A Beautiful Day ★☆☆☆

Joe est un tueur à gages. Un sénateur le recrute pour retrouver sa fille et se débarrasser des pédophiles qui l’ont kidnappée.

Ne vous laissez pas abuser par le titre gentillet de ce thriller esthétisant – qui s’intitule dans sa version originale You were never really here que les distributeurs français ont dû estimer imprononçable par un spectateur de Charente-maritime. Fiez vous plutôt au regard fou de Joaquin Phoenix, qui n’a pas volé son prix d’interprétation masculine à Cannes et au marteau qu’il agite fiévreusement.

L’affiche évoque « le Taxi driver du 21ème siècle ». La comparaison n’est pas usurpée. Comme dans le film de Scorsese, Lynne Ramsay – l’auteur du chef d’œuvre We need to talk about Kevin – donne le premier rôle à un vétéran brutal, solitaire et névrosé qui trouvera sa rédemption en secourant une gamine. On se souvient de la coupe iroquois de Robert de Niro ; on n’oubliera pas de sitôt le corps massif de Joaquin Phoenix, couturé de cicatrices.

Mais le bât blesse quand cette comparaison tourne à la répétition.
Une comparaison d’autant plus déplaisante que je dois avouer, le rouge au front, ne pas tenir Taxi driver pour un chef d’œuvre.
J’ai fort logiquement trouvé à la copie les mêmes défauts qu’à l’original. Un héros trop sombre dont la personnalité ne me touche pas. Un scénario trop simpliste – qui, comble du paradoxe, s’est vu décerner un prix à Cannes faute sans doute pour les jurys de s’accorder pour lui décerner la Palme d’or. Une esthétique trop stylisée qui, sous couvert de dénoncer la violence, la filme avec une complaisance malsaine.

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La Bombe et nous ★☆☆☆

La Bombe et nous est un documentaire qui ne cache pas ses partis-pris. Son titre inutilement racoleur et son affiche l’annoncent sans fards : la bombe atomique constitue la principale menace à « notre » monde, une menace d’autant plus dangereuse qu’elle reste cachée.

Pourtant l’histoire de la bombe atomique contient suffisamment d’enjeux dramatiques et politiques pour mériter une grande fresque façon Apocalypse (un titre qui, au demeurant, lui conviendrait mieux qu’aux deux guerres mondiales).

Le documentaire de Xavier-Marie Bonnot souffre de son approche partisane et de ses moyens limités. Le réalisateur a certes rassemblé des archives impressionnantes. Mais il les expose sans rigueur, passant des essais français dans le Sahara au « Projet Manhattan » pour revenir au 6 août 1945 et aux témoignages émouvants des hibakusha, les survivants de l’explosion d’Hiroshima.

L’histoire de la bombe atomique aurait mérité une présentation plus structurée. Son invention d’abord au milieu de la Seconde guerre mondiale, sous l’aiguillon de la menace nazie. Ses deux premières utilisations non pas contre Hitler mais contre Hiro Hito et la question, toujours lancinante, de leur pertinence stratégique. L’acquisition de sa technologie par l’URSS qui ouvre l’âge de la destruction mutuelle assurée. La crise des missiles de Cuba en 1962 et la périlleuse acquisition par les deux Supergrands des règles de l’équilibre de la terreur. La doctrine nucléaire française et chinoise de la dissuasion du faible au fort. La constitution d’un « club nucléaire » en 1968 constitué des seuls États dotés qui interdit aux États non dotés de franchir le seuil nucléaire et le contrôle des armements dans les années 1970-80 (les accords SALT, START…). La reconnaissance internationale des mouvements anti-nucléaires : Pugwash puis ICAN, prix Nobel de la paix respectivement en 1995 et en 2017.

Soixante-dix minutes sont bien courtes pour présenter cette riche histoire. Et pour le faire avec objectivité. D’autant que la parole n’est guère donnée qu’à des anti-nucléaires – à la notable exception de Hubert Védrine dont le réalisme fait souvent mouche. Le documentaire de Xavier-Marie Bonnot n’aurait pas dû passer en salle. D’ailleurs, sorti le 1er novembre il n’a guère été diffusé que dans une seule salle confidentielle de la montagne sainte-Geneviève dont il a disparu, dès la seconde semaine, de la programmation après une ultime séance-débat hier soir.

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En attendant les hirondelles ★☆☆☆

Trois histoires dans l’Algérie contemporaine. En commun dénominateur : la lâcheté humaine. Un riche homme d’affaires assiste sans réagir au tabassage d’un inconnu. Une jeune femme retrouve un amour de jeunesse la veille de son mariage. Un neurologue est accusé d’avoir participé à un viol collectif durant les années de guerre civile.

Karim Moussaoui s’était fait connaître en 2015 par un moyen-métrage minimaliste Les Jours d’avant qui racontait l’amour impossible de deux jeunes gens dans l’Algérie des années 90. Il passe au long s’en changer sa façon de faire. Et c’est bien là le problème.

Certes, les trois (ou quatre) histoires que compte son premier long-métrage ont la même délicatesse que celle racontée dans Les Jours d’avant. Par petites touches, un portrait de l’Algérie contemporaine se dessine. Une Algérie filmée, à rebours de l’image de carte postale qu’on en a depuis Camus, sous un soleil froid, où les protagonistes grelottent dans des manteaux trop fins. Une Algérie prisonnière du passé. Du passé collectif de la guerre civile dont les blessures sont loin d’être refermées. Et du passé individuel lesté des petites lâchetés auxquelles oblige un système corrompu fondé sur le clientélisme, le respect hypocrite des traditions et le conformisme. Une Algérie irrespirable où l’on attend ces hirondelles qui annoncent l’arrivée du printemps (arabe).

Mais le sujet aurait mérité un traitement plus habile que celui de ces trois histoires maladroitement juxtaposées. Je ne goûte guère les films à sketches au cinéma ou les nouvelles en littérature. J’ai déjà eu l’occasion de le dire dans ma critique, mitigée, du film américain Certaines femmes sorti en début d’année et pourtant accueilli par une critique élogieuse. Raconter trois courtes histoires, c’est en reconnaître implicitement mais nécessairement la modestie, puisqu’on ne consacrera à chacune qu’une dizaine de minutes. C’est placer un chronomètre au cœur du film (« la première est finie ; plus que deux. La deuxième s’achève ; plus qu’une »). C’est surtout conduire à des palmarès inconscients : ici c’est la première qui pêche par son insignifiance et la troisième qui est de loin la plus émouvante.

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Jeune femme ★★☆☆

Paula a trente-et-un ans. Ou vingt-neuf. Ça dépend. Elle se retrouve à la rue après une rupture traumatisante avec pour seul bagage le chat de son ex-copain, une cicatrice au front et un manteau rouge volé à l’hôpital.

Caméra d’or au dernier Festival de Cannes, Jeune femme  révèle une actrice hors pair. De tous les plans, la rousse Laetitia Dosch promène sa grande silhouette dégingandée dans un Paris pluvieux avec une grâce et une fragilité qui la rendent immédiatement attachante. Elle pleure, elle rit, elle crie, elle danse… Tour à tour forte et fragile, volcanique et éteinte, sophistiquée et naturelle, solaire et lunaire, elle démontre, d’un plan sur l’autre, une étonnante richesse de jeu.

Jeune femme croque une héroïne de notre temps. Comme Cléo de 5 à 7 en 1962, l’unité de temps en moins. Une femme en galère dans un Paris qui ne lui est pas spontanément accueillant – et qu’elle dit détester même si on l’imagine mal vivre ailleurs. Une femme en galère amoureuse mise à la porte par l’homme qu’elle a aimé pendant plus de dix ans et qui rencontre tour à tour une lesbienne qui aimerait la glisser sous sa couette (Léonie Simaga qui fut mon étudiante à Sciences Po avant d’entrer à la Comédie-française) et un vigile prêt à la prendre sous son aile protectrice. Une femme en galère professionnelle qui trouve non sans mal un CDI dans le « bar à culottes » (sic) d’un centre commercial anonyme (Italie 21 à 500m de chez moi) et un boulot de fille au pair chez une bourgeoise faussement sympathique (Erika Sainte remarquée dans Baron Noir).

Tant les critiques que les spectateurs réservent depuis dix jours un accueil enthousiaste à ce premier film. J’aurais aimé partager une telle euphorie. Hélas, j’ai quelques réserves. Sans rien trouver à redire au jeu (d)étonnant de Laetitia Dosch, il ne m’a pas fait vibrer ; il ne m’a pas touché. Le personnage de Paula m’a semblé trop hystérique, trop indécis, trop incohérent, trop tout. Suis-je déjà trop vieux pour comprendre les émois des jeunes femmes de notre temps ? Quant au scénario de Léonor Séraille, si j’ai aimé sa conclusion, ouverte, j’ai trouvé qu’il cédait à une certaine facilité, en accumulant les rencontres à la va-comme-je-te-pousse au risque de réduire les personnages secondaires à des silhouettes.

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Silentium ★★☆☆

Les Bénédictines de Habstahl dans le Jura souabe ne sont plus que quatre. Sobo Swobodnik filme leur quotidien.

Amateur de blockbuster assourdissant, de twist renversant, de motion capture hypnotisante, passe ton chemin ! Ce documentaire contemplatif n’est pas pour toi !

On y voit quatre femmes – et un homme – dans un couvent. La règle de Saint Benoît, Ora et labora, s’y applique avec rigueur. Les temps de prière, de travail, de détente, se succèdent selon une séquence inflexible. La caméra filme une sœur qui coud, une autre qui prépare les repas, tandis que la supérieure, sœur Kornelia, qui pianote sur son ordinateur avec une étonnante aisance, est en charge des relations avec le monde extérieur.

Le documentariste, comme c’est la règle désormais, adopte une position strictement observatrice. Il filme la vie des moniales sans nous donner d’autres informations que celles que la caméra capte. On comprend que le monastère a bien changé depuis sa fondation au début du treizième siècle. L’aînée raconte qu’il comptait encore cinquante-neuf sœurs au lendemain de la Seconde guerre mondiale. La plupart sont mortes, d’autres sont parties, d’autres encore ont été renvoyées. On comprend aussi que le monastère tente d’élargir ses revenus en ouvrant ses portes à des visiteurs accueillis pour une visite de quelques heures ou un séjour de quelques jours. On n’en saura pas plus. Restent quatre femmes bien âgées dont on imagine la fin prochaine. Qui prendra leur suite ? La question est posée ; mais nulle réponse ne lui est donnée.

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Les Conquérantes ★★★☆

Nora vit dans le canton d’Appenzell, dans la Suisse rurale. Sa vie n’est pas malheureuse, entre un mari qu’elle aime, deux garçons qu’elle bichonne et un beau-père qu’elle supporte tant bien que mal. L’approche d’une votation sur le droit de vote des femmes lui fera progressivement prendre conscience de l’ordre patriarcal auquel elle est soumise.

Les Suissesses ont obtenu le droit de vote en… 1971 seulement. Le sujet méritait un film, double seventies des Suffragettes qui traitait, avec Carey Mullingan, Helena Bonham Carter et Meryl Streep de la douloureuse reconnaissance du droit de vote des femmes au Royaume-Uni soixante ans plus tôt.

Sans doute Les Conquérantes n’est-il pas dépourvu de manichéisme ni de bons sentiments. Tous les personnages sont caricaturaux, depuis l’héroïne Nora qui troque sa jupe sage et couvrante pour des jeans en pattes d’eph, ses sœurs en féminisme qui découvrent avec une joie honteuse les secrets de leur anatomie, les hommes qui l’entourent qui constituent une palette représentative des réactions que suscite son activisme révolutionnaire.

Sans doute aussi le scénario est-il largement prévisible qui raconte une histoire dont l’issue nous est par avance connue (le Oui l’emportera par 65.7 % des votants – exclusivement masculins – le 7 février 1971). Évolution prévisible de Nora qui ne pousse pas l’esprit de rébellion jusqu’à la rupture. Évolution prévisible des secondes rôles : la belle-sœur qui souffre en silence des violences de son mari, la vielle féministe qui rejoue en 1971 la votation perdue de 1959, la belle Italienne qui incarne à elle seule la condition doublement minoritaire d’immigrée et de femme, etc.

Mais ne boudons pas notre plaisir. Et quand bien même trois étoiles sont bien payées pour ce film qui n’est pas de la trempe de ceux auxquels je les ai décernés récemment, accordons-les lui bien volontiers pour le plaisir qu’on a pris à sa vision.

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Mise à mort du cerf sacré ★★★☆

Steven (Colin Farrell) est cardiologue. Anna (Nicole Kidman) son épouse ophtalmologue. Ils forment un couple parfait avec leurs deux parfaits enfants, Kim, quatorze ans et Bob douze.
Mais leur vie se dérègle quand une mystérieuse malédiction les frappe lancée par Martin, un adolescent d’un milieu plus modeste dont le père est décédé lors d’une opération dirigée par Steven.

Regardez attentivement cette affiche. Qu’y voit-on ? Une chambre d’hôpital aux murs blancs qui semblent s’élever à l’infini. Elle est meublée de deux lits vides. Face à eux, un homme immobile dont on devine à peine les traits. Que n’y voit-on pas ? Les noms des deux stars hollywoodiennes qui tiennent le haut de l’affiche – ou, précisément, qui ne le tiennent pas : Nicole Kidman et Colin Farrell, excusez du peu. Ce parti-pris illustre bien l’ambition folle du réalisateur Yorgos Lanthimos : vendre son film non pas sur l’identité de ses deux stars mais sur celui de son thème profondément angoissant : le désarroi d’un père face à la souffrance de ses deux enfants.

On avait déjà remarqué ce jeune réalisateur grec originaire d’un pays dont le cinéma ne s’exporte guère. Canine et Alps étaient deux réalisation déroutantes. Après avoir franchi l’Atlantique, Lanthimos a signé The Lobster, un film tout aussi déroutant dont l’action se déroule dans un futur doucement totalitaire qui force les veufs et les célibataires à se marier sous peine d’être transformés dans l’animal de leur choix.

Son film suivant, qui a déchiré la Croisette cette année, n’est pas moins troublant que les précédents. Il donne dans sa première moitié l’illusion d’être ordinaire. On y voit un père, une mère, deux enfants, dans une banlieue américaine semblable à celles qu’on a déjà vues mille fois. Sauf qu’un malaise persistant s’instille. À quoi est-il dû ? Difficile à dire. À certaines paroles échangées, telle cette mention des premières règles de Kim ? Aux pratiques sexuelles de Steven et Anna ? Ou à la relation (amicale ? filiale ? sexuelle ?) entre Steven et Martin dont on ne comprend pas la raison d’être.

Il n’est pas question d’une famille qui cache un lourd secret. Lanthinos est beaucoup plus subtil, qui ne construit pas son film autour d’un ressort si convenu. Non. Le malaise est plus diffus et sa solution moins évidente. C’est l’objet de la seconde partie du film. Un après l’autre, les deux enfants sont frappés de paralysie. Les médecins n’en comprennent pas la cause. Martin lancera son anathème et mettra entre les mains de Steven un pacte faustien.

Je n’en dirai pas plus. Et pas plus n’évoquerai-je la façon, macabre et risible à la fois, dont Steven s’en déliera. J’ai parfois eu l’impression d’une supercherie, macabre, dégoûtante, ridicule. Certains spectateurs ont partagé cette opinion et ont quitté bruyamment la salle. J’ai été fasciné par la bande-son à la fois majestueuse et terrifiante. Je ne sais pas si je garderai un bon souvenir de ce film qui m’a perturbé et parfois déplu. Mais il laissera en moi une marque profonde.

La bande-annonce

Borg/McEnroe ★★★☆

En 1980, Björn Borg, âgé de vingt-quatre ans à peine, est déjà au sommet de sa gloire. Vainqueur à quatre reprise du tournoi  de Wimbledon, il remet une cinquième fois son titre en jeu. John McEnroe, avec son jeu de service-volée et ses facéties de mauvais garçon, pourrait remettre en cause sa suprématie.

Le cinéma a toujours peiné à filmer le sport de haut niveau. Certes des films ont été tournés autour d’un stade de football (À nous la victoire, Joue-là comme Beckham, Goal!, Looking for Eric), d’un circuit de formule 1 (Rush), des routes en lacets du Tour de France (The Program). Mais aucun n’est un chef d’œuvre. Idem pour le tennis où je ne peux guère citer que le très oubliable La plus belle victoire que ne réussit pas à sauver le coup droit de Kirsten Dunst.

Aussi c’était une sacrée gageure pour le réalisateur danois Janus Metz (auteur de l’excellentissime Armadillo) de faire revivre les légendes du tennis des années 80.

Cette époque a pour moi le goût des madeleines proustiennes. En 1980, j’avais neuf ans. Et je rejouais avec une raquette et une balle contre le mur du garage les matchs les plus exaltants de Roland Garros et de Wimbledon. Jimmy Connors, Vitas Gerulaitis, Roscoe Tanner étaient mes idoles. Mais mon Dieu avait pour nom Borg. J’étais fasciné par sa grâce féline. Par son patient jeu de fond de cours. Par la maîtrise absolue de ses émotions. Et par son invincibilité. J’avais neuf ans et j’y étais résolu : quand je serai grand j’aurai les cheveux longs, un serre-tête en éponge… et je serai numéro 1 au classement ATP. La vie en a décidé autrement…

Reste pour moi cette vénération enfantine pour le dieu suédois. Je l’ai retrouvé sous les traits de l’acteur (islandais) Sverrir Gunadson : même beauté, même grâce, même détermination inébranlable. En revanche la star américaine Shia LeBoeuf déçoit dans son interprétation brouillonne de John McEnroe. Décidément des deux héros, le meilleur, sur les cours comme sur l’écran, c’est Borg.

La bande-annonce

Carré 35 ★★★☆

Eric Caravaca mène l’enquête auprès de ses proches sur sa sœur aînée, née en 1960 au Maroc, morte trois ans plus tard seulement, dont l’existence lui a été cachée toute son enfance et dont sa mère a détruit le souvenir.

Connaissez-vous Eric Caravaca ? Pas une star mais un de mes acteurs préférés dont le jeu discret, la présence silencieuse touchent juste à chaque coup. Il a été révélé par C’est quoi la vie ? qui lui valut le César du meilleur espoir masculin en 2000. Il est consacré par La Chambre des officiers dont il jouait le rôle principal d’une gueule cassée par la Première guerre mondiale. Ces deux films étaient réalisés par François Dupeyron auquel il dédicace ce documentaire autobiographique.

Sa famille en est le sujet. Plus précisément le lourd secret de famille qu’elle cache. Quel est-il ? Il s’agit d’une sœur, morte au berceau avant la naissance de ses deux frères cadets, enterrée au Carré 35 du cimetière français de Casablanca. Son existence n’est pas l’enjeu du film. Elle est évoquée dans la bande annonce et posée comme point de départ dès les premières images du film que Eric Caravaca lui-même commente de sa belle voix grave.

Le suspens est ailleurs. Dans le secret qui entoure sa courte vie et sa mort brutale. Quels en sont les causes ? On ne saura pas la part de mise en scène dans la réalisation d’Eric Caravaca. A-t-il demandé à ses parents de rejouer des confessions déjà données ? Ou les a-t-il débusquées en direct derrière l’œil inquisiteur de sa caméra ? Toujours est-il qu’il mène l’enquête, sans brutalité, sans lancer de vindicte. « Qui était ma sœur ? De quoi est-elle morte ? » Sa mère esquive. Son père, sur le seuil de la mort, qu’un cancer qu’on devine a laissé chauve, lui dit la vérité. Eric Caravaca la pressentait. Il nous l’avait laissé deviner à demi-mot.

La vie de Christine, cette sœur méconnue, résonne avec la Grande histoire. Celle de la décolonisation. Les Caravaca sont des Espagnols installés au Maroc depuis une génération que l’indépendance du royaume chérifien conduira à l’exil, en Algérie d’abord, en France ensuite après un court retour au Maroc. Ils ont fait le deuil de leur fille avec autant de brutalité que celui de leur vie sur l’autre rive de la Méditerranée. Ils ont tu sa mort comme la France refusait alors de regarder en face la réalité des guerres de décolonisation que le réalisateur nous montre sans fard à travers quelques archives d’une rare violence.

Son documentaire introspectif trouve le ton juste. Il a l’élégance de sa courte durée, refusant d’en rajouter là où la concision s’impose. Il évite les pièges symétriques de l’absolution et de la vindicte. Eric Caravaca refuse d’accuser sa mère mais cherche simplement à la comprendre. Il remet à sa juste place la mémoire face à l’oubli. Il a touché chez moi la corde particulièrement sensible du secret de famille auquel je veux depuis longtemps consacrer sinon un documentaire aussi réussi que celui d’Eric Caravaca du moins un roman autobiographique pour solde de tout compte.

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D’après une histoire vraie ☆☆☆☆

Delphine vient d’écrire un roman autobiographique dont le succès l’écrase. En panne d’inspiration, elle est tétanisée devant la page blanche alors que ses fans s’impatientent. C’est alors qu’elle rencontre Élisabeth qui s’immisce peu à peu dans sa vie au point d’en prendre la direction.

J’avais adoré le livre de Delphine de Vigan. J’attendais beaucoup du film de Roman Polanski. J’ai été cruellement déçu. Déception d’autant plus forte que mes attentes étaient fortes.

Pourtant l’auteur de Rosemarys’ baby et de Possession ne semblait a priori pas le moins bien placé pour adapter cette histoire. Hélas il se plante dans les grandes largeurs.

D’abord dans le choix de ses actrices. Qu’il s’entête à faire jouer Emmanuelle Seigner, sa compagne, sa muse, est une chose. Mais qu’il lui confie le rôle principal de Delphine est un contre-sens majeur. Elle aurait dû jouer Élisabeth et Eva Green Delphine. Et non l’inverse. Emmanuelle Seigner, qui distille un charme vénéneux, aurait été parfaite dans le rôle de la perverse Élisabeth. Elle fait en revanche une calamiteuse Delphine, censée être une innocente victime. Symétriquement, Eva Green prend le parti d’un jeu outré à la diction ampoulée pour jouer cette mystérieuse manipulatrice. Une catastrophe.

Ensuite dans l’adaptation du livre de Delphine de Vigan. Il reposait, jusqu’à son magistral point final, sur une ambiguïté : Élisabeth était-elle bien réelle ou le produit du cerveau malade de Delphine ? La pellicule cinématographique ne peut nourrir une telle ambiguïté – même si Sixième sens a montré qu’on peut construire un film sur une illusion. De la première à la dernière scène, Élisabeth est bien visible et Polanski n’essaie même pas de nous laisser douter qu’elle n’existe que dans le cerveau de Delphine.

Enfin et surtout le roman de Delphine de Vigan était une réflexion d’une étonnante maîtrise sur le métier d’écrivain doublée d’une confession d’une troublante sincérité. L’auteure avait en effet connu un immense succès pour son précédent roman Rien ne s’oppose à la nuit en 2011. Dans son « roman » suivant, publié quatre ans plus tard, elle confesse, à la première personne, ses difficultés à s’en relever. D’abord, le choc frontal du succès. Ensuite l’angoisse de la page blanche. Toute cette dimension autobiographique est perdue dans le film qui se focalise sur le couple Delphine-Élisabeth et réduit leur face-à-face aux clichés du film d’horreur dans une maison isolée à la campagne.

Bref de deux choses l’une. Si vous avez lu le livre de Delphine de Vigan ne faites pas la même erreur que moi et n’allez pas voir son adaptation qui vous décevra fatalement. Si vous ne l’avez pas lu, courrez l’acheter.

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