Royal Orchestra ★☆☆☆

Un orchestre symphonique constitue un fascinant objet d’étude sociologique. Étonnamment, le cinéma documentaire ne s’en est pas emparé. Si Frederick Wiseman a installé sa caméra à l’école de danse de l’Opéra de Paris (2009), avant de l’installer au Crazy Horse, à Berkeley ou à la National Gallery , l’immense documentariste américain – qui n’a jamais été aussi productif qu’à quatre-vingts ans passés – ne s’est jamais intéressé à un orchestre.

C’est bien dommage car Heddy Honigmann n’a pas son génie pour décrypter les ressorts d’une institution. Qu’est-ce qui unit les membres d’un groupe ? Quel est leur affectio societatis ? Comment une somme d’individualités produit-elle de l’action collective ? Quel est leur environnement ? Quels sont leurs défis ? Comment les relèvent-ils ? Aucune réponse à ces questions. Seulement, un album photo des tournées effectuées par le prestigieux Orchestre Royal du Concertgebouw d’Amsterdam à l’occasion de son 125e anniversaire. Buenos Aires, Johannesburg, Saint-Pétersbourg. À chaque fois, en contrepoint aux scènes glanées durant les répétitions et les concerts, des portraits d’authentiques mélomanes : un chauffeur de taxi argentin qui écoute la musique classique pour supporter sa solitude, une jeune Sud-Africaine de Soweto qui ne vit que pour la musique mais se destine à une carrière juridique (sic), un vieux rescapé du goulag stalinien et des camps hitlériens.

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Rosalie Blum ★★☆☆

Dans la famille Rappeneau, je demande le fils. Tout le monde connaît Jean-Paul Rappeneau et ses films qui dessinent, depuis cinquante ans, une filmographie aussi laconique qu’élégante : Les Mariés de l’an II (1971), Le Sauvage (1975), Cyrano de Bergerac (1990). Pas facile de faire carrière au cinéma quand son père y occupe une place si prestigieuse. Julien s’y emploie pourtant. Scénariste reconnu (Largo Winch, Cloclo, Zulu), il passe pour la première fois derrière la caméra.

Ce qui frappe dans Rosalie Blum, c’est précisément la qualité du scénario. L’histoire est successivement filmée à travers les yeux des trois principaux protagonistes : Vincent, la trentaine, étouffé par sa vieille mère, écrasé d’ennui par une vie sans surprise ; Rosalie Blum, une épicière solitaire que Vincent décide d’espionner ; Aude, la nièce de Rosalie, qui, à la demande de sa tante, se met à son tour à espionner Vincent pour découvrir ses motifs.

N’exagérons pas ! Rosalie Blum n’est pas Rashomon, le chef-d’œuvre indépassable de Kurosawa qui a inventé la narration non linéaire au cinéma. Il n’en reste pas moins un divertissement intelligent, emblématique d’un cinéma français au cordeau, bien écrit, bien filmé, bien joué (mention particulière à Sara Giraudeau dans le rôle stéréotypé de la copine frappadingue). Bon sang ne saurait mentir.

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Keeper ★★★★

Maxime et Mélanie ont quinze ans. Ils s’aiment. Mélanie tombe enceinte. Gardera ? Gardera pas ? Le titre, pas très heureux, nous met sur la piste. Et on se doute que si Mélanie avortait,le film tournerait court. Donc, même si la décision n’intervient qu’au mitan du film, elle le garde. Vous pensez que je viens de vous gâcher le suspense ? Vous vous trompez. Car la fin du film, étonnante et inéluctable, vous scotchera.

Mais n’allons pas si vite en besogne. Ou plutôt ne passons pas à côté de ce qui fait l’intérêt de ce premier film, si juste, qui soutient la comparaison avec les chefs-d’œuvre des Dardenne et de Kechiche, excusez du peu. De quoi s’agit-il ? Pas seulement de dénouer le dilemme gardera/gardera pas. Mais surtout de décrire les paradoxes de l’adolescence.

Guillaume Senez est sans cesse sur la corde raide. On tremble tout le long du film qu’il n’en tombe, en versant dans le moralisme et/ou dans le sentimentalisme. Il parvient étonnamment à éviter ces deux périls. Son ton est toujours juste. Il réussit miraculeusement à décrire un âge contradictoire. Maxime et Mélanie sont deux gamins amoureux, qui se roulent des pelles et s’écrivent des textos (admirablement bien orthographiés, seule entorse au réalisme du film) et qui s’enflamment à l’idée d’avoir un enfant. Ils n’ont évidemment pas la moindre conscience des conséquences de leur choix. Et on frémit pour eux des périls qui les guettent : la fatigue de la petite enfance, la lassitude dans le couple, le décalage avec les amis du même âge…

Cette conscience-là, ce sont leurs parents qui tentent de la leur faire acquérir. Du côté de Mélanie, une mère dont on comprend qu’elle a eu, elle aussi, un enfant très jeune. Et qui refuse à sa fille la liberté de faire, comme elle, le mauvais choix. Du côté de Maxime, deux parents, plus âgés, plus aisés, mais divorcés : un père, entraîneur de foot, qui rêve pour son fils la carrière de joueur qu’il n’a pas eue, et une mère qui porte seule l’éducation de son fils.

Vous me direz que le sujet a déjà été traité dans Juno. Et vous aurez raison. J’ai un excellent souvenir de Juno… le problème est que je n’en ai aucun souvenir ! Du coup, sauvé par mon Alzheimer, j’ai savouré Keeper comme l’un des tout meilleurs films de ce début d’année 2016.

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Les Ogres ★★★★

Quel film ! deux heures vingt-quatre ! Rien de moins ! Un film inclassable. Ni intello ni vulgaire. Mi-documentaire mi-fiction. Qui décrit une troupe de théâtre ambulant, jouant Tchekhov. Mais dont la création artistique n’est pas l’objet. Plutôt la vie. La vie de chacun des membres de la troupe. Son directeur tyrannique. Sa femme humiliée mais aimante. Sa fille en quête d’émancipation. Une ancienne maîtresse amoureuse. Un acteur qui ne parvient pas à faire le deuil de son fils. une femme qui attend un bébé.

Le paragraphe précédent vous a donné le tournis ? Il est à l’image du film. Plein de fièvre, de mouvement. Ne vous laissant pas une seconde de répit. Vous entraînant d’un personnage à l’autre, d’une histoire à l’autre.

Ce film follement énergisant est l’œuvre de Léa Fehner. Elle y raconte la vie de ses parents, qui créèrent une troupe de théâtre dans l’euphorie soixante-huitarde et continuent avec le même enthousiasme à la faire vivre. Il faut une sacrée impudeur pour déballer ainsi son linge sale, pour régler quelques comptes avec son père et sa mère, mais aussi pour leur adresser la plus belle déclaration d’amour filial qui soit.

J’avais adoré le premier film de Léa Fehner, Qu’un seul tienne et les autres suivront, vu fin 2009, au cœur de l’hiver, dans une salle parisienne qui a depuis fermé ses portes. Avec une brochette de jeunes espoirs : Reda Kateb, Pauline Étienne et Marc Barbé. Ce dernier joue un des rôles des Ogres – pas le premier ni le second car il n’y a ni héros ni personnages secondaires dans ce film profondément démocratique. Marc Barbé a une biographie à la Kerouac (muni d’un C.A.P., il exerce dix ans aux États-Unis le métier de menuisier avant de revenir en France comme traducteur de romans et de pièces de théâtre) et une gueule inoubliable. Dans Les Ogres, il est en couple avec Adèle Haenel qui crève littéralement l’écran. Avec un ventre tout rond de huit mois de grossesse et, au diapason des autres acteurs, une énergie folle.

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Midnight Special ★★★☆

Notre époque est à l’ironie. Il ne faut rien prendre au sérieux, sauf à passer pour un  barbon sentencieux. Il ne faut rien présenter sans l’agrémenter d’un trait d’humour, sauf à passer pour un pisse-vinaigre.

Le cinéma est à l’image de notre temps. Et je ne parle pas là de la comédie qui a toujours été – et qui reste – un genre cinématographique à part entière. Je parle de la présence obligée dans la quasi-totalité des films hollywoodiens d’une ironie plus ou moins appuyée. Prenez l’exemple des films de super-héros. Pas le moindre humour chez Superman (sauf son justaucorps moulant… mais je ne suis pas sûr que cet humour-là était volontaire). Alors qu’aujourd’hui, les films de super-héros deviennent de franches déconnades : Les Gardiens de la Galaxie, Kick-Ass, Deadpool

Pourquoi cette longue introduction ? Pour souligner le culot de Jeff Nichols de signer un film totalement dépourvu d’humour. On a beaucoup dit que Midnight Special ressemblait aux films des années 80, aux grands succès spielbergiens : Rencontres du troisième type, E.T. ... Par les thèmes qu’il brasse : la force des liens familiaux, l’extraterrestre bienveillant. Par le recours à des effets spéciaux bricolés, faits main. Mais, ce qui m’a le plus frappé, c’est le sérieux du film.

Un sérieux qui pourrait presque… prêter à rire. Car le scénario de Midnight Special n’est pas piqué des hannetons. Un père fuit avec son fils. Ils sont poursuivis par la police et par les adeptes d’une secte millénariste. Les premiers voient dans l’enfant, doté de pouvoirs surnaturels, une arme terrifiante ; les seconds leur sauveur.

On imagine avec horreur de quelle « new agerie » boursouflée un réalisateur moins doué que Jeff Nichols aurait pu accoucher à partir d’un scénario aussi grandiloquent. Or, le réalisateur de Mud et de Take Shelter parvient à nous faire croire à cette histoire délirante. Les premières minutes du film sont un modèle du genre, qui nous plongent instantanément dans l’intrigue. Et l’épilogue, la rencontre avec des êtres venus d’ailleurs, passage casse-gueule au possible depuis Rencontres du troisième type, 2001 et Contact (cherchez l’intrus), réussit à nous étonner et à nous émouvoir.

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The Lady in the Van ★☆☆☆

Entre 1974 et 1989, le dramaturge Alan Bennett laissa une vieille SDF et sa camionnette s’installer devant sa maison. Cette longue cohabitation lui inspirera un livre, une pièce de théâtre et aujourd’hui un film.

Maggie Smith y reprend le rôle qu’elle jouait au théâtre. La vieille comtesse douairière de Downton Abbey joue jusqu’à la caricature le rôle de Tatie Danielle : une vieille emmerdeuse, capricieuse et égoïste. Mais, comme son personnage dans Downton Abbey, celui de la vieille dame dans sa camionnette, aussi truculent soit-il, produit à la longue un effet de lassitude d’autant plus pesant qu’il constitue quasiment le seul ressort du film.

Il en est un autre qui n’est guère exploité, celui de la création littéraire avec le personnage autobiographique de Alan Bennett. La schizophrénie du romancier est mise en image par son dédoublement. On voit à l’écran deux Alan Bennett : un qui vit, l’autre qui écrit. Le premier accuse le second de faire commerce de sa vie tandis que le second reproche au premier de ne pas lui fournir un matériau plus riche. Au-delà de cette schizophrénie, c’est le statut de l’histoire vraie que l’auteur pose avec beaucoup de finesse à une époque où il n’est pas une superproduction hollywoodienne qui ne soit pas « based on a true story ». Et il y répond dès le premier carton du film : « based on a (mostly) true story ».

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A Perfect Day ★★★☆


Un jour ordinaire pour une petite bande de travailleurs humanitaires en Bosnie en 1995 : Mambrú (Benicio Del Toro excellent comme d’habitude), le chef d’équipe qui veut se ranger des voitures et rentrer à Puerto Rico épouser sa fiancée ; B (Tim Robbins dans un rôle comique jubilatoire) qui a roulé sa bosse depuis trop longtemps pour embrasser un autre style de vie ; Sophie (Mélanie Thierry la bouche la plus sexy du cinéma français), l’idéalisme des débutants chevillé au corps et Katya (Olga Kurylenko trop sophistiquée pour être tout à fait crédible) en auditrice chargée de réduire les coûts d’une mission dont la raison d’être s’est perdue au fil du temps.

Curieusement, l’humanitaire n’a guère inspiré le cinéma alors qu’il rassemble un concentré de passions humaines. En janvier dernier, Les Chevaliers blancs rappelait les dérives de l’engagement : une ONG avait inventé des orphelins au Darfour faute d’en trouver pour leur porter secours. A Perfect Day est en quelque sorte son opposé.

Rien d’extraordinaire dans le scénario du film de l’espagnol Fernando León de Aranoa (huit nominations aux derniers Goya). Juste la description d’un jour ordinaire d’une mission humanitaire dans laquelle se reconnaîtront ceux qui ont « fait » la Somalie, la Bosnie, l’Afghanistan ou le Darfour : un cadavre au fond d’un puits, la quête d’une corde pour l’en sortir, un enfant qui perd son ballon… L’humour est omniprésent pour désamorcer les tensions et se défendre contre la sauvagerie de la guerre et la bêtise des bureaucrates.

Un incontournable en master d’action humanitaire et en stage de préparation au départ chez MSF.

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No Land’s Song ★★★★

Le film à voir cette semaine est un documentaire. Un documentaire sur l’Iran dont j’ai déjà dit ici , pas plus tard que jeudi dernier, dans ma critique de Nahid, combien il nous devenait familier à force de voir des films et des documentaires à son sujet.

Sauf que No Land’s Song n’est pas seulement un documentaire de plus à ajouter à une liste qui deviendrait trop longue.

C’est un aspect particulier de la réglementation iranienne qui est ici en cause : l’interdiction faite aux femmes de chanter en solo devant des hommes. Interdiction insultante, absurde, ridicule. Insulte aux femmes, bâillonnées dans leur expression. Mais insulte aussi aux hommes qui seraient incapables de maîtriser leur désir à l’audition du chant d’une femme.

Sara Najafi, une compositrice iranienne aussi belle qu’intelligente, a décidé d’organiser un concert. Son frère, Ayat Najafi, la filme pendant deux ans, tentant de bureau en bureau d’obtenir des services du ministère de la Culture et de la Guidance islamique (sic) une autorisation constamment refusée. Cette quête don-quichottesque donne lieu à un splendide portrait de femmes. Sara Najafi d’abord. Ses sœurs de combat iraniennes ensuite, notamment ses aînées qui se remémorent avec nostalgie l’époque pré-révolutionnaire où le chant des femmes était autorisé. Et enfin Jeanne Cherhal, Elise Caron et Emel Mathlouthi qui viennent de France pour participer au concert que Sara Najafi organise.

Car il ne s’agit pas simplement de pousser la chansonnette devant un public de militants, truffé de mollahs sourcilleux. Le chant n’est pas un prétexte mais bien une finalité en soi. Et le résultat est splendide, d’un professionnalisme impeccable qui donne envie de se ruer sur la BO du film.

Deux coups de cœur pour le prix d’un. Cinématographique et musical.

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Évolution ☆☆☆☆

Certains films sont aériens, d’autres sont terrestres, d’autres encore aquatiques. Qu’ils se situent dans les cieux, sur terre ou sous les mers n’y change pas grand-chose. Si Les Ailes du désir de Wim Wenders est un film aérien, « La Nuit » de Antonioni l’est tout autant avec ses personnages donnant l’impression de surplomber la dolce vita romaine. In the Mood for Love et Le Docteur Jivago sont deux films terriblement aquatiques où les héros nagent l’un vers l’autre malgré les vents contraires.

Évolution est un film aquatique. D’abord parce qu’il se déroule sous la mer, superbement filmée, et sur les rivages désolés de l’île de Lanzarote. Ensuite parce qu’il nous prive d’oxygène. Mais aussi parce qu’il nous désoriente : qui sont ces femmes et ces enfants ? quels secrets cachent-ils ? où sont les hommes ?

Le suspense hélas dure une demi-heure à peine. Sur les traces du jeune héros, on découvre bien vite, dans les couloirs d’un hôpital sordide, les réponses à nos questions. Réponses choquantes, perturbantes mais aussi simplistes et trop fantastiques pour ne pas friser le grand-guignol.

Passé cette demi-heure, le film perd tout intérêt, s’étirant encore pendant cinquante minutes vers une conclusion qui nous restera définitivement étrangère.

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Jodorowsky’s Dune ★★★☆

« Dune is probably the greatest movie never made ». Dune est probablement le plus grand film jamais réalisé. Alejandro Jodorowsky, auréolé du succès de ses deux premiers films El Topo et La Montage sacrée, s’en était vu proposer la réalisation par Michel Seydoux. Pendant deux ans, il rassemble autour de lui les artistes les plus avant-gardistes de son époque : Moebius, Dan O’Bannon, Hans Ruedi Giger et Chris Foss. Il réussit à constituer un casting aussi prestigieux qu’hétéroclite : Keith Carradine, Mick Jagger, Orson Welles, Salvador Dalí et Amanda Lear.

Le documentaire de Frank Pavich (tourné en 2013 et qui mit trois ans à trouver le chemin des salles) raconte ce projet pharaonique et son échec faute de financement. Le sujet n’est pas nouveau. Serge Bromberg en 2009 avait exhumé L’Enfer, un projet avorté de Henri-Georges Clouzot. Keith Fulton et Louis Pepe en 2000 avaient raconté l’échec de Terry Gilliam à tourner L’Homme qui tua Don Quichotte. À chaque fois, les ingrédients sont les mêmes : un rêve fou se brise sur la réalité, faisant naître la nostalgie de ce qui aurait pu être mais qui n’est pas.

Le documentaire de Frank Pavich ne brille pas par son inventivité : il se contente paresseusement d’aligner les interviews des participants au projet, comme le ferait le premier documentaire télévisé venu. Mais il a la chance d’avoir pour héros le réalisateur franco-chilien Alejandro Jodorowsky, un génie fou de son art, avant-gardiste et visionnaire. Même si quelques brèves moments montrent que l’échec de Dune a brisé sa vie – et l’a durablement éloigné du cinéma – la jubilation qu’il manifeste à s’en remémorer les aléas est communicative.

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