Un monstre à mille têtes ★★★☆

Le monstre évoqué par le titre est l’administration mexicaine de la santé, sourde aux besoins des malades, qui laisse le mari de Sonia agoniser sans lui payer le médicament qui soulagerait ses souffrances. Contre ce monstre, Sonia se dresse, comme nous le ferions, en l’inondant de courriers et d’appels téléphoniques, avec la sempiternelle requête qu’elle introduit poliment en s’excusant du dérangement qu’elle cause.

Un beau jour, n’en pouvant plus et voyant la santé de son mari se dégrader rapidement, Sonia se rend au siège de son assurance sociale en compagnie de son fils. Devant un énième refus, tout bascule : elle dégaine son revolver pour obtenir du médecin référent une signature, le prend en otage pour faire pression sur le directeur seul habilité à accorder une dérogation, déboule dans le club de squash huppé où celui-ci a ses habitudes, etc.

Le film ne dure qu’une heure quatorze. Aucun gras, rien de superflu, juste une narration tendue comme une flèche. Une issue que l’on sait dès le début dramatique dont on découvre à la fin qu’elle l’est plus encore qu’on nous l’avait annoncée.

La bande-annonce

Quand on a 17 ans ★☆☆☆

Je suis loin de partager l’enthousiaste critique suscitée par le dernier film d’André Téchiné.

Damien et Thomas ont dix-sept ans. Damien est un fils de bonne famille : papa militaire (bien vieux pour être lieutenant… mais, bon, Téchiné n’a pas fait l’IHEDN) et maman médecin de campagne. La situation de Damien est plus compliquée : il est le fils adoptif d’un couple d’agriculteurs installé en montagne à plus d’une heure du lycée.  Aussi lorsque la mère de Thomas est hospitalisée,  la mère de Damien propose d’héberger Thomas chez elle. Le hic : les deux adolescents se détestent autant qu’ils s’attirent.

Le scénario est cosigné par Céline Sciamma (Tomboy, Bande de filles) et on y retrouve le thème qui lui est cher de la confusion des sentiments chez les adolescents. Damien est attiré par Thomas ; mais Thomas n’est pas au clair avec ses désirs. C’est Marianne, la mère, lumineusement interprétée par Sandrine Kiberlain, qui les rapprochera lentement.

Le Monde s’enthousiasme pour ce portrait d’une « adolescence pleine de grâce et de fureur ». Au contraire, j’ai trouvé ce trio peu crédible sinon caricatural. Les éclats de rire gênés de la salle devant certaines scènes particulièrement ratées en témoignent. La description des premières amours adolescentes, homo ou hétéro, est un sujet cinématographique éculé. André Téchiné lui-même l’a déjà traité avec beaucoup plus de succès dans Les Roseaux sauvages.

La bande-annonce

Panique ★★★☆

Simenon est un génie, Michel Simon aussi. La rencontre de deux génies filmée par l’un des plus grands réalisateurs français de l’époque a produit un film injustement oublié, pas loin d’égaler les chefs-d’oeuvre de Marcel Carné, René Clément, René Clair, Jean Renoir…

Un cadavre est retrouvé dans une fête foraine. Le taciturne monsieur Hire connaît l’assassin : c’est l’amant de la femme qu’il aime.

Les romans de Simenon sont de faux polars. L’élucidation d’un crime n’y est qu’un prétexte à l’exploration de l’âme humaine. Panique est un film sur la solitude : monsieur Hire vit seul dans un meublé sordide, inconsolé du départ de sa femme, mis à l’écart par ses voisins qu’intimident son intelligence aiguë et son refus de sympathiser. Mais plus encore, Panique est un film sur la bassesse humaine : la foule cherche un meurtrier pour le crime commis et trouve en monsieur Hire un coupable tout désigné qu’elle poursuivra de son aveugle vindicte. Un thème qui n’est pas sans résonance en 1946.

Panique est l’adaptation des Fiançailles de Monsieur Hire. Patrice Leconte en réalisa un remake en 1989 avec Michel Blanc et Sandrine Bonnaire, moins fidèle au roman de Simenon. Dans ce film, que j’ai vu au jeune temps de ma cinéphilie naissante et dont j’ai gardé un souvenir très vif, l’accent est mis sur la relation entre le solitaire et la demoiselle. Remake réussi mais moins riche que celui de Duvivier.

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Le Convoi sauvage ★☆☆☆

Le saviez-vous ? The Revenant est le remake de Man in the Wilderness (bizarrement traduit Le Convoi sauvage), un western de 1971 où Richard Harris (le directeur Dumbledore des deux premiers Harry Potter) tenait le rôle repris par l’oscarisé Leonardo.

Ce qui frappe, c’est la ressemblance entre l’original et le remake. Une ressemblance qui pourrait être fatale à The Revenant qui n’a pas inventé grand-chose qui ne se trouvait déjà dans Man in the Wilderness : la bataille avec l’ours, la trahison des deux trappeurs, la dépouille de bison disputée aux loups, les Indiens menaçants… Tout y était déjà et même en mieux. Le méchant est le Capitaine Henry joué magistralement par John Hudson, le grand acteur-réalisateur (alors que, dans The Revenant, le méchant est joué par son adjoint laissant au capitaine un rôle moins clair). Il existe entre le capitaine et le héros une relation familiale contrariée (alors que Iñarritu invente à DiCaprio un fils). Dans Man in the Wilderness, les trappeurs halent un bateau, conférant à leur course contre l’hiver une dimension absurde et grandiose, dont Herzog s’inspirera pour Fitzcarraldo. Enfin, la fin de Man in the Wilderness est plus convaincante que celle de The Revenant.

De là à dire que The Revenant ne méritait pas les éloges que je lui ai ici-même adressés, il y a un pas que je ne franchirai pas. Car The Revenant est un film tourné au XXIe siècle, avec une technologie de pointe qui donne au spectateur, comme jamais, l’impression d’être au cœur de l’action. Par contraste, Man in the Wilderness est un film du XXe siècle, bien fade, lent, statique. Et l’interprétation sans profondeur de Richard Harris constitue un repoussoir au talent de DiCaprio.

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Kaili Blues ☆☆☆☆

Kaili Blues a provoqué une polémique dans le petit monde du cinéma. Affligé par le faible nombre de salles qui l’ont programmé, son distributeur a lancé un cri d’alarme. Que le nombre impressionnant de sorties (vingt-et-une cette semaine) condamne à l’invisibilité la plupart des « petits films » relève de l’évidence. Pour autant, Kaili Blues n’est peut-être pas le meilleur ambassadeur d’un cinéma d’art et essai injustement bâillonné.

D’après le synopsis qu’on en lit, le premier film de Bi Gan raconte le périple d’un médecin à la recherche de son neveu. Voilà, dis-je, le résumé qu’on en lit. Car ce qu’on voit est tout autre. Le scénario, totalement incompréhensible, procède par ellipses et flash-back. On y suit un fil, on le délaisse, on y revient. Avec, au milieu du film, un plan séquence de quarante minutes, qui suit le héros à mobylette, tourné par un chef opérateur parkinsonien.

Je suis sorti de la séance doublement en colère. Contre les nombreuses récompenses, injustifiées à mes yeux, que Kaili Blues a récoltées dans les festivals. Et contre ces scénarios chinois, deux semaines après The Assassin, auxquels mon esprit occidental étriqué ne comprend rien.

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Homeland : Irak année zéro ★☆☆☆

D’une guerre, on connaît la plupart du temps les circonstances qui l’ont provoquée, les combats qui l’ont rythmée, les faits d’armes, glorieux ou insignifiants, qui l’ont marquée. En revanche, reste méconnue la vie des vrais gens. Cette méconnaissance est lentement levée, s’agissant par exemple de la Seconde Guerre mondiale. Les cinéastes, comme les universitaires, après avoir étudié l’histoire politique et militaire, se sont mués en sociologues : Lacombe Lucien (sur un scénario de Patrick Modiano) ou la série Un village français nous rendent palpables les dilemmes des « vrais gens » sous l’occupation allemande.

Cette méconnaissance reste profonde encore s’agissant des conflits récents qui ont opposé l’occident à d’autres régions du monde. Comment vivaient les Ivoiriens pendant l’opération Licorne ? les Libyens pendant l’opération Harmattan ? Grâce à Abbas Fahdel, le voile se lève (au propre comme au figuré) sur la vie de la classe moyenne irakienne avant et après l’invasion américaine de 2003. Le documentariste franco-irakien a planté sa caméra chez sa sœur, à Bagdad, captant les faits quotidiens les plus banals d’une famille élargie : un père, une mère, cinq enfants, dont le petit Haidar, le plus jeune, le plus turbulent, dont on apprend vite le destin fatal, d’innombrables cousins…

Abbas Fahdel rend palpable des sentiments très simples : l’attente de la guerre, les préparatifs avisés (creuser un puits dans le jardin pour s’assurer un approvisionnement en eau potable, envoyer les enfants en province auprès de leurs cousins) ou risibles (acheter des couches-culottes… pour se protéger des attaques chimiques), les réactions à la victoire américaine qui oscille entre le soulagement d’être débarrassé de Saddam Hussein et de son régime tyrannique, et très vite l’inquiétude face à l’insécurité grandissante et la rancœur face aux promesses non tenues.

Tout cela est très bien venu, filmé avec beaucoup de finesse. Mais pourquoi ce documentaire doit-il durer cinq heures vingt-quatre? Qu’apporte au propos de l’auteur cette durée hors norme, excessive ? N’aurait-il pas pu en dire autant, ou à peine moins, en l’amputant de deux ou trois heures ?

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Médecin de campagne ★★★☆

« Un film sans sexe, ni violence. » Voilà ce que ma (vieille) maman aime au cinéma. Aussi lui avais-je chaleureusement conseillé le dernier film de Thomas Lilti, le réalisateur du très réussi Hippocrate. Sans doute le sponsoring de France bleue avait-il endormi mon sens critique. Car ma bientôt octogénaire génitrice m’a sévèrement tancé pour mes conseils mal avisés : « Un film trop conventionnel, cousu de fil blanc, ennuyeux. »

Abonderai-je dans son sens ? Pas du tout. Rebelle je fus. Rebelle je reste. Toujours adolescent, je revendique le droit de désapprouver le goût de mes parents. Ce Médecin de campagne m’est apparu comme un portrait plein de tendresse d’un métier exigeant. Moins âpre que La Maladie de Sachs, l’excellent film de Michel Deville adapté du non moins excellent livre de Martin Winckler. Mais tout aussi intelligent. Décrivant avec finesse la grandeur et les servitudes de ce sacerdoce.

Thomas Lilti aurait pu se contenter de filmer François Cluzet, philanthrope et vieillissant, comme Michel Deville filmait déjà Albert Dupontel. Il leste son histoire d’un personnage secondaire, la trop sophistiquée Marianne Denicourt qui interprète le rôle d’un jeune médecin venant à la fois apprendre son métier et seconder un confrère malade. Cet ajout pourrait être fatal au film. Mais la délicatesse de la relation qui se noue entre les deux protagonistes, mêlée de respect et de désir, lui donne un charme durable.

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In Jackson Heights ★☆☆☆

À quatre-vingts ans passés,  Frederick Wiseman est le plus grand documentariste contemporain. Il a créé un style documentaire qui s’est imposé comme une règle, au point parfois d’être érigé en dogme : pas de voix off, pas d’explication, pas d’interview,  pas de musique. Des images et du son bruts, captés sur le vif, au plus proche de la réalité.

Cette technique cinématographique, Wiseman la met au service d’un projet sociologique. Chacun de ses documentaires décrypte une institution : un hôpital (Near Death, 1989), un théâtre (La Comédie-Française, 1996), un centre d’accueil pour femmes battues (Domestic Violence, 2001), une université (At Berkeley, 2013), un musée (National Gallery, 2014)…

Comme son nom l’indique, In Jackson Heights ne décrit pas une institution, mais le quartier le plus cosmopolite de New York où coexistent des communautés du monde entier. En filmant les réunions des associations qui en forment le tissu social – commerçants menacés par la grande distribution, LGBT en butte à l’homophobie, « wetbacks » en mal d’intégration – Wiseman se fait l’hagiographe du melting-pot américain.

Son documentaire a trois défauts.  Le premier est le manque d’unité : autant l’exploration d’une institution telle que la National Gallery ou l’université de Berkeley avait sa cohérence, autant celle d’un quartier n’en a pas spontanément. Le deuxième est l’angélisme : à en croire Wiseman, le multiculturalisme américain ne connaît ni angles morts ni plages d’ombre. Le dernier est la longueur : les documentaires de Wiseman ont une durée hors norme (At Berkeley excédait les quatre heures, In Jackson Heights dépasse les trois) qui se justifie quand ils nous captivent mais est rédhibitoire dans le cas inverse.

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Deadpool ★☆☆☆

Avec plus de 3,7 millions d’entrées, Deadpool comptera probablement parmi les dix meilleurs films au box-office 2016 en France (devant The Revenant et derrière… Les Tuche 2... soupirs). Un film de super-héros de plus du même acabit que Avengers, X-Men ou Spider-Man ? Ou un délire comique de la trempe des plus drolatiques comédies de Judd Apatow et consorts ?

En fait un peu des deux. Deadpool est un personnage secondaire des X-Men auquel est consacré un film entier. Il commence par une scène spectaculaire, un carambolage sur une autoroute filmé avec virtuosité. Mais, après un long flash-back expliquant comment on en est arrivé là, le film retrouve des chemins balisés : Deadpool, aidé de deux X-Men, veut libérer sa fiancée kidnappée par deux méchants très méchants.

Quant à l’humour de Deadpool parlons-en. Il n’est pas facile à comprendre. La VO va à tout à l’allure. Et je ne suis pas sûr d’avoir l’esprit suffisamment vert pour apprécier encore les blagues pipi caca.

Loin de révolutionner le film de super-héros, Deadpool confirme son évolution vers une forme moins sérieuse, moins premier degré. L’humour et l’autodérision qui affleuraient déjà mais n’étaient qu’accessoires dans les premiers films de super-héros en deviennent désormais des composantes essentielles dans Kick-Ass ou Les Gardiens de la Galaxie au point de reléguer l’intrigue au second rang. Deadpool ne fait rien d’autre.

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Saint Amour ★☆☆☆

La bande-annonce de Saint Amour ne m’avait pas mis l’eau – ni le vin – à la bouche. J’aurais dû me fier à mon premier sentiment tant ce film franchouillard ressemble à ce qu’il annonce.

Jean (Gérard Depardieu) est un vieil agriculteur, blanchi sous le harnais, qui peine à se consoler de la mort de sa femme. Son fils, Bruno (Benoît Poelvoorde), manifeste, au plus grand désespoir de son paternel, plus de goût pour picoler que pour reprendre l’exploitation familiale. Les deux compères partent faire la Route des vins dans un taxi conduit par Mike (Vincent Lacoste), parisien mythomane.

On dirait Les Valseuses version troisième âge. Comme dans le film de Bertrand Blier, Gérard Depardieu fait un tour de France, accumulant les rencontres, alcoolisées et féminines de préférence. Dans le rôle de Patrick Dewaere (paix à son âme), Benoît Poelvoorde fait toujours autant rire. En revanche, Depardieu est bien fatigué. Il peine à déplacer son quintal. La virile brutalité de ses jeunes années s’est muée en douceur pateline. Avec l’âge, Depardieu s’est « gabinisé ».

On imagine, à tort ou à raison, que le scénario, histoire des retrouvailles d’un père et d’un fils, l’a touché, lui qui porte le poids du deuil de son fils Guillaume, mort en 2008 d’une vie brûlée par les deux bouts. Délépine et Kervern – qui l’avaient déjà dirigé dans l’excellent Mammuth en 2010 – nous épargnent cet écueil. Mais leur réalisation n’en demeure pas moins bien plate, à mille lieues des délires absurdes et grolandais des premiers films des deux compères.

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