L’Échappée belle ★★★☆

Il a un Alzheimer. Elle a un cancer. Ella et John Spencer sont mariés depuis près de cinquante ans et s’aiment d’un amour toujours aussi tendre. Mais la maladie les a rattrapés et les jours leur sont comptés. Plutôt que d’aller mourir à l’hôpital, ils prennent une dernière fois leur camping-car pour d’ultimes vacances en Floride.

Sujet plombant ? Sans doute. La fin de vie d’octogénaires cacochymes n’est pas un sujet gai. Il n’intéressera ni les jeunes – qui lui préfèreront des sujets plus riants – ni les vieux – qui n’ont pas envie qu’on leur rappelle leur fin prochaine. D’ailleurs L’Échappée belle, quasiment sorti des écrans au bout de quatre semaines d’exploitation, fait un bide.

Pourtant, malgré ses défauts, son manque de rythme, ses longueurs, le film de Paolo Virzi n’est pas sans intérêt. Il est interprété par deux monstres sacrés du cinéma, un couple qui n’est pas sans rappeler Spencer Tracy et Katherine Hepburn. Elle, malgré le cancer qui la mine, n’a rien perdu de sa faconde. C’est un moulin à paroles qui se lie avec chaque personne qu’elle croise, lui racontant dans la seconde la réussite de ses enfants et les qualités de son mari. Lui perd gentiment la tête, malgré quelques éclairs de lucidité – qui lui permettent par exemple de réciter des pages entières d’Hemingway ou de Joyce qu’il a longtemps enseignés ou, dans une scène hilarante, de reconnaître une ancienne élève perdue de vue depuis des décennies alors qu’il peine à se souvenir du prénom de ses propres enfants.

Ces deux octogénaires descendent tranquillement la route 1, du Massachusetts jusqu’à la Floride des Keys. Cet itinéraire est moins connu que la route 66 – qui traverse les États-Unis d’Est en Ouest et sur laquelle l’action du livre dont L’Échappée belle est adapté se déroule. Sous leurs yeux, l’Amérique de l’été 2016 ne change pas toujours pour le meilleur – Trump y mène une campagne qui s’avèrera victorieuse.

Je fais montre d’une indulgence coupable en attribuant trois étoiles à ce film qui n’en mérite pas tant. Dans le même registre, on lui préfèrera La Maison du lac et Amour, Daddy Nostalgie ou Loin d’elle. Pour autant, son thème a pour moi, ces temps-ci, une résonance personnelle qui me touche profondément.

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Taste of Cement ☆☆☆☆

Dans la capitale libanaise, un gratte-ciel en construction domine fièrement la mer. Des ouvriers s’y affairent. Ils viennent de Syrie où la guerre civile fait rage. Interdits de sortie, ils vivent dans les sous-sols de cet immeuble d’où ils suivent, depuis leur téléphone portable, les destructions qui ravagent leur pays.

Après avoir lu cette présentation, le spectateur crédule pourrait croire que Taste of Cement documente l’exil des Syriens au Liban et le drame de leurs vies brisées. Ce ne serait qu’à moitié vrai. Car ce documentaire choisit délibérément le parti pris de la poésie voire de l’onirisme pour traiter d’une réalité politique autrement prosaïque.

Il ne nous dit rien sur la situation de cette diaspora. On entend une voix off qui, sans lien avec les images qui l’accompagnent, raconte, à la première personne, les souvenirs d’un enfant (syrien ?) dont le père allait travailler sur les chantiers libanais et en revenaient imprégné de « l’odeur du ciment ».

Il ne nous la montre guère plus. La caméra, souvent embarquée sur un drone, filme en longs plans-séquences l’immeuble immense qui s’élève lentement au dessus de Beyrouth. Ces plans ne sont pas sans beauté : la verticalité du béton, l’horizontalité de la mer produisent des effets vertigineux. La bande son est saturée de bruits : bruits qui montent de la ville embouteillée, bruits des outils qui œuvrent de l’aube au crépuscule sur le chantier de construction.

Puis on plonge dans les entrailles du monstre, la nuit tombée. Les travailleurs – dont on comprend enfin qu’ils sont syriens et exilés, obligés à fuir un pays en guerre – y sont parqués. Des images, parfois saisissantes, du conflit s’intercalent avec celles, plus paisibles de la construction qui continue du building libanais.

Pendant la première demie-heure, on est hypnotisé. Pendant la deuxième, on s’endort. Les images de la guerre nous réveillent durant la dernière ; mais, faute d’être expliquées, elles ne sauvent pas le spectateur de la catatonie dans laquelle il était plongé.

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Belinda ★☆☆☆

Belinda à neuf ans est une enfant boudeuse, élevée en foyer, inséparable de sa sœur aînée.
Belinda à quinze ans est une ado épanouie, qui vit désormais avec sa mère et célèbre le baptême de son neveu.
Belinda à vingt-trois ans a retrouvé son père et est amoureuse de Thierry qu’elle va épouser à sa sortie de prison.

Marie Dumora est une documentariste/réalisatrice hors normes qui suit depuis une vingtaine d’années quelques familles de la communauté yéniche de Mulhouse. Parmi les centaines d’heures de rush, elle a isolé ceux concernant Belinda et les a montés façon Boyhood : on la voit sous nos yeux à trois âges de sa vie.

La vie n’est pas tendre pour Belinda. On comprend qu’elle a été placée en foyer avec sa sœur parce que son père était en prison et que sa mère n’était pas capable de l’élever. On comprend que Thierry, son fiancé, a lui aussi connu la prison, qu’il en est sorti et pourrait enfin se marier, mais qu’il y est retourné et que son mariage a été ajourné.

Belinda n’est pas un documentaire sur la communauté yéniche, cette population germanophone et nomade assimilée à tort aux Roms. Ce n’est pas non plus un film romançant la vie de Belinda. C’est, entre les deux, l’album photo d’une vie cabossée qui n’est pas sans rappeler l’extraordinaire Party Girl (2013) qui avait pour cadre le lumpenprolétariat d’un Grand Est sans soleil.

On peut être attendri et ému devant Belinda, sa force de caractère, sa résilience. On peut aussi être révolté devant sa vie misérable, son analphabétisme, sa tabagie, ses kilos en trop qui affadissent au fil des années les traits graciles de la jeune enfant.

J’avoue ne pas partager l’opinion des critiques dithyrambiques qui ont salué la sortie de Belinda. Sans aller jusqu’à accuser Marie Dumora de voyeurisme, je lui reproche sa candeur, sa complaisance à l’égard d’une héroïne dont la vie n’a comme seul intérêt que d’être malheureuse.

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Normandie nue ★☆☆☆

Le petit village du Mêle-sur-Sarthe s’enfonce dans la crise de la viande. Son maire (François Cluzel) voit l’occasion d’attirer l’attention de l’opinion publique quand un célèbre artiste américain (Toby Jones) lui propose de déshabiller la population sur un champ qui lui a tapé dans l’œil. Reste à convaincre les habitants.

J’ai un faible pour les films chorale. Qu’ils soient français (Les petits mouchoirs, Le Sens de la fête) ou américains (Babel, Collision), j’aime la richesse de leurs sous-intrigues, le talent du scénariste à les entrelacer, les rôles en or qu’ils offrent à leurs nombreux acteurs. C’est donc, malgré son pitch cucul, avec un a priori favorable que je suis allé voir le dernier film de Philippe Le Guay qui en avait déjà signé deux : Le Coût de la vie et Les Femmes du sixième étage.

Car si Normandie nue est organisé autour d’une intrigue principale (le maire parviendra-t-il à convaincre ses concitoyens de poser sous l’objectif du photographe américain ?), il en articule plusieurs. On y croise un Parisien en mal de verdure, hélas allergique à la campagne (François-Xavier Demaison tordant), un boucher jaloux qui refuse que sa femme se dénude au nez de ses voisins (Gregory Gadebois toujours parfait), un paysan dépressif qui ne se console pas du suicide de son père et se bat pour récupérer le champ dont il a été spolié (la grande silhouette dégingandée de Philippe Rebbot), un jeune revenu au village le temps de vendre la boutique de son père (Arthur Dupont). C’est beaucoup. C’est sans doute trop. Et c’est inégal. Par exemple les saynètes avec François-Xavier Demaison, pour hilarantes qu’elles soient, n’ont aucun lien avec l’intrigue principale.

Sans doute Philippe Le Guay parvient-il à croquer avec tendresse le monde paysan – comme il le faisait avec autant de bienveillance pour le monde des chambres de bonne parisiennes. Sans doute peut-il s’appuyer sur une distribution impeccable, au premier rang de laquelle se distingue comme d’habitude François Cluzet dont je suis un fan de la première heure et dont le jeu, aussi répétitif soit-il, ne me lasse pas. Mais cette comédie gentillette à l’issue convenue n’a pas le piquant du Sens de la fête – dont la réussite doit beaucoup aux dialogues ici bien fades. Elle n’a pas la grâce de La Famille Bélier ou l’acuité de Petit paysan qui, l’un et l’autre, avaient pour cadre la campagne française et qui, chacun dans leur registre, ont connu un succès public mérité.

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Les Heures sombres ★★★☆

Le 9 mai 1940, l’opposition retire sa confiance à Neville Chamberlain, le Premier ministre britannique. Le lendemain, Sir Winston Churchill le remplace, forme avec Attlee, Halifax et Chamberlain un cabinet d’union nationale et prononce à la Chambre un discours resté célèbre. Son programme : faire la guerre alors que les membres de son cabinet, craignant la défaite de la France et l’isolement du Royaume-Uni sont favorables à une paix séparée avec Hitler.
Les Heures sombres raconte le premier mois de son gouvernement jusqu’à l’évacuation de Dunkerque et son discours du 4 juin We shall fight on the beaches. Pendant ces vingt-cinq jours, l’optimisme de Churchill, qui n’imaginait pas une percée aussi rapide des Panzer allemands, est mis à mal et sa détermination à mener la guerre envers et contre tout souvent ébranlée.

Les critiques ont parfois été cinglantes envers ces Heures sombres. Elles ont dénoncé le chauvinisme de ce biopic construit tout entier à la gloire du Lion britannique. Elles lui ont reproché sa longueur excessive (plus de deux heures), son classicisme (une narration platement chronologique sur un rythme monotone alternant des scènes de boudoir – Churchill et sa femme remarquablement interprétée par la toujours parfaite Kristin Scott-Thomas  – et des joutes oratoires épiques – Churchill à la Chambre déclamant ses discours les plus célèbres), son héros grimé sous un maquillage écrasant qui cabotine et marmonne, son scénario sans surprise, son éclairage crépusculaire…

Elles n’avaient pas tout à fait tort. Les Heures sombres a tous ces défauts-là. Pour autant, elles ne m’ont pas dissuadé d’aller le voir. Je me suis laissé emporter par cette histoire dont je connaissais certes les grandes lignes, mais pas les détails. Je ne savais pas que Churchill avait été nommé le 10 mai contre l’avis des caciques de son parti et contre celui du roi. Je me trompais sur les termes exacts de son discours du 13 mai, croyant qu’il y promettait du sang, de la sueur et des larmes alors que l’expression exacte est « blood, toil [labeur], tears and sweat ». J’ignorais que le Cabinet de guerre avait été divisé sur l’opportunité de lancer des négociations secrètes. Je ne connaissais pas les détails de l’opération Dynamo qui permis de sortir les soldats britanniques – et français – de la nasse de Dunkerque et le rôle qui joua la garnison de Calais.

Une scène m’a ému qui pourtant, sur le papier, et quand je la raconte, sonne faux : celle où l’on voit Churchill prendre le métro (on se souvient du malheureux Balladur dans la même situation) et tester l’opinion de ses concitoyens muets de stupeur et de respect devant l’apparition de leur Premier ministre.

Vous me direz qu’on ne va pas au cinéma pour prendre des cours de rattrapage en histoire. Et vous aurez raison. Pour autant, après l’oubliable Chuchill et l’inoubliable Dunkerque, ces Heures sombres mérite sa place, honorable, dans l’histoire de cette époque et le regard qu’on porte sur elles.

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La Surface de réparation ★☆☆☆

Ancien espoir, Franck (Franck Gastambide) n’est jamais passé pro faute de talent. Mais il n’a pas quitté le FC Nantes qui l’a formé et y ai devenu l’homme à tout faire de son président (Hippolyte Girardot). Tout en gardant un œil protecteur sur les amateurs, c’est lui qui cornaque les pros, fait leurs courses, leur évite les sorties de route.

La Surface de réparation parle de football sans en montrer. On sait que les films qui lui sont consacrés sont rares et souvent mauvais, le football, le sport le plus télégénique au monde, étant paradoxalement terriblement peu cinégénique. Supporter du FC Nantes (je me souviens de la silhouette dégingandée de Maxime Bossis et des shorts en satinette de Patrice Rio), aficionado de l’OM, ultra du PSG, tu risques d’être déçu : si La Surface… parle des à-côtés du football, il les filme comme il filmerait les à-côtés de n’importe quel show biz, où des stars surpayées vivent entourées d’une faune interlope.

Fraîchement émoulu de la FEMIS, Christophe Régin signe son premier film. Il a eu la main heureuse dans le choix de ses acteurs. En confiant le rôle principal à Franck Gastambide, acteur de comédies souvent poilantes (Les Kaïra), parfois franchement ratées (Pattaya), il fait un pari audacieux mais réussi. Thomas Sotinel du Monde parle joliment de « tchao-pantinisation » pour décrire le processus par lequel un acteur de comédie célèbre choisit, la quarantaine venu, de prendre le tournant du drame (Coluche donc avec Tchao Pantin, Michel Blanc avec Monsieur Hire, Valérie Lemercier avec Vendredi soir, Kad Merad avec Je vais bien, ne t’en fais pas, Jamel Debbouze avec Indigènes, etc.).

Mais Franck Gastambide se fait voler la vedette par Alice Isaaz. C’est elle la vraie star du film dont chaque apparition aimante la pellicule. Elle joue un rôle casse-gueule : celui d’une meuf-à-footeux, à moitié pute, à moité groupie. Elle aime le contact des célébrités, leur argent facile, leur gloire éphémère ; mais elle s’y brûle les ailes. On l’avait remarqué l’automne dernier dans Espèces menacées. Elle explose dans La Surface…

Pour autant, malgré ses qualités, ce film peine à se distinguer de la masse des productions cinématographiques françaises. En dépit d’une conclusion réussie et surprenante, son scénario se traîne et connaît quelques baisses de rythme fatales. Il est à craindre qu’après une ou deux semaines en salles, concurrencé par des films mieux distribués et plus stimulants, La Surface… ne sombre dans un oubli irréversible. Ce n’est pas cette critique qui le lui évitera.

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Ex Libris ★★☆☆

À près de quatre-vingt-dix ans, Frederick Wiseman continue inlassablement à radiographier les États-Unis. Qu’il filme un hôpital psychiatrique (Titicut Follies), une université (At Berkeley) ou un musée (National Gallery), sa méthode est toujours la même. Pas de voix off, pas de sous-titres. Un tour du propriétaire qui présente l’institution dans sa complexité et selon un montage qui n’en révèlera qu’a posteriori la cohérence. Un format volontairement hors normes (Ex Libris dure plus de trois heures, At Berkeley en durait plus de quatre) qui permet d’aller au fond des choses au risque parfois de laisser sur le bord du chemin le spectateur inattentif.

Il y a dans l’œuvre de Wiseman une cohérence de la forme et du fond. La méthode qu’il utilise, exigeante et rigoureuse, convient parfaitement à la description d’un temple du savoir comme une bibliothèque ou une université. Elle l’était moins pour un cabaret (Crazy Horse) ou une salle de gym (Boxing Gym).

Son angle d’attaque est simple : il s’agit de montrer qu’une bibliothèque n’est plus un simple lieu de stockage de libres poussiéreux mais est devenue, sous l’effet notamment mais pas seulement de la révolution technologique, un carrefour des connaissances. D’ailleurs, ce qui frappe dans Ex Libris c’est qu’on n’y voit et qu’on n’y parle guère de livres : la New York Public Library passe son temps à organiser des colloques, des concerts, des rencontres, des cours pour adultes ou pour enfants… La thèse est pertinente et convaincra aussi bien les professionnels, ravis de voir leur métier décrit avec tant d’empathie, que les usagers, enthousiasmés devant tant de richesses à portée de mains ou de clics.

Il est difficile de trouver à redire à cette ode au savoir et à l’intelligence, ce panégyrique à un lieu où s’allient au plus haut point le culte des humanités, les pratiques managériales les plus modernes et le respect dû à tous les publics. Il y a toutefois dans cette description très américaine d’une institution éminemment américaine une façon de faire par trop américaine : une manière, sans y prendre garde, de promouvoir une éthique de l’excellence, du surpassement de soi totalement dépourvue d’humour et, plus grave, de modestie.

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La Prisonnière ★★★☆

On connaît de Clouzot les chefs d’œuvre en noir et blanc qu’il a réalisés pendant les années quarante et cinquante : L’Assassin habite au 21, Le Corbeau, Quai des Orfèvres, Le Salaire de la peur, Les Diaboliques
La rétrospective qui lui est consacrée permet de découvrir des œuvres moins connues. Ainsi de cette Prisonnière – sans rapport avec le cinquième tome de la Recherche – sortie en couleurs en 1968, le dernier film de sa carrière.

Ce film n’a pas grand’chose à voir avec les précédentes réalisations du maître. Celles-ci inspirés des films noirs américains, notamment de Fritz Lang, sont le témoignage d’une époque. Celui-là en est le témoignage d’une autre : les années soixante, l’expérimentation artistique, la liberté sexuelle… Loin de s’endormir sur ses lauriers et de tourner ad nauseam le même film en utilisant les mêmes recettes, Clouzot a le courage de s’aventurer dans de nouvelles voies. Cette inlassable remise en question rappelle les années Mao de Godard – telles qu’elles ont été parfaitement décrites dans Le Redoutable – ou la démarche d’un Antonioni dans Blow Up (1966) ou d’un Buñuel avec Belle de jour (1967). Il n’est pas anodin que ces films aient vu le jour à la même époque et aient exploré les mêmes thématiques.

Comme Blow up, comme Belle de jour, La Prisonnière est un film qui interroge les frontières du désir. Grand collectionneur, Clouzot imagine une fiction censée se dérouler dans le monde de l’art. Son héros Stanislas est un riche dilettante qui dirige une galerie d’art contemporain (Laurent Terzieff). Dans son appartement, il photographie des modèles qu’il dénude et qu’il soumet. Il expose dans sa galerie les réalisations de Gilbert (Bernard Fresson). La compagne de celui-ci Josée (Elisabeth Wiener) est attirée par Stanislas. Elle accepte de poser pour lui au risque de se perdre.

La Prisonnière parle de sexe. Des pulsions sexuelles qui passent d’abord par le regard.  Stanislas expose dans sa galerie des œuvres qui jouent avec notre vision : des mobiles, des trompe-l’œil, des œuvres cinétiques de Vasarely ou Soto, des peintures géométriques de Geneviève Claisse. À l’étage, le regard fou, les yeux verts magnétiques, il photographie des modèles dans son cabinet secret, encombré de peintures et de sculptures qui créent une atmosphère lourde. Il ne touche pas ses modèles. Impuissant, il jouit à travers l’œil. Il jouit aussi de la domination qu’il exerce sur elles. Au rez-de-chaussée et à l’étage, dans la sphère publique comme dans la sphère privée, c’est au fond le même homme : voyeur et dominateur.

Comme dans Cinquante nuances de Grey, une petite oie découvre le SM au contact d’un homme plus âgé et plus riche qu’elle. Les fantasmes misogynes du vieux Clouzot (il filme La Prisonnière à soixante ans passés) peuvent faire sourire ou embarrasser. Comme devant un mauvais film d’Alain Robbe Grillet, on peut ricaner de cet érotisme de romans photos. Un érotisme sulfureux que la seconde partie du film désamorce voire annule, soulignant mièvrement qu’il n’y a pas de sexe sans amour – là où la morale d’Emmanuelle, six ans plus tard, sera nettement moins conventionnelle.

Pour autant, les scènes érotiques de La Prisonnière suscitent un frisson que des réalisations plus récentes ne créent pas. De Neuf semaines et demie à Cinquante nuances… le cinéma soi-disant érotique évolue pour le pire. Il y a dans La Prisonnière une recherche esthétique et une sincérité érotique que ces superproductions, formatées pour émoustiller les couples à la Saint-Valentin, ont perdues.

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La Montagne entre nous ★☆☆☆

Alex (Kate Winslet) est photographe et se marie le lendemain. Ben (Idris Elba) est un chirurgien attendu pour une opération urgente. Ils sont tous deux bloqués dans l’Idaho et décide d’affréter un bimoteur. Hélas, l’avion s’écrase dans des montages enneigées.

La Montagne entre nous tente de croiser deux genres : le survival movie (nos deux héros survivront-ils au froid et à la faim ?) et la romance (finiront-ils par tomber amoureux ?). Toute ressemblance ne serait pas entièrement fortuite avec l’oubliable Six jours et sept nuits (1998) où Harrisson Ford – qui n’en avait déjà plus l’âge – et Anne Heche – dont la qualité du jeu se réduisait à son T-short mouillé – s’échouaient sur une île déserte, bravaient mille morts avant de fondre dans les bras l’un de l’autre,

Pour autant, malgré sa conclusion attendue et son épilogue inutile, La Montagne entre nous n’est pas un navet. Le charisme de ses deux héros le lui épargne de justesse. Kate Winslet, qui acquit à vingt-deux ans à peine une gloire intergalactique avec Titanic, a survécu à cet écrasant succès. Elle a fait carrière en jouant les rôles-titres de films aussi marquants que Eternal Sunshine of a spotless mind, The Reader ou Les Noces rebelles. Elle démontre ici qu’elle est aussi à l’aise sur un glacier que sur un iceberg.
La renommée d’Idris Elba est plus récente. Repéré dans la série The Wire, ce Britannique tout en muscles fait son trou. Son nom circule avec insistance pour remplacer Daniel Craig dans le rôle de James Bond. Certains s’en insurgent déjà n’imaginant pas un 007 noir. Son rôle dans La Montagne entre nous, où la couleur de peau du personnage importe peu, est un argument convaincant au soutien de sa candidature à la plus célèbre franchise du monde.

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Le Brio ★☆☆☆

Sur l’affiche deux personnes se font face. Alliés ? Ou ennemis ? D’un côté Neïla Salah (Camélia Jordana starlette de la chanson – La nouvelle star – passée au cinéma) : une jeune beurette de banlieue fait sa rentrée en fac de droit à Assas. De l’autre Pierre Mazard (Daniel Auteuil toujours aussi cauteleux) : un vieux cacique cravaté et raciste l’attaque frontalement pour son retard, son langage et sa tenue vestimentaire avant d’être obligé par le président de l’université de la préparer au concours d’éloquence pour faire pièce aux critiques qui le ciblent sur les réseaux sociaux.

J’ai hésité près de deux mois à aller voir Le Brio. Les conseils de quelques amis, son succès insolent au box office (où il s’achemine doucement vers les deux millions d’entrées) ont fini par me convaincre. Et je serais définitivement malhonnête si je refusais d’admettre que je n’avais pas été touché par cette histoire, par ses personnages, par sa conclusion surprenante – là où j’attendais inévitablement le succès triomphal de Neïla en finale du concours.

Pour autant, comment ne pas exprimer des réticences devant tant de caricatures et de simplifications ? À commencer par cette affiche. La photo est prise dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne – alors que l’action est censée se dérouler rue d’Assas à Paris II – et Neïla Salah arbore fièrement un code civil – alors que Pierre Mazard enseigne l’histoire du droit.

Neïla, le cheveu noir, la langue bien pendue, une mère célibattante, une grand-mère débordante d’amour (on retrouve les trois générations de L’Art de perdre, l’extraordinaire roman d’Alice Zeniter), habite un HLM à Créteil. Pierre Mazard constitue son parfait opposé : un mandarin de la faculté, caparaçonné dans son costume-cravate, emmuré dans ses certitudes, qui dîne seul dans un bistro du Quartier latin et vit rue Malebranche.

Comme de bien entendu, nos deux héros, si différents, vont commencer par se détester. Comme de bien entendu, ils vont finir par s’adorer. Ce schéma a déjà fait ses preuves : La Grande vadrouille, L’Arme fatale, Intouchables… Le film déroule sagement toutes les étapes de cette histoire cousue de fil blanc, l’égrenant de quelques préceptes simplistes : pour réussir, il faut se tenir droit, bien articuler et soigner ses apparences.
Sous des abords politiquement correct (acceptons les autres et leurs différences), il charrie en fait un conservatisme sans âge (l’intégration suppose la soumission aux règles de la majorité).

À ce film formaté, concocté pour les dimanches soirs de France 2, préférez sans hésiter l’un des tous meilleurs documentaires de l’année passée, À voix haute, qui suit les candidats du concours Eloquentia et leurs coachs.

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