sa passion des femmes perdra, à Casturelli, l’homme de paille rongé par l’alcoolisme. Et surtout, on se prend de fascination pour Francisco qui cache sous un visage impassible un plan dont je vous laisse découvrir la rouerie aux multiples rebondissements.

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À voix haute ★★★☆

Le concours Eloquentia désigne chaque année le meilleur orateur parmi les étudiants de Paris 8 et les habitants de Seine-Saint-Denis. Une formation y prépare qu’animent un avocat, une dramaturge, un slameur…
Stéphane de Freitas a fondé ce concours et l’a filmé. Diffusé sur YouTube puis sur France 2 l’automne dernier, À voix haute a eu une tel succès que sa sortie en salles a été décidée dans un format légèrement étendu.

Le résultat m’a enthousiasmé.
Bien sûr, j’ai conscience de ses limites – qui me retiennent de lui conférer une quatrième étoile. Il s’agit d’un documentaire très classique qui suit quelques candidats le temps de leur formation jusqu’au concours. Le rythme du récit est scandé par le compte à rebours du jour J et sa dramaturgie chorale utilise les candidats les plus attachants.
Il s’agit aussi d’un documentaire extrêmement bienpensant où la diversité ethnique de ces jeunes, tous formidables, font parfois penser à une publicité Benetton (Laila, la féministe voilée d’origine syrienne, Eddy, le franco-algérien, Franck et El Hadj les Blacks, etc.)

Mais que diable ! Ne soyons pas pisse-vinaigre ! À condition de ne pas être trop scrogneugneu, à condition d’accepter de se laisser entraîner, À voix haute est incroyablement euphorisant. Parce qu’on se laisse prendre par le suspense du concours, affligés par l’échec des uns, réjouis de la qualification des autres. Parce que l’enthousiasme de ces jeunes gens, qui suivent avec une exemplaire assiduité la formation qui leur est proposée, est communicative. Parce qu’enfin on reste pantois devant leur talent, qu’il s’agisse d’Eddy, cet acteur né qui marche chaque jour près de dix kilomètres jusqu’à la petite gare de l’Aisne où un train le conduit à Saint-Denis ou de Souleila Mahiddin dont je vous fiche mon billet qu’on la reverra très bientôt au sommet de l’affiche.

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Bienvenue au Gondwana ★☆☆☆

Le Gondwana est une petite république africaine moins démocratique qu’elle ne se prétend. Sa devise : Loyauté – Allégeance – Prison. Son drapeau : deux hippopotames prêts à gober une couronne sur fond jaune et blanc. Son Président-fondateur décide de briguer un troisième mandat. Un petit groupe d’observateurs occidentaux est mandaté pour donner sa caution à ce processus électoral contestable.

J’attendais beaucoup du premier film de Mamane, le chroniqueur de RFI qui, dans ses chroniques radiophonique hilarantes, a donné une première célébrité à la république très très démocratique du Gondwana.

J’ai été très déçu.

Pourtant, le scénario laissait espérer une critique décapante de l’Afrique corrompue, de ses processus électoraux à la Potemkine et d’une certaine Françafrique pas encore tout à fait éteinte. Le résultat est certes atteint qui n’épargne personne. Ni la brochette représentative d’observateurs occidentaux (une Allemande coincée, une Espagnole pétillante, un Autrichien baroudeur) roulés dans la farine par la fausse convivialité de leurs hôtes africains. Ni les Noirs de la majorité (Junior, le fils du président, qui mène la belle vie à Paris dans un bien mal acquis en attendant de succéder à son père) ou de l’opposition (le personnage du chef de l’opposition, extrait de prison le temps de mener une campagne bidon pour donner l’illusion d’un débat pluraliste, est particulièrement bien croqué) qui servent avec cynisme un régime qu’ils croient inébranlable.

Pour autant le résultat final déçoit pour une raison simple : Bienvenue au Gondwana est une comédie qui ne fait pas rire. Les personnages sont trop caricaturaux pour être crédibles (un Razzie d’honneur à Antoine Duléry qui interprète le chef de la délégation, dont la seule préoccupation est d’exporter au Gondwana les asperges blanches que les agriculteurs de sa circonscription ne parviennent plus à écouler en Europe). Les situations sont trop prévisibles pour surprendre (on voit venir à des kilomètres l’évolution du jeune conseiller juridique que la rencontre d’une belle Gondwanaise va dessiller). Plus grave : aucun gag n’est si drôle, pas même les bouffonneries de Digbeu et Gohou, pour faire rire une salle bien remplie de spectateurs jeunes et blacks frustrés d’une bonne rigolade.

Dans le même registre, on préfèrera sans hésiter Le Crocodile du Botswanga (2014).

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Casanova ☆☆☆☆

J’ai tout détesté dans « Le Casanova de Fellini » : le libertinage triste, le scénario répétitif, les monstres chers à Fellini, le titre narcissique….
Est-ce parce que le film, qui porte à la caricature l’esthétique kitsch des années 70, est passé de mode ? Ou suis-je à ma grande honte hermétique au génie du Maestro ?

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Zona Franca ★☆☆☆

L’extrême sud du Chili, en Patagonie, est une terre ingrate dont les colons ont jadis chassé les habitants pour y exploiter l’or blanc, le mouton, sa viande, son cuir, sa laine.

Le documentariste français Georgi Lazarevski y a planté sa caméra. Loin de tout exotisme, il filme un ancien chercheur d’or, une vigile de supermarché et un syndicaliste. Si Zona Franca est le nom d’un immense centre commercial que fréquentent les touristes venus visiter le détroit de Magellan, il ne le filme guère – faute sans doute d’avoir obtenu de ses propriétaires l’autorisation d’y laisser entrer sa caméra.

Son passage en Patagonie a coïncidé avec l’éclatement d’une grève générale provoquée par la hausse du prix du gaz. Cette coïncidence dessert son projet plus qu’elle ne l’enrichit. Car, en consacrant à cette grève, dont on comprend mal les causes et les enjeux, toute la moitié de son documentaire, Georgi Lazarevski en déséquilibre l’architecture.

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Je danserai si je veux ★★★☆

Tout – ou presque – est dans l’affiche. D’abord le titre : Je danserai si je veux qui sonne comme un slogan féministe. Ensuite la photo de trois femmes. L’une porte le voile. Les deux autres boivent et fument. Enfin à l’arrière plan, une ville, dont on sait depuis Richard Bohringer que c’est beau la nuit.

Le reste se découvre très vite.
Layla, Salma et Nour sont trois jeunes femmes arabes et israéliennes. Elles partagent un appartement à Tel Aviv. Layla est avocate ; Salma a un job dans un bar ; Nour poursuit des études à l’université. Chacune à sa façon est en prise avec la société phallocrate.

Il y a deux façons de critiquer ce premier film d’une jeune réalisatrice palestinienne.
La première est la plus rationnelle. Elle est la plus sévère aussi.
Elle pointerait du doigt son architecture trop voyante. Scrupuleusement voilée, respectueuse des rites, Nour incarne la jeune Palestinienne pratiquante sous la coupe d’un fiancé qui lui refuse la moindre liberté. Avec ses piercings et ses joints, Salma est la bobo palestinienne qui cache à sa famille bourgeoise son orientation sexuelle. Plus âgée, plus indépendante, Layla est, elle, la Palestinienne installée que les hommes dont elles tombent régulièrement amoureux rappellent à son statut. Trois destins de femme comme autant d’illustrations simplistes de discours féministes.

La seconde choisit d’ignorer ces défauts pourtant bien voyants et de laisser parler son cœur.
Elle soulignerait l’émotion suscitée par ces trois personnages qui, chacun à sa façon, fait naître l’empathie. Même Nour, a priori la moins sympathique.
Sans se réduire à un simple coup de cœur impulsif, cette seconde critique évoquerait le portrait tout en nuance que le film dresse de Tel Aviv, la capitale économique d’Israël, dont Eytan Fox avait déjà fait en 2007 le personnage principal de son film The Bubble. Elle évoquerait aussi le rôle des hommes dans ce film, qu’on pouvait craindre un instant unanimement veules mais qui sont sauvés, dans une scène bouleversante, par la tendresse du père de Nour.

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The Young Lady ★★★☆

La Lady Macbeth du district de Mtsensk est une nouvelle écrite en 1865 par un auteur russe aujourd’hui tombé dans l’oubli. Elle inspira Chostakovitch qui en fit un opéra en 1934 et Andrzej Wajda qui en fit un film en 1961. Venu du théâtre, William Oldroyd transpose ce court roman dans l’Angleterre victorienne.

Au début on se croirait chez les sœurs Brontë : même landes désertes battues par les vents, mêmes aristocrates engoncés dans leur morale d’ascète, mêmes passions qui couvent sous la glace. La jeune Kathrine est mariée à Alexander Lester, un homme plus âgé qu’elle, propriétaire terrien, encore sous la coupe de son père. Leur nuit de noces est une catastrophe qui laisse la jeune femme traumatisée. On n’en dira pas plus sur l’intrigue sauf à révéler la lente transformation de la victime en bourreau et le basculement du film d’époque en film noir.

La quasi totalité de The Young Lady se déroule entre les quatre murs du manoir des Lester, dont Kathrine cherche désespérément à s’évader. La maison n’a pas l’élégance feutrée de Downton Abbey. Ce serait plutôt la demeure d’un noble désargenté, d’un capitaine Fracasse au bord de la banqueroute. Aucune distraction, aucune musique, une domesticité réduite à son strict minimum. La mise en scène de William Oldroyd est au diapason, qui prend le parti d’un minimalisme jamais poseur.

Tout repose sur Florence Puigh, la formidable actrice dans le rôle titre. Elle a la fragilité de la jeune fille obligée d’épouser un mari qu’elle n’a pas choisi. Elle a la moue sensuelle de la femme qui s’éveille à l’amour dans les bras d’un vigoureux palefrenier. Elle a dans le regard la lueur de folie de la meurtrière.

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