Au Cœur de l’Océan raconte l’histoire vraie qui a inspiré Moby Dick à Herman Melville : le naufrage de l’Essex, coulé par une énorme baleine blanche au milieu du Pacifique.
Ron Howard s’acquitte de sa tâche avec le talent d’honnête faiseur qui caractérise son éclectique filmographie : Willow (1988), Apollo 13 (1995), Un homme d’exception (2001), Da Vinci Code (2006)… Son scénario suit les étapes prévisibles de ce drame : la préparation de l’expédition, la rencontre du monstre marin, le naufrage, la longue dérive des survivants… Les scènes d’action sont impressionnantes si tant est qu’on se laisse encore impressionner par des images de synthèse. Le héros, Chris Hemsworth (Thor, Rush) a un charisme de cachalot.
Bref, on ne regarde pas sa montre ; mais on aura tôt fait d’oublier ce divertissement sans relief. Dit autrement : c’est assez (hi hi) !
Archives des auteurs : Yves Gounin
Bienvenue à Marly-Gomont ★★☆☆
Fraîchement diplômé de la faculté de médecine de Lille, le docteur Seyolo Zantoko ne veut pas retourner au Zaïre. Il cherche une clientèle en France et échoue dans un village picard. Rejoint par sa femme et ses deux enfants, il réussira non sans mal à s’y faire accepter.
Bienvenue à Marly-Gomont n’est pas sans rappeler un film canadien sorti en 2004 où le maire d’un village québécois reculé cherchait à revitaliser sa commune en y attirant un médecin. Mais la ressemblance avec La Grande Séduction s’arrête là car Bienvenue… est tiré d’une histoire vraie et son sujet n’a rien de québécois.
Comme l’immense succès populaire de 2014, Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, le film de Julien Rambaldi traite, avec la même bienveillance, le sujet hautement sensible de l’intégration à la française.
On y voit, dans la France des années 70, celle même du xénophobe Dupont Lajoie croquée avec une joie mauvaise par Yves Boisset, une sympathique famille zaïroise venir à bout, à force de gentillesse, du racisme des habitants. Il faut dire que cette famille a tout pour elle : le père est un médecin rude à la tâche, la mère est belle comme le jour, l’aînée est championne de football et le cadet un Mozart des planches. Quant aux frustes habitants de ce petit village si français, leur racisme épidermique cache en fait un bon fond que quelques verres de calva (du calvados ? dans l’Aisne ?) suffisent à dévoiler.
On ne peut que se réjouir du message positif véhiculé par ce « feel good movie » au scénario prévisible mais efficace, aux personnages bien campés, aux gags souvent très drôles et jamais vulgaires.
Mais on peut aussi émettre quelques réserves sur son excessive bien-pensance. Quel miroir devrait nous tendre le cinéma ? Celui d’une France fantasmée accueillante aux étrangers comme dans Bienvenue… et prête à leur donner leurs filles comme dans Qu’est ce qu’on a fait au Bon Dieu ? Ou celui, hélas plus fidèle, mais que le cinéma ne filme guère, d’un département, l’Aisne, où Marly-Gomont est situé, où la liste de Marine Le Pen caracolait en tête des dernières élections régionales avec plus de 40 % des voix obtenues au premier tour ?
L’Invasion des profanateurs de sépultures ★★★☆
Dans une paisible ville de Californie, le docteur Bennell découvre chez ses patients d’étranges symptômes : ils ne reconnaissent plus leurs proches. Ses craintes se réaliseront bientôt : des clones extraterrestres germent dans d’énormes cocons et profitent de la nuit pour s’emparer de l’esprit des habitants.
Invasion of the Body Snatchers n’est pas un film de zombies. L’affiche pourrait le laisser croire, ainsi que le titre français, traduction erronée de « body snatchers » qui signifierait plutôt « voleurs de corps ». Il faudra attendre La Nuit des morts-vivants de George A. Romero pour fixer en 1968 les règles de ce sous-genre et en lancer la mode toujours vivace aujourd’hui.
Il est le seul film de science-fiction de Don Siegel qui s’illustra à Hollywood par quelques films noirs avant de devenir le mentor de Clint Eastwood. Avec une remarquable économie de moyens et sans aucun effet spécial, il réussit à distiller une peur paranoïaque qui va crescendo.
Le film pèche par sa fin maladroite, reflet des désaccords entre les scénaristes et les producteurs. Le roman de Jack Finney se terminait par un happy end niaiseux. Le scénario de Daniel Mainwaring était autrement plus percutant qui se concluait par un gros plan sur le docteur Bennell près d’être rattrapé par les « Body snatchers » et criant face caméra : « They’re here already! You’re next! You’re next! ». Les producteurs ont exigé une fin moins pessimiste.
Le film se prête à deux interprétations. La première, maccarthyste, en fait un pamphlet contre le communisme accusé de s’insinuer insidieusement dans la pensée des honnêtes gens en tuant leur individualité et leurs émotions. La seconde, antimaccarthyste, en fait au contraire une dénonciation contre tous les fascismes qui, jouant sur le grégarisme des masses, refusent l’expression de la dissidence. Ces deux interprétations radicalement opposées sont aussi plausibles l’une que l’autre.
The Neon Demon ★☆☆☆
Sifflé à Cannes, le dernier film de Nicolas Winding Refn divise la critique. « Capricieux, égocentrique, passionnant et terrassant » pour Mad Movies ; « Conte de fées techno, prétentieux et vaguement provoc » pour Le Point. Le brillant réalisateur danois a-t-il signé un nouveau Drive, le polar hypnotique qui fit de Ryan Gosling l’acteur le plus sexy au monde ? Ou une suite du grand-guignolesque Only God Forgives ?
Hélas, mis à part la musique techno ensorcelante de Cliff Martinez – auteur de la BO de Drive – c’est plutôt dans les délires cannibales et nécrophiles de son avant-dernier film que Winding Refn s’égare. À partir d’une histoire (trop ?) simple – une beauté angélique débarque à L.A. dans le monde frelaté du mannequinat – il compose un film sophistiqué, mélange de clip vidéo, de porno chic et de gore.
La bande-annonce – qui ressemble étonnamment à la dernière pub Poison Girl de Dior – m’avait mis l’eau à la bouche et The Neon Demon commence plutôt bien. Elle Fanning, longtemps éclipsée par sa sœur aînée Dakota, explose. La gamine de Twixt et de Super 8, dix-huit ans à peine, incarne à merveille Jesse, cette adolescente sans passé, dont le seul bagage est l’angélique beauté. Elle a l’innocence de l’enfance et la beauté de la femme (oh là là ! cette phrase sortie de son contexte ne risque-t-elle pas de me valoir un procès en pédophilie ?). Je parie mon pain au chocolat qu’elle va devenir une star planétaire… en espérant qu’elle ne se brûle pas les ailes au contact de cette gloire trop tôt acquise.
Hélas, la beauté confondante de son héroïne ne suffit pas à porter The Neon Demon pendant deux heures. Refusant de filmer l’histoire, certes prévisible, d’une Cendrillon des « catwalks », Winding Refn bascule dans ses obsessions fétichistes et voyeuristes. Un univers qui rappelle les délires visuels, moins maîtrisés qu’on ne le dit trop souvent, d’un David Lynch. Au risque de nous perdre dans les vingt dernières minutes d’une transgressive beauté … ou d’une insondable crétinerie.
Peshmerga ★☆☆☆
Il est de bon ton de se rire de BHL. J’ai plus d’une fois essayé de prendre sa défense, trouvant à American Vertigo et même au Serment de Tobrouk certaines qualités politiques sinon cinématographiques. Si l’on fait l’effort de faire taire l’antipathie que ses poses prétentieuses suscitent, il faut honnêtement reconnaître à BHL, même s’il les exagère devant les caméras, une détermination, une fougue, une force de conviction qui sont monnaie peu courante à une époque où il est de bon ton d’arborer un sourire désabusé ou de s’illustrer par quelque trait railleur.
Pour autant, je serai sans indulgence pour son dernier documentaire. Je ne le serai pas pour me rallier aux critiques les plus virulentes couramment adressées au philosophe-à-la-chemise-blanche. Car, pour une fois, signe d’une fatigue due à l’âge ou d’une prise de conscience tardive qu’il était son pire ennemi, BHL se met étonnamment peu en avant. Bien entendu, il psalmodie d’une voix nasillarde (qui singe involontairement Malraux pour mieux lui ressembler ?) un texte grandiloquent, même s’il faut lui reconnaître du style. Mais, à cette réserve près, Peshmerga le met moins en scène que ses précédentes réalisations.
Le problème est ailleurs. Il vient de ce que BHL et son équipe se sont paresseusement contentés de suivre les armées du Kurdistan irakien sur la ligne de front. Embedded parmi des peshmergas trop contents d’accueillir cet hôte de marque dont ils espèrent, non sans raison, qu’il se fera le propagandiste de leur cause, BHL perd toute objectivité pour sombrer dans un manichéisme pro-kurde sans nuances. Il filme des briefings, des assauts et des victoires répétitives et sans enjeu. L’ennemi reste invisible. Moins on le voit, plus la menace qu’il fait peser, nous dit-on sur la région et sur le monde, perd en acuité.
Du coup, Peshmerga rate sa cible. D’un côté, il n’a pas le recul suffisant pour nous faire comprendre les enjeux géopolitiques d’un conflit qui nous reste obscur. De l’autre, il reste trop éloigné des combattants qu’il filme pour faire naître – comme l’avait fait par exemple l’excellent documentaire « Irak année zéro » – une réelle empathie pour eux.
Diamant noir ★☆☆☆
Un jeune cambrioleur parisien retrouve, à la mort de son père, sa famille. Ces riches diamantaires anversois sont prêts à le prendre sous leurs ailes. Il décide de s’en faire adopter pour mieux s’en venger.
Encensé par une critique élogieuse, le premier film de Arthur Harari avait tout pour plaire. Un scénario en béton qui révèle toute son intelligence dans le dernier quart d’heure. Des personnages tout droit sortis d’un drame shakespearien. Un microcosme étonnamment peu utilisé au cinéma et pourtant terriblement dramaturgique : la congrégation des diamantaires anversois et leur métier filmé avec une précision quasi documentaire.
Hélas, ces ingrédients ne suffisent pas à faire un bon film. Car il y faut aussi des bons acteurs. Et c’est peu dire que Arthur Harari n’a pas eu la main heureuse. Les yeux gonflés, Niels Schneider, dans le rôle du fils prodigue, ressemble à un lapin ayant la myxomatose. August Diehl, le cousin anversois, ne joue jamais aussi bien que quand il simule des crises d’épilepsie. Quant à Raphaële Godin, doctorante en chimie et amateur de kick boxing, elle a le sex-appeal d’un chicon belge. Mal dirigés, mal éclairés, ils réussissent à gâcher le film.
Court (en instance) ★★☆☆
Voilà un film indien intitulé Court. On comprend que les distributeurs français aient hésité à le sortir sous ce titre qui aurait conduit à bien des incompréhensions. On imagine qu’ils ont cherché une traduction française plus explicite. En court aurait pu faire l’affaire. En instance n’est pas mal non plus : le titre renvoie à la fois au statut de l’accusé (il est en instance d’être jugé) et au procès qui se déroule sous nos yeux (l’instance judiciaire). Mais pourquoi diable avoir accolé les deux titres, anglais et français ?
Ce titre bancal est un bien mauvais service rendu à ce film hors norme. A mi-chemin du documentaire et de la fiction, le jeune réalisateur indien Chaitanya Tamhane fait jouer à des acteurs, amateurs et professionnels, un procès bien réel. L’accusé : un vieux chanteur contestataire, à la mise irréprochable, mais dont les compositions inquiètent le pouvoir et électrisent les foules. Le chef d’inculpation : le texte d’une de ses chansons aurait poussé au suicide un éboueur. Le seul énoncé des faits suffit à prouver l’inanité de l’accusation. Mais le caractère ubuesque de la justice indienne, son formalisme ampoulé, son mépris éclatant des individus derrière ses formes policées ne résistent pas à l’exposition clinique de ses procédures par la caméra d’un documentariste qui louche du côté de Frederik Wiseman ou de Raymond Depardon (on pense aux procès de 10e chambre, instants d’audience).
Rien d’excessif, rien de manichéen dans ce film. Le président fait son travail, le procureur aussi, l’avocat de la défense de même. Court (en instance) se termine par un épilogue déconcertant qui nous éloigne de l’instance… pour mieux nous la faire comprendre.
A War ★★★★
Un officier danois commande une compagnie en Afghanistan. Il a laissé sa femme et ses trois enfants derrière lui. À la tête d’une patrouille, pris sous le feu des talibans, il demande un soutien aérien pour évacuer un de ses hommes gravement blessé. Le bombardement provoque douze morts civils. Renvoyé au Danemark, mis en accusation devant un tribunal militaire, dira-t-il la vérité ?
Après Brothers de Susanne Bier (2004), Everything Will Be Fine de Christoffer Boe (2010) et Armadillo de Janus Metz (2010), le cinéma danois évoque à nouveau, avec toujours le même bonheur, le conflit afghan. Quel contraste avec le cinéma français qui ne lui a guère consacré que l’inabouti Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore en 2015 !
Mais c’est moins l’Afghanistan en tant que tel qui intéresse Tobias Lindholm, le scénariste de Borgen, que les dilemmes suscités par l’intervention de l’Occident. Comme dans son précédent film, l’excellent Hijacking (2012), dont l’action se déroulait au large des côtes somaliennes, le rôle principal est interprété par Pilou Asbæk, qui, depuis son apparition dans la dernière saison de Game of Thrones, commence à se faire un nom – pour le prénom, c’est plus délicat.
Premier dilemme : celui du « jus ad bellum » ou, pour faire moins cuistre, celui du sens de la guerre menée en Afghanistan (ou en Irak ou en Libye ou au Mali). Quel ennemi combattre ? Comment mener à bien une impossible pacification ? Comment gagner la confiance des civils ?
Second dilemme : celui du « jus in bello », du droit applicable à la conduite des opérations. Le commandant Pedersen est accusé d’avoir causé la mort de civils. Du point de vue des règles d’engagement, sa culpabilité ne fait guère de doute : la cible n’avait pas été correctement identifiée lorsqu’il a donné l’ordre de la bombarder. Mais les circonstances peuvent-elles atténuer sa responsabilité voire l’en exonérer : le souci de sauver l’un de ses hommes ? le « brouillard de la guerre » qui a altéré son jugement ?
Tobias Lindholm pose ces questions cornéliennes. Il nous laisse le soin d’y répondre avec un faux happy end qui laisse un goût amer.
Tout s’accélère ★☆☆☆
Un ancien trader, devenu instituteur, interroge ses élèves de CM2 sur l’accélération du monde.
Demain vient de toucher une audience exceptionnelle en jouant sur la corde sensible de l’inquiétude de nos sociétés pour leur environnement et pour leur futur. Tout s’accélère creuse la même veine du docu écolo, citoyen et responsable.
Il le fait avec de jeunes enfants, créant un double malaise.
Le premier est d’entendre des enfants évoquer « le bon vieux temps » et dire « c’était mieux avant ». Ce genre de propos amers se comprend dans la bouche de vieillards nostalgiques de mon âge. Il n’a aucune authenticité dans celle d’enfants de dix ans, décrédibilisant du coup son propos. Que le monde aille trop vite est une chose ; qu’il accélère en est une autre.
Le second est leur instrumentalisation : sous couvert de recueillir de leurs bouches un témoignage (forcément) authentique, cet enseignant n’est-il pas en train de leur inculquer sa propre idéologie ? Une idéologie qui interroge à bon droit la vitesse, la croissance, la cupidité. Mais aussi une idéologie malthusienne du moins, du petit, du contentement, du renoncement qui n’est pas celle sur laquelle l’humanité s’est bâtie et dont je doute qu’elle lui permette de relever les défis auxquels elle est aujourd’hui confrontée.
Le Lendemain ★★☆☆
John, adolescent blond à la beauté angélique, rentre à la maison où il retrouve son père et son jeune frère. Au lycée, il est en butte à une hostilité sourde de la part de ses camarades. D’où vient-il ? On ne le dira jamais, mais le spectateur le devinera vite. Il a passé deux années en établissement fermé (prison ? établissement psychiatrique ?) pour un crime que personne ne lui pardonne. Sûrement pas cette femme qui l’agresse sauvagement au supermarché et dont on comprendra bientôt les motifs. Peut-être trouvera-t-il une planche de salut auprès de la belle Malin ; mais la violence le rattrapera.
On a déjà vu des adolescents sombrer dans la démence violente : Il faut qu’on parle de Kevin, Elephant… Magnus Von Horn explore le lendemain : que se passe-t-il après le crime ? après l’enfermement ? le retour à la normale est-il possible ? la rédemption et le pardon sont-ils envisageables ? la vengeance est-elle inévitable ?
Le Lendemain est une analyse au scalpel des conséquences d’un crime sur la famille du criminel. Comme la mère de Kevin dans le livre traumatisant de Lionel Shriver, le père de John est écartelé entre l’amour de son aîné, la crainte de voir son cadet suivre le même chemin et la charge de devoir seul, sans la mère de ses enfants (est-elle partie ? est-elle décédée ?), assumer cette responsabilité.
Le réalisateur suédois traite ce sujet sur un mode nordique, glacial. Tout est lent, étouffant, silencieux dans ce film catatonique : longs plans-séquences, couleurs grises d’un automne sans soleil, absence de musique. Rien n’est dit. On attend des explications qui ne viennent pas. Et le film se termine en laissant en suspens nombre des questions qu’il avait posées.