Numéro Une ★☆☆☆

Brillante polytechnicienne du corps des Mines, Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos) siège au comité exécutif de Théores, un géant de l’énergie. Un réseau de femmes aussi influent que discret la contacte en marge du Women’s Forum de Deauville pour prendre la tête d’Anthéa, une entreprise du CAC 40. Peu sûre d’elle, mais flattée de la proposition qui lui est faite, Emmanuelle hésite à s’engager. D’autant que face à elle, l’influent Jean Beaumel (Richard Berry) est prêt à tout pour pousser la candidature de son poulain. Un homme évidemment.

Numéro Une est un film à thèses. Depuis son titre avec ce E majuscule en rouge mat. Depuis son affiche où l’on voit Emmanuelle Devos, impeccable en tailleur pantalon, entourée d’hommes, sur les portraits qui ornent les murs et en face d’elle, anonymes et menaçants. Tonie Marshall – la seule femme à ce jour à avoir obtenu le César du meilleur réalisateur – ne s’en cache pas : elle a voulu faire un film sur « la difficulté des femmes à accéder à des postes importants ».

Tonie Marshall avait le projet d’en faire une série. Numéro Une en porte les traces, qui compte trop de rebondissements, d’intrigues secondaires que ses deux heures ne suffisent pas à développer. On aurait aimé avoir plus de respiration pour partager la vie d’Emmanuelle Blachey, ses espoirs et ses déceptions. Borgen, Baron Noir et même L’État de Grace (mini-série française injustement oubliée pour avoir eu le tort en 2006 de prédire l’élection d’une femme à la présidence de la République) ont démontré qu’on pouvait efficacement décrire les arcanes du pouvoir à condition de s’en laisser le temps.

Comprimé dans un corset trop étroit, Numéro Une a les défauts qu’on reproche aux premiers épisodes de ces séries, avant que, le temps passant, on se familiarise avec leurs personnages et leurs situations. Tout y sonne faux. Ce cénacle de femmes complotistes dévoué corps et âme à leur candidate. Ces hommes veules. Ces cocktails de l’Arop où se décide la liste des PDG du CAC 40. Ces palais élyséens au protocole empesé. Tout sonne faux sauf Emmanuelle Devos parfaite de bout en bout.

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L’Atelier ★★★☆

Sous le soleil estival de La Ciotat, Olivia (Marina Foïs) anime un atelier d’écriture avec quelques jeunes de la ville. Ils entreprennent l’écriture d’un polar qui puise son inspiration dans son passé industriel. Parmi eux Antoine se singularise vite. Solitaire, mutique, il manifeste un tempérament violent qui inquiète Olivia autant qu’il la séduit.

Jetez un œil à la bande annonce de L’Atelier. Vous a-t-elle plu ? Alors allez voir le dernier film de Laurent Cantet qui lui est très fidèle. Vous a-t-elle déplu ? Alors n’insistez pas.

Une Palme d’Or peut tuer un réalisateur. Laurent Cantet l’a décrochée en 2008 avec Entre les murs. Je sais les débats que ce film a suscités. Je le considère néanmoins, sur la forme comme sur le fond, comme un chef d’œuvre. Changeant complètement de registre, le réalisateur est allé tourné quatre ans plus tard au Canada l’adaptation d’un roman de Joyce Carol Oates. Succès critique mais échec commercial. Après une escale à Cuba (Escale à Ithaque) en 2014, Cantet revient à des régions et des sujets plus familiers : comme François Bégaudeau dans Entre les murs, Marina Foïs – qu’on avait rarement vue aussi juste dans un rôle où on ne lui demande pas de faire rire – est en position de transmettre à des adolescents un savoir.

C’est d’ailleurs les scènes de groupe tournées avec ces sept jeunes qui constituent le point faible du film. Leur spontanéité est trop artificielle, leurs progrès trop rapides, leurs productions trop achevées, leurs caractères trop stéréotypés.

C’est quand le film se focalise sur le duo Olivia-Antoine qu’il est le plus convaincant. Antoine a la beauté du diable. C’est un adolescent sans histoire qui vit dans un appartement avec deux parents aimants et une petite sœur. Comme les ados de son âge, il a des amis et joue sur sa console vidéo. Mais Antoine a plus de profondeur qu’il n’en a l’air. Pour tromper son ennui, il nage dans les calanques, se muscle et regarde les appels au crime d’un nazillon provençal sur Internet. Au XIXème siècle, on aurait dit qu’il a le spleen ; au XXIème, on dira qu’il a la haine. Mais c’est peut-être plus un personnage du siècle dernier qu’Antoine évoque : Meursault qui tue gratuitement, sans motif, un Arabe anonyme sur la plage d’Alger parce que sa mère est morte l’avant-veille et qu’il a le soleil dans les yeux.

Laurent Cantet aurait pu forcer le trait et dévoiler, derrière l’apparente normalité de l’adolescent boudeur, un monstre de noirceur. Il ne tombe pas dans ce piège. J’en ai déjà trop dit sur un dénouement qui aurait gagné à être plus resserré – le film dure quinze minutes de trop – mais qui brille par sa subtilité.

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La Planète des singes – Suprématie ★☆☆☆

Caesar, le chef des singes, décide de lancer une vendetta personnelle contre le colonel McCullough qui a tué sa femme et sa fille.

Mon résumé est bien court ? C’est que le scénario de ce troisième volet du reboot de l’indépassable chef d’œuvre de 1968 avec Charlton Heston est indigent.

Mais revenons un instant en arrière.
En 1963 le Français Pierre Boulle écrit un bref roman de 270 pages qui devient immédiatement un best-seller. Les droits sont achetés par Hollywood qui le porte à l’écran en 1968. Le film est un succès mondial. Sa scène finale – qui ne figurait pas dans le livre – est restée dans toutes les mémoires. Des suites, de plus en plus médiocres, sont tournées en 1970, 1971, 1972 et 1973. En 2001, Tim Burton en refait l’adaptation. Il est de bon ton d’en dire du mal. La Planète des singes serait un accident de parcours dans la filmographie éblouissante du grand réalisateur. Pourtant, il n’est pas si mauvais. Sa scène finale, sans égaler celle de 1968, n’est pas sotte.
En 2011, Hollywood décide de redémarrer (« rebooter ») la franchise. Trois films sont prévus qui raconteront comment les Singes sont devenus les maîtres de la Terre. Leur titre a manifestement plongé dans la confusion la plus absolue leurs traducteurs français. Rise of the Planet of the Apes a été traduit La Planète des Singes : Les Origines. Dawn of the Planet of the Apes devient L’Affrontement. Et le troisième opus, War of the Planet of the Apes est traduit Suprématie. J’avoue un certain désarroi. Voire un léger agacement.

Mais le plus grave n’est pas là. La Planète des singes repose sur un mécanisme simple et formidablement efficace : le renversement des hiérarchies biologiques ou raciales. L’homme détrôné de sa place centrale est remplacé par un animal de cirque. Or ce ressort a été totalement abandonné dans le dernier épisode. Caesar est devenu humain, trop humain. C’est un personnage en quête de vengeance. Une vengeance qu’il veut exercer contre un humain qui, lui, est réduit au rang d’une brute animale ivre de violence.

La Planète des Singes : Suprématie a coûté 150 millions de dollars. Pour ce prix là, on en a sans doute pour son argent en guise d’effets spéciaux de chimpanzés filmés en motion capture, de combats et de batailles. Mais ce déploiement extravagant de moyens n’a aucun sens s’il est au service d’un scénario étique qui a perdu de vue les fondamentaux de la série.

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La Passion van Gogh ★☆☆☆

Un an après la mort de Vincent Van Gogh, le facteur Joseph Roulin retrouve à Arles une lettre du peintre à son frère. Il charge son fils Armand d’aller à Paris la lui remettre en main propre. Le jeune homme se lance dans une enquête policière pour élucider les causes du décès de l’artiste.

La Passion Van Gogh (clin d’œil au film de Vincente Minnelli La vie passionnée de Vincent Van Gogh avec Kirk Douglas dans le rôle titre ?) vaut surtout par son procédé graphique. Chaque plan a été d’abord tourné en prise de vues réelles avec de vrais acteurs – on reconnaît Saoirse Ronan, la jeune héroïne de Brooklyn, ou Jerome Flynn, l’habile spadassin de Game of Thrones – puis peint à l’huile « à la façon » de Van Gogh. La technique est très réussie et nous immerge dans la peinture du peintre à l’oreille coupée. On pénètre dans la Maison jaune de Arles, dans la chambre à coucher du peintre, dans le café avec sa table de billard où il passait ses soirées. On arpente les rues d’Auvers-sur-Oise, entre sa célèbre église au chevet, l’auberge Ravoux où l’artiste louait une chambre misérable, les champs avoisinants. On prend une anisette avec le docteur Gachet et on écoute sa fille jouer au piano.

Malheureusement cette féérie de l’œil, même si on imagine sans peine la somme de travail qu’elle a demandé à une armada de peintres, ne suffit pas à nourrir un film. Il y aurait fallu un scénario autrement plus original que celui écrit par les deux co-réalisateurs. Le leur ressemble à une histoire du Club des cinq : une enquête policière menée par un jeune godelureau – auquel Pierre Niney prête sa voix – qui remet en cause la thèse du suicide pour privilégier celle de l’assassinat. Outre que cette thèse soit historiquement peu crédible, elle n’a au bout du compte qu’un médiocre intérêt. Ce qui nous intéresse chez Van Gogh, ce ne sont pas les causes, plus ou moins mystérieuses, de sa mort. Mais sa peinture. Or, il y a dans La Passion Van Gogh un hiatus insupportable entre la magie de sa peinture, saturée de couleurs et de mouvements, et la platitude bon enfant de l’histoire qu’elle illustre.

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La Quête d’Alain Ducasse ☆☆☆☆

Alain Ducasse est à la tête d’un empire. Il dirige vingt-trois restaurants dans le monde : à Paris, à Monte-Carlo, à Tokyo, à Londres, à Hong Kong… Il accumule dix-huit étoiles Michelin au total. Un record. Gilles de Maistre l’a suivi pendant deux ans autour du monde : des États-Unis au Japon, de la Mongolie aux Philippines. Le fil rouge de son documentaire : l’ouverture au cœur même du château de Versailles du dernier restaurant d’Alain Ducasse

La Quête d’Alain Ducasse est un titre subtilement polysémique. Il s’agit d’une part de partir à la recherche d’Alain Ducasse. Il s’agit d’autre part de comprendre ce que lui recherche. La réponse à la seconde question est simple : il recherche l’excellence. Excellence des produits qu’on le voit soigneusement sélectionner. Excellence des hommes – les femmes sont peu nombreuses dans son entourage – dont il dit qu’il les encourage à s’autonomiser alors qu’on le voit surtout veiller au grain à chaque détail et distiller autour de lui une crainte révérencieuse. Excellence des procédés : le glocal, alpha et oméga du management gastronomique.

Le problème est que l’homme Alain Ducasse nous reste opaque. On ne nous dit rien de son parcours sinon qu’il a conquis ses premières étoiles au Louis XV de Monte-Carlo et qu’il a échappé de justesse à la mort dans un accident d’avion dont il fut le seul rescapé en 1984. On ne nous dit rien de sa famille – il a épousé en 2007 une architecte de dix-sept ans plus jeune que lui  et il en a eu quatre enfants – de ses amis, de ses relations ou de la nationalité monégasque qu’il a acquise pour des motifs qu’on soupçonne volontiers. On n’apprendra guère plus sur l’organisation administrative et financière des établissements Ducasse : comment réussit-il à maintenir le même niveau d’excellence dans autant d’établissements ? Comment peut-il être partout sans courir le risque de n’être nul part ?

Le problème de ce documentaire est qu’il est tout entier à la gloire d’Alain Ducasse. Eût-il été financé par son service de communication qu’il n’aurait pas été moins louangeur. Les premières minutes, aux fausses allures de clip, rythmées par une musique entraînante, commentées par une voix off racoleuse, donnent le ton. Un ton qui hélas, reste toujours le même, confit en admiration, durant tout ce publireportage.

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A Ciambra ★★★☆

Pio a quatorze ans. Il est Rom. Il vit avec sa famille élargie dans un squat de Ciambra en Calabre. Il ne fréquente plus guère l’école, préférant suivre son frère aîné Cosimo et l’assister dans ses entreprises. Lorsque Cosimo est emprisonné, c’est à Pio qu’il incombe de reprendre la relève.

Le deuxième film de Jonas Carpignano s’inscrit aux frontières de la fiction et du documentaire. Le précédent Mediterranea se déroulait déjà dans la même ville de Calabre. Il avait notamment pour héros un réfugié burkinabé qui joue dans A Ciambra un rôle secondaire… tandis que Pio apparaissait dans Mediterranea. On l’aura compris, ces deux films constituent un diptyque qui documente les deux facettes d’une même réalité : la vie des minorités – subsahéliennes dans Mediterranea, rom dans A Ciambra – dans le sud de l’Italie.

Cette réalité est joyeuse. Du moins elle le semble vue à travers les yeux du jeune héros. Détrousser les passagers d’un train, voler des voitures, trafiquer le cuivre, se brancher illégalement au réseau électrique sont autant d’occasions pour Pio de démontrer son courage et sa malice. Quand la police débarque, on joue au gendarme et aux voleurs. Et le spectateur, fût-il conseiller d’État et balladurien, prend inéluctablement partie pour les seconds contre les premiers. Le même charme opérait dans À ceux qui nous ont offensés, un film britannique sorti en mars dernier qui avait pour protagonistes une bande de manouches.

Mais A Ciambra n’est pas un film joyeux. Car la vie de Pio est rude. Elle est violente. Les relations que les membres de la communauté entretiennent entre eux et avec les autres sont régies par une loi d’airain : la solidarité du groupe doit primer sur les relations que ses membres sont susceptible de nouer en dehors de lui. C’est cette règle qui sera mise à mal par l’amitié filiale qui unit Pio à Ayiva, un réfugié burkinabé qui, lui aussi, survit comme il peut de petits trafics.

Le film dénoue le dilemme shakespearien qu’il aura mis près de deux heures a noué. Dommage qu’il ne l’ait pas fait plus tôt. Délesté d’une bonne trentaine de minutes, au risque d’être privé de quelques scènes purement documentaires sans réelle valeur ajoutée narrative, A Ciambra aurait été plus nerveux et plus réussi.

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Ôtez-moi d’un doute ★★★☆

Erwan (François Damiens), la quarantaine bien entamée, est veuf. Sa fille Juliette (Alice de Lencquesaing) attend un enfant de père inconnu. À l’occasion d’un test pour déceler une éventuelle maladie congénitale, Erwan apprend qu’il n’est pas le fils de son père. Il embauche un détective privé qui retrouve son père biologique. Seul problème : celui-ci est le père d’Anna (Cécile de France) dont Erwan vient de faire la rencontre et qui l’attire irrésistiblement.

Ainsi résumé, Ôtez-moi d’un doute (avec un accent circonflexe dont l’affiche fait l’économie) pourrait laisser augurer une bien piètre comédie française au sujet copié de Molière ou Marivaux. Ce serait méjuger le cinéma de Carine Tardieu, la réalisatrice toute en finesse de Du vent dans mes mollets et La Tête de Maman.

L’action se déroule en Bretagne. Ancien militaire, rentré en France à la mort de sa femme pour s’occuper de sa fille, Erwan est démineur et débarrasse les plages bretonnes des bombes que la Seconde guerre mondiale y a laissées. C’est le genre d’homme qui s’est occupé des autres avant de se soucier de lui. Mais avec l’âge mûr vient le temps des interrogations. François Damiens est  touchant dans ce rôle de nounours tendre.

Cécile de France est parfaite dans celui d’Anna. Pourtant son personnage n’est pas très riche : elle se contente de tomber amoureuse d’Erwan. Mais avec quel naturel ! Cécile de France est une actrice qui ne se galvaude pas. On ne la voit pas si souvent. Mais chacune de ses apparitions est un bonheur : La Belle Saison (mon coup de cœur de l’année 2015), Möbius (mon coup de cœur de l’année 2013), Le Gamin au vélo (mon coup de cœur de l’année 2011)…

Les seconds rôles sont au diapason. On retrouve avec bonheur les vétérans Guy Marchand et André Wilms – dont j’adore la diction aristocratique. On reconnaît la jeune Alice de Lencquesaing – qui joue ces jours ci un autre rôle de femme enceinte dans Espèces menacées. Et on hurle de rire à chaque apparition de Esteban.

Sans doute trois étoiles est-il bien généreux pour ce petit film qui n’a pas l’ambition d’être grand. Mais j’avoue honteusement avoir pris plus de plaisir à ses bons sentiments qu’aux décors torturés et au scénario interminable de Blade Runner 2049.

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Téhéran Tabou ★★★☆

À Téhéran de nos jours Pari et son fils muet Élias emménagent dans un grand immeuble d’un quartier populaire. Le mari de Pari est un toxicomane qui purge une longue peine de prison et elle se prostitue pour vivre. À l’étage au-dessus, Sara, qui étouffe entre un mari jaloux et une belle-mère possessive, est à nouveau enceinte après deux fausses couches. À l’étage au-dessous, Babak est un jeune musicien dont les enregistrements psychédéliques ne parviennent pas à franchir la censure islamique. Il a une liaison d’un soir avec Donya qui lui réclame le lendemain l’argent pour une hymenoplastie.

Immeuble Yacoubian à Téhéran. Comme le romancier Alaaa El Aswany l’avait fait pour décrire la société égyptienne (ou Georges Perec dans La Vie, mode d’emploi), le réalisateur iranien installé en Allemagne où la censure ne peut plus l’atteindre, Ali Soozandeh, fait cohabiter les héros de son film chorale dans le même immeuble. Le procédé pourrait sembler un peu facile. Mais le scénario est suffisamment bien tressé pour entrelacer ces trois histoires jusqu’à un final aux fausses allures de thriller qui les réunit toutes.

Prostitution, drogue, corruption, intégrisme religieux. La charge de Ali Soozandeh contre les tares de son pays d’origine est lourde. Elle n’est pas toujours subtile. Téhéran Tabou a parfois des airs de catalogue où chaque défaut de la société iranienne a droit à sa saynète. On y voit des pasdarans arrêter un couple d’amoureux dans un parc public, un mollah lubrique abuser de son autorité pour corrompre une femme, un médecin alcoolique pratiquer dans des conditions sanitaires douteuses un avortement.

Les personnages de Téhéran Tabou frisent le manichéisme. Dans cette société corrompue, ils n’ont à lui opposer que leur courage : Pari, la prostituée au cœur d’or, Sara la Madame Bovary perse, Babak, le musicien au génie incompris. Pour autant, ils ne sont pas parfaits. Pari va mettre sa voisine Sara dans une situation embarrassante. Sara cache un secret inavouable. Quant à Babak, le dénouement du film le révèlera moins chevaleresque qu’on l’aurait cru.

Le procédé utilisé pour les mettre en scène les prive de cette ambiguïté. La rotoscopie crée un effet de déréalisation. Téhéran devient une cité de bande dessinée peinte dans une palette chromatique rouge et noire. Téhéran Tabou perd-il pour autant en force de conviction ? Non. Car on sait par ailleurs, pour l’avoir lu dans la presse et déjà vu au cinéma, que la capitale iranienne vit sous un chape de plomb qui est sur le point d’éclater. Ses tares, même caricaturées, nous émeuvent et nous révoltent. Conquis par avance par le plaidoyer de Téhéran Tabou, nous nous laissons d’autant mieux nous en convaincre.

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Un beau soleil intérieur ☆☆☆☆

Isabelle (Juliette Binoche), la cinquantaine, peint et se cherche. Elle a un amant régulier (Xavier Beauvois) qui ne la satisfait pas, des vues sur un bel acteur de théâtre (Nicolas Duvauchelle) qui tarde à se déclarer, un ex-mari (Laurent Grévill) qui revient de temps en temps dans son lit et dont elle suspecte qu’il ait eu une liaison avec la galeriste qui l’expose (Josiane Balasko), une liaison avec un bel inconnu rencontré sur une piste de danse (Paul Blain). Comme le lui dira un radiesthésiste (Gérard Depardieu), fin psychologue, mais médiocre médium, Isabelle cache « un beau soleil intérieur ».

Les cinquantenaires ont la côte. Le cinéma français aime décrire leurs tourments. Après Isabelle Huppert (L’Avenir), Agnès Jaoui (Aurore), Ariane Ascaride (Le Fil d’Ariane) et Valérie Lemercier (Marie-Francine), c’est au tour de Juliette Binoche, née en 1964, d’endosser le perfecto et de chausser les cuissardes de la célibattante trop jeune pour baisser le pavillon, mais trop vieille pour virevolter d’un amant à l’autre.

Cinéaste chevronnée, la réalisatrice de Beau travail, Vendredi Soir et White Material rate son passage à la comédie.

La faute à un scénario sans queue ni tête, vaguement inspiré des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes. Juliette Binoche passe, à son corps/cœur défendant, d’un amant à l’autre sans solution de continuité. Le film est une succession de rencontres. Il aurait pu y en avoir trois de plus. Ou deux de moins. Très vite l’ennui s’installe.

La faute à un chef opérateur qui alterne, avec une rare maladresse les plans américains et les (très) gros plans lorsque la réalisatrice veut souligner l’intimité des âmes, au risque de zoomer sur les comédons des acteurs.

La faute enfin et surtout à des personnages inconsistants, indécis et veules. On me dira qu’ainsi est la vie. Je répondrai que le cinéma pourrait nourrir de plus hautes ambitions que de filmer platement la vie. On retrouve la marque de Christine Angot – qui a co-écrit le scénario avec Claire Denis – dont je n’ai jamais aimé les romans violents et égocentriques à l’exception notable du tout dernier. Les contradictions de Juliette, loin de la rendre touchante, sont vite horripilantes. Un exemple : à l’occasion d’un festival artistique dans le Limousin, elle se révolte soudainement contre les lieux communs que ses amis artistes échangent, finit la nuit avec un local rencontré en boîte… mais rompt avec lui après que l’un de ses amis lui reproche de ne pas être du même milieu qu’elle.

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Barry Seal ★☆☆☆

Dans les années quatre vingts, un pilote d’avion, Barry Seal, est employé par la CIA pour photographier les camps des guérillas marxistes d’Amérique centrale. Son audace le fait remarquer par les cartels colombiens qui lui demandent de transporter de la cocaïne en contrebande vers les États-Unis. La CIA, loin de s’en formaliser, l’utilisera pour apporter de l’aide aux contras nicaraguayens.

Hollywood aime les histoires incroyables. Pas besoin de les imaginer : la réalité en regorge. On voit depuis quelques années se multiplier à Hollywood ces films « inspiré(s) de faits réels » qui retracent, sur un mode mi-cocasse, mi-sérieux, les pages glorieuses ou moins glorieuses de l’histoire américaine contemporaine. La Guerre selon Charlie Wilson montre le rôle joué par un extravagant parlementaire texan dans le soutien américain aux moudjahidin afghans en guerre contre l’envahisseur soviétique. American Bluff met en scène des arnaqueurs recrutés par le FBI pour piéger des maffieux. Infiltrator s’inspire de l’autobiographie d’un agent fédéral infiltré dans le cartel de Medellin. War Dogs a pour héros deux trafiquants d’armes qui approvisionnent l’armée d’occupation américaine en Irak.

Ces films ont beaucoup de traits communs. Pour le meilleur et pour le pire. Ils ont pour héros un Américain « moyen » qui profite des failles du système pour le pervertir. Ils racontent son ascension délirante et sa chute vertigineuse. Ils sont le reflet d’une époque (les 70ies pour American Bluff et leurs pantalons pat d’eph, les 80ies pour Barry Seal et leurs coiffures ébouriffantes).
Cette légitimation quasi-automatique par la « réalité » constitue moins une force qu’une faiblesse. Car elle place ces films dans un entre-deux inconfortable. Prenez Barry Seal qui essaie de nous faire comprendre la trouble politique de Reagan en Amérique centrale. Cet effort louable de pédagogie n’atteint pas son but. On ne comprend pas grand chose à un arrière-plan géopolitique qui aurait, à lui seul, exigé de plus amples développements. Le fait que le personnage de Barry Seal ait réellement existé ne lui donne pas pour autant une plus grande présence cinématographique. Tom Cruise accroît cet effet de déréalisation : la star hollywoodienne est trop sexy, trop souriante, trop sportive pour rendre crédible ce personnage soi-disant « réel » – qui en fait était un petit gros bedonnant qui ressemblait plus au héros des Sopranos qu’à celui de Mission impossible.

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