Le Corset ★★★☆

Christophe a onze ans. Il grandit à la fin des années 80 dans une ferme au milieu de la Beauce au sein d’une famille aimante entre un frère aîné et une sœur cadette. Son père, taiseux, est rongé par les soucis que l’exploitation lui cause et se montre maladroit avec lui. Le collégien, affligé d’une scoliose doit porter un lourd corset métallique .

Le Corset arrive sur les écrans précédé d’une rumeur louangeuse. Il a été projeté dans les plus grands festivals et y a récolté une moisson de prix : prix spécial du jury dans la section Un Certain Regard à Cannes, prix du jury et prix du public à Annecy…

C’est un dessin animé français développé à Angoulême. Son réalisateur, Louis Clichy, était aux manettes des deux derniers Astérix avec Alexandre Astier – qui prête sa voix au vieil organiste du Corset. Comme Christophe, il a grandi dans la Beauce et a porté un corset.

Ce film d’animation explore un sillon désormais bien défriché du cinéma français : la vie à la ferme. On ne compte plus les films qui, souvent avec succès, l’ont creusé : La Famille Bélier, Petit Paysan, Au nom de la terre ou Vingt Dieux, La Ferme des Bertrand… Il y a quelques mois, un documentaire passé inaperçu, Un été à la ferme, avait pour héros un fils de paysan, lointain cousin du Christophe du Corset. Dans quelques semaines sortira Gabin qui était projeté à la Quinzaine des cinéastes à Cannes en mai dernier. Gabin entretient d’ailleurs avec son père la même relation compliquée que Christophe avec le sien.

Même si le sujet est éculé, Le Corset le traite avec une grande originalité et une immense délicatesse. Originalité du dessin à l’aquarelle si délicieusement poétique. Délicatesse du récit si pudique des premières amours du jeune héros. Aussi lointain soit-il, le souvenir du premier baiser de nos amours enfantines nous revient brutalement quand les lèvres de Clara touchent celles de Christophe. Il faut avoir un cœur de pierre pour ne pas s’y laisser émouvoir.

La musique est un acteur à part entière du Corset. Christophe en fait la découverte par hasard avec l’organiste de l’église de son village. La seconde moitié du film le voit préparer une représentation du Requiem de Fauré. C’est un enchantement pour l’oreille et pour l’œil car l’image réussit à incarner l’envoûtement que la musique suscite.

La bande-annonce

Les Misérables ★★★☆

On connaît tous l’histoire des Misérables, pour avoir lu, jeune ou moins jeune, le chef-d’œuvre de Victor Hugo, pour en avoir étudié quelques passages à l’école, pour avoir déjà vu certaines des nombreuses adaptations qui en ont été faites, ou la célèbre comédie musicale. Envoyé au bagne de Toulon pour avoir volé un pain, Jean Valjean (Louis Peres) est devenu à sa libération, dix-neuf ans plus tard, un monstre sans cœur. Sa rencontre avec Mgr Myriel (Frédéric Pierrot) à Digne le transforme. Sous l’identité de Monsieur Madeleine, Valjean (Vincent Lindon) est devenu un chef d’entreprise et le maire de la ville de Montreuil-sur-mer. Fantine (Noémie Merlant), une des employées de sa verroterie, a caché l’existence de sa fille Cosette, abandonnée aux époux Thénardier (Benjamin Lavernhe et Camille Cottin). Valjean promet à Fantine sur son lit de mort de prendre soin de l’enfant, la rachète aux Thénardier et va vivre à Paris où quelques années plus tard, pendant que grondent les émeutes de 1832, l’inspecteur Javert (Tahar Rahim) retrouve sa trace.

Les Misérables est un chef-d’œuvre indépassable de la littérature. Ses personnages, même les plus secondaires, sont devenus des figures familières et des noms communs. Des générations de lecteurs et de spectateurs en connaissent l’histoire et les rebondissements. J’ai eu la chance de le lire à vingt-cinq ans dans une édition de poche empruntée à ma belle-sœur et en garde un souvenir émerveillé. J’avais vu le film de Robert Hossein en 1982 lors d’une sortie scolaire organisée par mon collège dans un cinéma toulonnais, disparu depuis. Je me souviens même que j’étais assis à côté d’une camarade de cinquième dont j’étais secrètement amoureux. Quelques années plus tard, j’ai eu la chance de voir à Londres la comédie musicale qui en a été tiré, dont il est de bon ton de critiquer le kitsch et qui pourtant m’avait transporté. Mais je m’égare….

Les Misérables a fait l’objet d’un nombre incroyable d’adaptations que même l’intelligence artificielle est incapable de dénombrer : plus de cinquante à travers le monde et entre cent-dix et cent-soixante si on élargit aux téléfilms, aux séries et aux films d’animation. Les plus anciennes datent de l’aube du cinéma muet. Nombreuses sont celles qui sont restées dans nos mémoires : Jean Gabin en 1958 avec Bourvil dans le rôle de Thénardier, Lino Ventura en 1982 avec Michel Bouquet dans le rôle de Javert, Jean-Paul Belmondo dans l’adaptation très lelouchienne – et franchement ratée – de 1995, Gérard Depardieu dans la série de Josée Dayan en 2000, Hugh Jackman et plus encore Anne Hathaway en Fantine dans la comédie musicale multi-oscarisée de Tom Hooper en 2012.

La barre était haute pour Fred Cavayé, un réalisateur français chevronné mais plus familier des thrillers urbains que des grandes fresques historiques. Il s’est donné les moyens de la franchir avec un budget conséquent de plus de trente millions d’euros, un casting prestigieux, des décors grandioses et des costumes luxueux.

Le film est très fidèle au livre, même si les puristes relèveront plusieurs libertés pas toujours très utiles : pourquoi diable les avoir braqués dès la première scène du film, avec un plan hideux, en présentant un jeune Valjean travaillant à Paris à la démolition de la Bastille – alors qu’il avait déjà vingt-sept ans et qu’il travaillait comme émondeur dans la Brie ? pourquoi avoir donné une telle importance à la mère de Javert, tireuse de cartes, et avoir inventé à Javert une enfance marseillaise ? pourquoi avoir modifié la mort de Gavroche ? et avoir gommé celle de Jean Valjean ?

Heureusement, ces Misérables n’ont pas manqué les plus grands moments du livre, ceux grâce auxquels il occupe cette place presqu’unique au panthéon des lettres : les chandeliers de monseigneur Myriel, la pièce de quarante sous du rémouleur, le sauvetage de Fauchelevent écrasé sous sa charrette, la décadence de Fantine, la rencontre de Valjean et de Cosette, le sacrifice d’Éponine, la poursuite finale dans les égouts… Chacun de ces épisodes, romanesque en diable, émouvrait les pierres et toucherait en plein cœur le plus a-romantique (j’ai appris le mot et découvert le drapeau correspondant samedi à la Gay Pride) des spectateurs. Pour moi, ce sont les chandeliers de Mgr Myriel qui me touchent au tréfonds, la générosité christique de cet homme d’église – interprété en 1982 dans son tout dernier rôle par l’inoubliable Louis Seigner – et le lent retournement du bagnard que cet épisode métamorphosera à jamais. Cette fois-ci, c’est Éponine qui m’a profondément touchée, peut-être parce qu’elle était jouée avec une profonde candeur et une grande modernité par la ravissante Marie Colomb (Tout va super, La Voie royale, As bestas, Laetitia).

Le problème de ces Misérables-ci est de vouloir faire tenir la totalité de ces épisodes, dans un film qui se veut irréprochable. Il y parvient d’ailleurs en moins de trois heures sans que cette durée obèse soit jamais pesante. Mais à force de vouloir scolairement cocher toutes les cases, Les Misérables s’interdit toute originalité. C’est de la belle ouvrage, incontestablement, qui pourra légitimement avoir le même succès que ceux, enviables, des Trois Mousquetaires ou du Comte de Monte-Cristo. Mais pas une œuvre cinématographique inoubliable.

La bande-annonce

Naza ★★★☆/ Qui vit encore ★★☆☆

Deux documentaires sortent dans les salles cette semaine sur la guerre menée par Israël à Gaza. Le premier, Naza, a eu un retentissement gigantesque.  Avant d’être mis en ligne gratuitement sur Youtube par ses producteurs, il est diffusé exceptionnellement dans les salles hier et aujourd’hui. Le second, Qui vit encore, n’a guère fait parler de lui. Il sortira en salles demain et j’ai eu la chance d’assister à son avant-première avec son réalisateur.

Projeté à Venise où il a été applaudi pendant près d’une demi-heure et a reçu le Prix spécial du jury, Naza est depuis un mois au centre d’une vive polémique. Il a mis en rage les autorités israéliennes qui accusent ses deux réalisateurs de haute trahison et menacent de les déchoir de leur nationalité. Tsahal lui reproche une « vision déformée, trompeuse et fallacieuse » du processus de planification des frappes à Gaza. Une enquête approfondie a été diligentée à la demande du Premier ministre afin d’identifier et de poursuivre les vingt-quatre soldats et agents du renseignement témoignant anonymement dans le film, dont l’image, la voix et même l’écriture ont été cachées. Au contraire, les opposants à Israël y voient la preuve imparable qu’un génocide serait en cours à Gaza.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, saluons d’abord la démarche. Celle des réalisateurs et de leurs collaborateurs. Celle des vingt-quatre militaires israéliens. Qu’ils aient eu tort ou raison de le faire, il leur a fallu un sacré courage pour oser s’élever contre leur camp, pour risquer de se retrouver au ban des leurs, accusés de « haine de soi ». Il en faut aussi aux soldats, dont on pourrait dire que leur anonymat les protège, pour dénoncer le système qu’ils ont servi et pour reconnaître qu’ils ont participé à ses crimes. On imagine la vie qui sera la leur : les premiers subissent un flot ininterrompu d’attaques haineuses, les seconds vivent dans la crainte d’être identifiés et poursuivis.

De quoi parle Naza ? Son titre, malin, joue sur la paronymie avec Gaza et Nazi. Naza signifie dommage collatéral. Plus précisément, il renvoie au nombre de victimes civiles prévisibles que chaque frappe de Tsahal risque d’occasionner. Pour autant, cette question là n’est pas la seule que soulève le documentaire. Elle n’est pas d’ailleurs à mes yeux la plus incriminante. Le fait même que Tsahal comptabilise les victimes collatérales que ses frappes causeraient ne démontre-t-il pas que Tsahal s’en soucie ? Certes, à plusieurs reprises, le documentaire évoque des frappes validées, eu égard à l’importance des cibles visées, quand bien même elles auraient causé plusieurs centaines de victimes collatérales, ce qui pose le problème de leur disproportion ; mais on regrette qu’il n’évoque pas celles auxquelles Tsahal aurait renoncé en raison du nombre excessif de victimes.

L’objet du film est plus large. Il évoque la déshumanisation d’une guerre menée à distance, depuis les bureaux de Tel Aviv, par une armée de techniciens qui, aidés par l’intelligence artificielle, désignent des cibles aux pilotes d’avions et de drones. La situation ne diffère pas de celle des militaires de l’US Air Force en Afghanistan ou en Irak décrits dans Good Kill ou Eye in the Sky. Elle ouvre un débat passionnant sur les modalités de cette guerre, qui utilise les téléphones portables de leurs cibles pour les localiser, et la responsabilité de ses opérateurs qui, reprenant un discours de sinistre mémoire, invoquent l’autorité des ordres reçus, le risque de sanction en cas de désobéissance et, en tout état de cause, le fait qu’il y aurait toujours quelqu’un d’autre pour les exécuter à leur place s’ils venaient à faire défection.
Elle révèle aussi le sentiment de toute-puissance que la guerre provoque, l’excitation de la mission que les soldats mènent, la jouissance qu’ils éprouvent à la mener à bien, en oubliant la réalité tragique des vies qu’ils fauchent. Cette guerre nous disent-ils, est menée en toute impunité, l’horreur des massacres commis par le Hamas le 7-octobre autorisant des représailles massives. Car – et la phrase m’a hanté longtemps après la sortie de la salle – « quoi qu’on leur fasse, ils l’auront mérité »…

Pour interviewer leurs sources, Yuval Abraham et Rachel Szor ont eu l’idée géniale de les filmer de nuit sur le toit d’un immeuble de Tel Aviv. La capitale économique israélienne, où est installé le QG de Tsahal, est située à une soixantaine de kilomètres à peine de la bande de Gaza. La métropole étincelle de la lumière des buildings et de la circulation automobile. Rien n’y laisse augurer le chaos guerrier qui fait rage et la désolation quelques kilomètres au sud.

Ecrasé par la sortie de Naza, Qui vit encore est condamné à l’invisibilisation. Pourtant, qui s’intéresse à la situation à Gaza ira voir avec profit ce documentaire d’un réalisateur suisse qui connaît bien la région pour y avoir tourné L’Apollon de Gaza, l’histoire abracadabrante d’une statue grecque retrouvée au large de Gaza et victime d’un obscur trafic d’antiquités. Il était resté en contact avec plusieurs amis gazaouis que la guerre a jetés sur les chemins de l’exil. Il a décidé de les rassembler et de leur faire raconter leurs histoires. Le procédé, sciemment théâtral, n’évite pas un certain formalisme. Le résultat n’en est pas moins efficace. Il apporte un démenti flagrant à cette affirmation péremptoire si souvent répétée : « Il n’y a pas d’innocents à Gaza ».

La bande-annonce de Naza
La bande-annonce de Qui vit encore

L’Espèce explosive ★☆☆☆

Un gendarme corse, Fulda Orsini (Alexis Manenti), est muté à Vouviers, dans les Ardennes, pour des motifs que son binôme (Vincent Dedienne) découvre vite : Orsini souffre d’une grave dépression et est sous le coup d’une sanction disciplinaire. Au même moment, une psychologue, Florence Danjir (Ella Rempf), est elle aussi affectée dans la brigade dirigée par le capitaine Marchal (Bertrand Belin). Ce village de l’Argonne, en lisière d’une forêt peuplée de féroces sangliers, voit s’opposer les chasseurs aux agriculteurs.

Présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2026, L’Espèce explosive est le premier long-métrage de Sarah Arnold. Il se revendique au croisement de plusieurs genres : le polar rural (son fil directeur est l’enquête menée autour de la disparition d’un criminel), la satire sociale voire la comédie perchée (sa scène la plus réussie est celle du trip sous acide d’Orsini et Danjir).

Alexis Manenti est en train de se tailler une place au sommet de l’affiche, capable à lui seul de porter un film sur ses épaules. Il sait à la fois être ordinaire et étrange. Pourtant, je ne l’ai pas trouvé ici si bon. La faute à son jeu ou à son rôle ? J’ai été plus enthousiasmé par Ella Rumpf, César 2024 de la meilleure révélation féminine pour Le Théorème de Marguerite qu’on a revue depuis dans Des preuves d’amour et dans Coutures qui administre ici la preuve de l’amplitude de son jeu.

L’Espèce explosive est un film original. Pour autant, il m’a laissé une impression de « tout ça pour ça ». J’ai trouvé l’exercice un peu vain, à l’instar d’ailleurs de plusieurs films qui lui ressemblent, lesquels à force de flirter avec le cinéma de l’absurde, finissent par s’y enliser : Animal Totem avec Samir Guesmi, Perdrix dans une brigade de gendarmerie perdue au fond des Vosges ou certains films bâclés de Quentin Dupieux (Mandibules, Rubber….)

La bande-annonce

The Social Reckoning ★★★☆

The Social Reckoning est moins une suite qu’un prolongement de The Social Network. Le film de David Fincher, couvert de prix, racontait la naissance de Facebook ; celui d’Aaron Sorkin, auteur du scénario du premier, raconte ses dérives. Basé sur des faits réels « scandaleux » (sic), il fait fond sur la série d’articles publiés par un journaliste du Wall Street Journal, Jeff Horwitz (Jeremy Allen White) à partir des informations reçues d’une employée de Facebook devenue lanceuse d’alerte, Frances Haugen (Mikey Madison).

The Social Reckoning (sorti au Québec sous le titre « Le Jugement social, pour faire écho au « Réseau social » de Fincher, mais qu’on pourrait aussi traduire par « la prise de conscience collective ») n’est pas un film équilibré  ou ambigu qui examinerait, dans un balancement circonspect, les qualités et les défauts de Facebook. C’est un film à charge qui en fait le procès impitoyable. On pourrait d’ailleurs s’étonner que Méta ne l’ait pas poursuivi en justice soit qu’il ait craint de lui donner une publicité supplémentaire (l’effet Streisand), soit qu’il ait pressenti que la législation américaine, très favorable à la liberté d’expression, ne lui ôte toute perspective de succès.

The Social Reckoning montre comment Facebook a refusé de modérer les posts et les commentaires de ses usagers les plus haineux ou, pire, comment il les a encouragés dans l’espoir d’accroître son trafic et ses revenus. La charge est lourde contre le géant de la Tech et son fondateur, Mark Zuckerberg, cloné par Jeremy Strong, un acteur décidément excellent (qui jouait le gourou du jeune Donald Trump dans The Apprentice). Sa défense est d’affirmer que Facebook n’est pas responsable des contenus que ses utilisateurs postent : il n’aurait pas la capacité de les modérer, il n’aurait pas surtout la légitimité de le faire sauf à s’ériger en arbitre du débat public. « Facebook is just a billboard » (« Facebook n’est rien de plus qu’un panneau d’affichage ») affirme Jeremy Strong (la citation est apocryphe).

The Social Reckoning s’inscrit dans la veine des Hommes du Président (sur le Watergate), de Spotlight (sur les actes pédophiles reprochés à des prêtres catholiques), de Pentagon Papers, (sur la guerre du Vietnam) de She Said (sur l’affaire Wenstein), autant de films qui constituent un sous-genre, le journalism thriller, dont les héros sont des journalistes courageux attachés à la défense de la vérité. Ces films épiques racontent le conflit de David contre Goliath et vantent la liberté de la presse. Ils exaltent deux des qualités humaines à mes yeux les plus hautes : le courage et la justice.

La bande-annonce

Butterfly Jam ★☆☆☆

Butterfly Jam se déroule dans la communauté tcherkesse immigrée du New Jersey. Le jeune Temir n’a pas connu sa mère. Il est élevé par son père, Akiz (Barry Keoghan, acteur irlandais découvert dans Dunkerque et dans Mise à mort du cerf sacré), cuisinier dans un fast food qui rêve de faire de son fils un champion olympique de lutte.

Kantamir Balagov, élève d’Aleksandr Sokourov, avait fait une entrée remarquée dans le monde du cinéma avec Tesnota en 2017 puis avec Une grande fille en 2019, tous deux projetés à Cannes dans la section Un certain regard. Ses projets ultérieurs ont été retardés par le Covid puis par l’invasion de l’Ukraine qui l’ont conduit à s’exiler en Géorgie d’abord puis à Los Angeles ensuite où il n’a pas réussi à s’adapter à la loi d’airain des studios américains. C’est en France, avec les producteurs français de Why Not Productions, qu’il est venu tourner son troisième film.

Butterfly Jam a un petit parfum de Little Odessa, le film exceptionnel de James Gray des années 90 tourné au sein de la communauté russe d’Ellis Island. Mais il n’en a pas les qualités. Il souffre en effet d’un déséquilibre. D’un côté la peinture tout en finesse de ce jeune héros, écartelé entre deux mondes, celui du pays où il est né et celui de son père et de ses amis emprisonnés dans une culture violente et masculiniste. Les meilleurs moments du film sont ceux, tout en délicatesse, qui décrivent les amours naissantes de Temir et d’une de ses partenaires de sport, afro-américaine, affligée d’une maladie de peau qu’elle cache. Mais de l’autre, Balagov ne résiste pas, comme dans ses précédents films à pousser son scénario au paroxysme. Il y aura, aux deux tiers du film un événement inattendu, dont j’ai déjà trop dit en mentionnant l’existence. Rien ne le laissait présager. Son outrance sidère. Elle n’est guère crédible. Elle tire le film vers le drame et le polar alors qu’il aurait gagné à rester sur celui, tout en dentelles, de l’enquête ethnologique.

La bande-annonce

Ni vue ni connue ★★☆☆

Corinne Maclou (Isabelle Huppert) a toujours rêvé d’être une actrice. Mais, elle a eu beau tout oser, mettre le pied dans la porte, distribuer son CV à tour de bras, elle n’a jamais réussi à faire autre chose que de la figuration. Sa rencontre sur un tournage avec Sandrine Kiberlain (dans son propre rôle) lui ouvre néanmoins des horizons inespérés.

Le dernier film de Marc Fitoussi (Les Cyclades, Les Apparences, Maman a tort…) repose sur deux arguments mordants. Le premier est de faire jouer à l’une des stars les plus douées du cinéma français et les plus snobs qui soit le rôle d’une figurante sans talent, qui se heurte à un plafond de verre chaque fois qu’elle veut mettre un pied dans un monde qui se refuse à elle. Le second est, en miroir, de faire jouer à une tripotée d’acteurs connus leur propre rôle : Sandrine Kiberlain, Ana Girardot, Emmanuelle Bercot, Diane Kruger….

Quand on sait l’horripilation que m’inspire Isabelle Huppert, on mesure le degré de masochisme que j’ai atteint en m’imposant d’aller voir ce film. Un masochisme d’autant plus injustifié que je trouve qu’elle s’y montre totalement inapte au contremploi, n’étant pas capable de faire autre chose que ce qu’elle fait encore et toujours : interpréter une brindille que le vent pourrait briser, joyeusement perchée, excentrique à ravir, animée brutalement de violentes colères.

C’est en revanche Sandrine Kiberlain qui m’a bluffé dans un rôle sacrément casse-gueule où elle accepte de se remettre en question. La scène avec son agent qui lui dit ses quatre vérités alors qu’elle rêve de jouer chez les frères Dardenne dans un registre qui ne sera jamais le sien est particulièrement cruelle pour elle.

Le film de Marc Fitoussi a une autre qualité : le regard bienveillant qu’il porte sur le petit monde des figurants et ses aspirations paradoxales. Pour les uns, c’est la porte d’entrée vers le métier d’acteur. Pour les autres, souvent les mêmes que les premiers de quelques années plus vieux, c’est le moyen plus ou moins pénible de gagner sa vie en « faisant ses heures » pour décrocher le statut d’intermittent du spectacle.

Mais le problème de Ni vue ni connue est sa mise en scène sans sève, sans rythme, ses dialogues trop écrits qui sonnent souvent faux et son tempo atone. Le film dure près de deux heures. Il aurait été autrement plus efficace amputé d’un bon quart – par exemple des scènes inutiles avec Ana Girardot.

La bande-annonce

Heart of the Beast ★★☆☆

James Belmont (Brad Pitt) est un soldat retraité des forces spéciales. Il a combattu sur les théâtres d’opérations les plus meurtriers avec son chien Odin. Le maître et son chien jouissent à présent, en Alaska, d’une retraite bien méritée, zébrée par les séquelles d’un stress post-traumatique. James pilote un hydravion et aime à aller dormir dans des sites isolés.  Mais, en plein vol, il est un jour terrassé par une crise cardiaque ; son hydravion s’écrase dans un lac au milieu de nulle part ; James et Odin survivent par miracle au crash mais se retrouvent livrés à eux-mêmes au milieu de la forêt.

Prévenu à l’égard d’un film, qu’on croirait volontiers sponsorisé par la SPA, l’US Army, le fan club de Brad Pitt et l’office de tourisme de l’Alaska, celui qui n’a aucune action dans l’une des quatre entités susmentionnées se gardera d’aller le voir. Il aura tort. Car Heart of the Beast est nettement moins mauvais que son affiche, sa bande-annonce et son sujet laissent augurer.

Certes, il nous montre tout ce qu’on craignait d’y voir. D’abord une relation unique entre un homme et son chien, un berger allemand, ancien combattant, avec une patte artificielle et des crocs en titane, dont le jeu si expressif manque voler la vedette à la superstar Brad Pitt. N’allez pas voir ce film avec vos enfants ou vos petits-enfants ! Ils risquent immanquablement de vous traîner à la SPA à la sortie pour y adopter un ravissant chiot !

Ensuite, l’exaltation d’une virilité guerrière et testostéronée qui ravira les fachos en herbe, virilité d’autant plus touchante pour ne pas rebuter les gauchos qu’elle a été cabossée par la guerre. Il y a aussi un survivalisme qui ravira les écolos.

Brad Pitt a beau être plus vieux que Jean Castex (!), il est toujours aussi sexy en diable, couvert de tatouages, couturé de cicatrices, traces d’un passé que révèlent quelques rares flashbacks passablement impressionnistes. On admire la prestation de l’acteur qui a joué sans partenaire sinon avec Odin le chien. On se demande quel niveau de préparation avait ce chien exceptionnel, combien de prises il a fallu tourner jusqu’à avoir la bonne…. et ce que le beau Brad avait sur le visage pour qu’Odin le lèche aussi goulûment (ici, j’entends certain.e.s murmurer que le beau Brad n’a pas besoin d’avoir quoi que ce soit sur le visage pour qu’on le lèche goulûment !)

Enfin, il y a les splendeurs sauvages de l’Alaska …. que la production est allée filmer en Nouvelle-Zélande !

Mais trêve d’ironie ! je suis allé voir ce film sans conviction sinon celle qu’il serait mauvais et que j’en ferais une critique assassine dont je fourbissais déjà les flèches avant d’entrer dans la salle. J’avais tort. Car le film est, dans le genre parfaitement réussi. Un survival à la construction identique à celle des Contrebandiers qu’on a vu la semaine dernière avec, toutes les dix minutes du film, une terrible épreuve à laquelle les héros survivent de justesse : la traversée d’un pont vertigineux, la chute dans les eaux glacées d’un torrent déchaîné, l’attaque d’un ours ou d’une bande de loups, un orage diluvien, etc.

Mais Heart of the Beast a deux atouts que Les Contrebandiers n’avait pas. Premièrement : la relation entre James et Odin est profondément émouvante et touchera même ceux qui, comme moi, ont un cœur de pierre et n’ont jamais eu d’animaux de compagnie. Deuxièmement : une fin surprenante et profondément touchante qui rompt avec les canons hollywoodiens et qui arrachera une larme aux plus coriaces, moi inclus.

La bande-annonce