Mr Gaga, sur les pas d’Ohad Naharin ★★★☆

À côté du cinéma, j’ai une seconde passion : la danse contemporaine. Pas en tant que pratiquant ! Soyez rassurés ! Mais, une fois encore, en qualité de spectateur passif à tendance encyclopédiste. Depuis une vingtaine d’années, je suis abonné au Théâtre de la ville et y biberonne régulièrement les spectacles de Pina Bausch, Anna Teresa De Keersmaeker et Wim Vandekeybus.

C’est là que j’ai découvert la Batsheva Dance Company que dirige Ohad Naharin depuis 1990. Ce documentaire est consacré à ce chorégraphe de génie. Il raconte l’enfance d’un jeune kibboutznik dans les années 60, son service militaire pendant la guerre du Kippour et sa formation tardive à la danse chez Martha Graham puis chez Maurice Béjart.

La danse de Ohad Naharin est d’une extraordinaire vitalité. Il s’en dégage une puissance qui n’interdit pas la douceur. Le documentaire nous en montre les extraits les plus remarquables. Il nous en livre aussi les secrets de fabrication en filmant les répétitions des danseurs sous la rigoureuse férule de leur chorégraphe. On y découvre alors le mélange de perfectionnisme et de masochisme qu’il faut posséder pour atteindre ce niveau de qualité.  Le résultat est fascinant. Terrifiant aussi.

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Apprentice ★★★☆

Aiman travaille dans une prison de haute sécurité. Pour des motifs personnels qu’on découvrira (trop) vite, il se rapproche du bourreau pour en devenir l’apprenti.

Apprentice nous vient de Singapour et est, je crois, le premier film singapourien que j’aie jamais vu. Premier motif – même s’il est loin d’être suffisant – de l’intérêt qu’on peut lui porter.

Apprentice est un film sur la famille, dans une partie du monde où elle a plus de poids que dans nos sociétés occidentales individualistes. C’est la deuxième raison de s’y intéresser. Aiman poursuit le souvenir perdu de son père autant qu’il s’en cherche un de substitution. Pendant ce temps, sa sœur aînée, elle, choisit l’exil pour se libérer de ce lourd atavisme.

Apprentice est enfin un film sur la peine de mort. Je n’avais jamais vu décrite, avec un luxe quasi documentaire, l’organisation d’une exécution capitale, la préparation du condamné, sa pesée, son ultime repas, ses derniers pas dans le couloir de la mort. La peine de mort est ici dénoncée avec une subtilité absente des grosses productions hollywoodiennes manichéennes et lacrymales : « La Dernière Marche » de Tim Robbins, « La Vie de David Gale » d’Alan Parker, « À l’ombre de la haine » de Marc Forster… Ce refus du manichéisme est entretenu jusqu’à l’ultime image qui laisse le spectateur dans une incertitude diablement (trop ?) maligne.

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Desierto ★★☆☆

Unité de lieu, de temps, d’action : à la frontière mexicaine, un groupe d’immigrés illégaux est pris en chasse par un psychopathe xénophobe. Le scénario de Desierto a la subtilité d’un jeu vidéo. L’affiche frise la publicité mensongère qui évoque « les créateurs de Gravity » au seul motif que le fils Cuarón, réalisateur de Desierto, devait servir le café sur le plateau du film de son papa.

Mais reconnaissons à ce film, malgré son manichéisme caricatural, une certaine efficacité. Le chasseur et son redoutable berger allemand suscitent une antipathie radicale ; les malheureux immigrants, dont le nombre se réduit inexorablement, une sympathie entière. Et le scénario réussit, sur la base d’un pitch étique, à s’inventer suffisamment de rebondissements pour passer une séance sans regarder sa montre.

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Mékong Stories ★☆☆☆

Il y a une vingtaine d’années, j’ai vu L’Odeur de la papaye verte. C’était mon premier film vietnamien. En ce temps-là, les cinémas du monde peinaient à trouver un chemin jusqu’à nos écrans. Je me souviens de mon émerveillement devant des films aussi exotiques que le malien Yeelen ou le finlandais Ariel. Je me souviens aussi que j’avais somnolé la moitié du temps devant un film esthétiquement envoûtant… mais mortellement ennuyeux.

C’est un peu le même sentiment – et la même somnolence – qui s’est emparé de moi devant Mékong stories. Sauf que, hélas, vingt années de cinéphilie et la considérable ouverture du paysage audiovisuel aux filmographies les plus exotiques ont annihilé la curiosité que m’avait inspirée à l’époque L’Odeur de la papaye verte.

L’intrigue de Mékong stories – traduction en français (sic) de Cha và con và qui signifie littéralement Père et fils et – est passablement complexe. On suit mollement une bande de jeunes Vietnamiens dans la moiteur de Saïgon et de la campagne environnante. Vu photographie ; Thang deale ; Van danse. Vu est amoureux de Thang ; Thang couche avec Van ; Van n’aime personne sinon elle-même. Vous n’avez rien compris ? Moi non plus ! Rendormez-vous !

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This is my Land ★★☆☆

La documentariste Tamara Erde pose une question simple : comment les systèmes éducatifs israélien et palestinien enseignent-ils à leurs élèves l’histoire de l’autre ? Son enquête y donne une réponse tout aussi simple qui donne froid dans le dos : des générations de jeunes Israéliens et de jeunes Palestiniens sont éduqués au mieux dans l’ignorance de leurs voisins au pire dans leur haine.

La jeune Franco-Israélienne a mené,non sans mal, son enquête dans une série d’établissements scolaires des plus libéraux (un collège mixte où juifs et non-juifs suivent le cours d’histoire donné à deux voix par deux professeurs, un Juif et une Palestinienne) aux plus intransigeants (l’école rabbinique d’une colonie juive, un collège palestinien où un enseignant pourtant débonnaire laisse sans réaction le témoignage d’un élève qui raconte avoir « craché sur une Juive » la veille). Partout, à quelques détails près, elle dresse le même constat désespérant : les enfants des deux communautés sont élevés dans l’ignorance et la méfiance de l’Autre, présenté côté israélien comme une menace et côté palestinien comme un spoliateur. Un voyage scolaire à Belzec et Treblinka loin d’encourager la réconciliation semble accréditer chez les jeunes Israéliens l’esprit de persécution et le désir subséquent de vengeance.

Conséquence dramatique : ces enfants n’aspirent qu’à quitter une terre où la réconciliation semble impossible. This is MY land et non this is OUR land.

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Red Amnesia ★☆☆☆

Sur le papier, le dernier film de Wang Xiaoshuai avait tout pour séduire. Une retraitée, qui voue sa vie à ses deux fils, est rattrapée par son passé. Red Amnesia joue sur plusieurs registres. Thriller : qui est l’auteur des menaces anonymes qu’elle reçoit ? Portrait de femme : une veuve hantée par des hallucinations. Chronique sociale : le choc des générations dans la Chine contemporaine. Drame historique : comment la Chine panse-t-elle les plaies de son passé ?

Red Amnesia est coupé en deux par un déplacement dans l’espace qui est aussi un saut dans le temps. Aux deux tiers du film, l’héroïne retourne au Guizhou, une région du sud de la Chine où elle a été exilée durant la Révolution culturelle. S’y dévoileront le crime qu’elle avait alors commis et l’identité de celui qui entend lui en faire payer le prix.

Je suis totalement passé à côté de ce programme alléchant. Red Amnesia m’est resté opaque. Je n’en ai pas compris le scénario filandreux, peinant à distinguer les scènes d’hallucination des scènes bien réelles. Et j’ai trouvé que le départ au Guizhou privait le film de son unité.

Mon incapacité à comprendre et à apprécier ce film m’inquiète car elle n’est pas isolée. J’avais eu la même réaction face à The Assassin au début de l’année et face au dernier film de Jia Zhangke, pourtant porté aux nues par la critique en décembre dernier. Est-ce de ma part le symptôme d’un rejet systématique du cinéma chinois construit selon des schémas qui me sont définitivement étrangers ?

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Ultimo Tango ★★★☆

Voici la réponse éclatante à mes amis qui me suspectent de masochisme à regarder d’improbables documentaires guatémaltèques en noir et blanc, sous-titrés et muets ! Celui-ci est germano-argentin. Il est en couleurs. Et s’il est sous-titré, il n’est – donc – pas muet.

Plus important : c’est un bijou !

Ultimo Tango (quel titre ridicule !) raconte l’histoire du couple le plus célèbre de l’histoire du tango. Juan Carlo Copes et María Nieves ont donné au tango ses lettres de noblesse, dans les années 50, en le faisant monter sur scène. Ils en furent les ambassadeurs dans le monde entier, notamment à Broadway où ils réalisèrent Tango Argentino.

Pour raconter cette légende s’offrait au documentariste plusieurs options : des images d’archives, une reconstitution jouée par des acteurs, l’interview des survivants. Fort astucieusement, les trois procédés sont simultanément utilisés. Copes & Nieves commentent des images d’archives en répondant aux questions que leur posent les acteurs jouant leurs rôles. Le résultat est terriblement efficace.

Copes & Nieves formèrent un couple de légende sur scène et à la ville. Mais s’ils continuèrent à danser ensemble jusqu’en 1997, ils se séparèrent vingt ans plus tôt. Une haine toujours vivace les tenant à distance l’un de l’autre, ils répondent chacun à son tour à la caméra. On sent chez elle une passion encore vive, alors que lui a reconstruit sa vie ailleurs. Le tourbillon de haine et d’amour qui a emporté ce couple n’est pas moins impressionnant que la perfection diabolique de leurs chorégraphies.

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L’Origine de la violence ★☆☆☆

Coup sur coup trois romans français que j’avais lus et diversement appréciés viennent d’être portés à l’écran : Tout, tout de suite (Sportès-Berry), Elle (Djian – Verhoeven) et aujourd’hui L’Origine de la violence écrit par Fabrice Humbert et réalisé par Élie Chouraqui.

Ces adaptations posent des questions qui me passionnent depuis longtemps. Peut-on réaliser un grand film à partir d’un mauvais livre ? Oui : c’est le cas de tous les films de Kubrick adaptés d’œuvres littéraires sans grand intérêt y compris 2001… Peut-on réaliser un mauvais film à partir d’un bon livre ? C’est le cas hélas de cet « Origine… »

Car le drame autofictionnel de Fabrice Humbert, sorti en 2009, était terriblement réussi. Il mettait en scène un professeur de lycée qui croit reconnaître son père sur une photo de détenus du camp de Buchenwald. Cette découverte n’est que la première d’une série de révélations sur des secrets familiaux longtemps enfouis.

L’histoire n’est pas sans rappeler Un secret, le roman de Philippe Grimbert adapté avec beaucoup d’élégance par Claude Miller. L’élégance, c’est précisément ce qui manque à Élie Chouraqui. L’auteur de Paroles et musique et de Ô Jérusalem filme à la truelle. Les flash-back dans les camps de concentration sont d’une pachydermique maladresse. Et le choix de César Chouraqui pour jouer le jeune héros est calamiteux.

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Elle ★☆☆☆

Elle a fait beaucoup de bruit sur la Croisette au point d’être cité parmi les favoris pour la Palme. Sans doute le Jury a-t-il fait prévaloir des critères politiques discutables en l’attribuant à Ken Loach ; mais il n’aurait pas eu la main heureuse en la donnant à Paul Verhoeven. Elle est au mieux une adaptation bien tournée et bien jouée du roman de Philippe Djian, que n’importe quel honnête réalisateur français aurait pu signer. Cette œuvre ne manque pas de surprendre dans la filmographie du vieux réalisateur hollandais qui s’était fait connaître aux Pays-Bas dans les années 80 avant d’aller signer à Hollywood quelques-uns des blockbusters les plus stimulants de la fin du siècle dernier (Robocop, Basic Instinct, Total Recall, Starship Troopers…).

Il faut partir du livre de Philippe Djian, que Verhoeven adapte avec une grande fidélité et dont il tire toute son originalité. L’histoire peut sembler complexe, mais se résume en une phrase [attention spoiler] : une femme tombe amoureuse de l’homme qui la viole. Sujet transgressif ? peut-être. Sujet qui manque surtout de crédibilité. Le reproche vaut pour beaucoup de romans de Djian : Incidences, adapté au cinéma par les frères Larrieu, ou Impardonnables, adapté par Téchiné. Les situations chez Djian sont tellement excessives, tellement incroyables… qu’on finit par ne plus y croire.

C’est le cas ici du personnage de Michelle jouée par l’inévitable Isabelle Huppert – ce que vous ne pouvez pas ne pas savoir car elle fait la couverture de Télérama, de Première et même de Psychologies ! Le cinéma français ne compte-t-il pas d’autres actrices talentueuses que tous les rôles de cinquantenaires doivent systématiquement lui être attribués ? C’est bien simple : je ne peux plus la voir !

Même si je réussis à faire abstraction une minute de l’antipathie naturelle que suscite chez moi Isabelle Huppert, n’en reste pas moins une grande gêne à l’égard du personnage qu’elle joue. Michelle, la cinquantaine, s’est construite à force de volonté et de travail après avoir été dans son enfance la protagoniste involontaire d’un drame familial sanglant. Elle dirige une prospère entreprise de jeux vidéo avec sa meilleure amie. Son fils est un adolescent immature, son ex-mari un écrivain sans le sou, sa mère une vieille femme obsédée par sa jeunesse perdue. Un jour, elle est victime d’un viol à son domicile. Renonçant à en alerter la police, elle cherche elle-même le coupable. Mais ce suspense, sur lequel le film aurait pu se construire, est vite dénoué tant les indices convergent vers son voisin.

Jusqu’à sa conclusion, le film oscille entre le drame et la comédie. Michelle est-elle une victime ou une manipulatrice ? Un soutien de famille ou la pire des égoïstes ? Une masochiste qui s’éveille à l’amour ou une perverse en quête de vengeance ? Michelle a la même ambiguïté que l’héroïne de La Pianiste qui avait valu à Huppert le Prix d’interprétation féminine à Cannes en 2001. Mais cette ambiguïté m’est tellement étrangère qu’elle me reste définitivement incompréhensible.

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Théo & Hugo dans le même bateau ★☆☆☆

Théo et Hugo ont le coup de foudre. Ils couchent sans préservatif. C’est ballot. D’autant que Hugo est séropo. Leur coup de foudre y survivra-t-il ?

Olivier Ducastel et son compagnon Jacques Martineau réalisent ensemble depuis bientôt vingt ans des films queer. Aucun n’a retrouvé le charme de leur tout premier, Jeanne et le Garçon formidable. Pas même Théo & Hugo… malgré le Teddy Award décroché à la dernière Berlinale.

Pourtant leur dernier film commence fort dans une backroom parisienne filmée sur un mode quasi documentaire avec musique techno à fond, corps en fusion, sexes en érection, fellations et sodomies. Vingt minutes plus tard, nos tourtereaux rhabillés reviennent à des pratiques plus bourgeoises (quoique) entre Strasbourg – Saint-Denis et Stalingrad via l’hôpital Saint-Louis où Théo se fait prescrire une trithérapie d’urgence.

Filmé en temps réel entre 4h30 et 6h dans la nuit parisienne, Théo & Hugo… pourrait passer pour un Victoria homo (pour l’ambiance after) ou pour un Cléo de 5 à 7 noctambule (pour l’attente anxieuse de résultats médicaux). Il affiche une radicalité qui ne dépasse pas ses vingt premières minutes. Il devient ensuite une romance un peu mièvre entre deux amoureux, doublée d’une mauvaise publicité qu’on croirait tout droit sortie des cartons du ministère de la Santé.

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