
Jean Moulin, jeune préfet de la IIIe République, a rejoint après l’armistice la France libre et s’est vu confier par de Gaulle la mission périlleuse d’unifier les réseaux de la Résistance. Après y être non sans mal parvenu, il est arrêté à Caluire en juin 1943. Torturé par Klaus Barbie dans la prison de Montluc, il mourra sans avoir parlé.
On connaît tous l’histoire tragique de Jean Moulin, figure héroïque et panthéonisée de la Seconde Guerre mondiale. On la connaît notamment grâce au récit de Daniel Cordier, son secrétaire (qui apparaît dans le film sous le pseudonyme d’Alain interprété par Max Warburton). On sait le courage dont il a fait preuve pendant la Résistance et plus encore son héroïsme face à Klaus Barbie, son bourreau.
Une telle figure ne peut que forcer l’admiration. À l’écran, le personnage a été interprété au début des années 2000 par Charles Berling et par Francis Huster. Récemment, on l’a vu dans la seconde partie du diptyque De Gaulle sous les traits de Félix Kysyl, excellent. En revanche, on se tromperait en citant Lino Ventura dans L’Armée des ombres dont le personnage de fiction, Paul Gerbier, a été inspiré par d’autres figures de la Résistance, notamment Jean Pierre-Bloch (pour la séquence du camp d’internement), Paul Rivière (pour la spectaculaire évasion du quartier général de la Gestapo) et le colonel Rémy (pour ses déplacements entre Londres et la France).
Le réalisateur hongrois László Nemes s’est à son tour emparé de cette figure historique. Nemes s’était fait connaître il y a dix ans par un film inoubliable, Le Fils de Saul, en plongeant sa caméra au cœur même du camp d’Auschwitz et de ses chambres à gaz. Ses films suivants, Sunset en 2019 et Orphelin au début de cette année, m’avaient moins convaincu. Qu’est-il allé chercher dans l’histoire de ce martyr ? Quelle résonance ce sujet produit-il aujourd’hui dans nos sociétés ?
Le film a été projeté en compétition à Cannes. C’est moins sa projection que la conférence de presse de Gilles Lellouche qui avait provoqué une polémique. Un journaliste lui a posé une question très orientée : « Sachant que le Rassemblement National a été cofondé par d’anciens collaborateurs de Klaus Barbie, estimez-vous que, pour ne pas trahir la mémoire de Jean Moulin, il est primordial de combattre résolument le RN ? Et pensez-vous que La France Insoumise, dont le programme s’inspire du Conseil national de la Résistance, est le meilleur rempart contre l’extrême droite ? ». Embarrassé, Lellouche a coupé court : « Elle n’est pas un peu orientée votre question ? J’ai pas de réponse à ça monsieur. » provoquant sur Internet l’indignation de ceux qui lui reprochaient son refus de s’engager. Lellouche réagit par une mise au point sur son compte Instagram rappelant qu’il n’avait jamais soutenu et ne soutiendrait jamais aucune idéologie de haine, tout en dénonçant les raccourcis violents et l’instrumentalisation d’une conférence de presse dédiée au cinéma.
Oublions ces vaines polémiques et revenons au film. Il prend de nombreuses libertés avec l’histoire. Il crée de toutes pièces le personnage d’une riche comtesse interprétée par Louise Bourgoin qui passe commande au décorateur d’intérieur que Moulin feint d’être et qui intervient ensuite auprès des autorités allemandes pour le faire libérer. Le film imagine aussi une fausse libération, un simulacre d’exécution et une confrontation avec Mathilde, son opératrice radio. Autant de scènes imaginaires sans rapport avec ce que l’on sait des dix-sept jours de détention de Moulin au fort de Montluc. Idem pour sa fin – en réalité, Moulin quittera Lyon pour Paris où il est encore une fois interrogé par la Gestapo avant d’être envoyé à Berlin et de décéder en cours de route à la gare de Metz.
Le film m’a inspiré deux réserves majeures.
La première est son scénario. On en connaît par avance chaque étape. On sait que Moulin sera arrêté. On sait qu’il sera torturé. On sait qu’il ne parlera pas. On sait qu’il mourra. Comment dès lors que le spectateur sait tout cela, raconter son histoire et créer une tension ?László Nemes et son scénariste Olivier Demangel ne réussissent pas à trouver de solution sinon en soulignant le sadisme de Barbie et l’ignominie des tortures qu’il inflige à son prisonnier.
La seconde est son interprétation. Lars Eidinger (Les Leçons persanes, Petite Soeur) est glaçant dans le rôle de Barbie. Gilles Lellouche est en revanche beaucoup moins convaincant dans celui de Moulin. L’acteur échoue à disparaître derrière son personnage. Il est trop grand, trop gros, trop terrien. Il n’est pas crédible un instant en passionné d’art contemporain. On ne voit pas Jean Moulin, on voit Gilles Lellouche.