Decorado ★☆☆☆

Dans une cité dystopique gouvernée par une compagnie toute-puissante, A.L.M.A. (Almighty Limitless Megacorporative Agency !), Arnold et Maria, un couple de deux souris anthropomorphes sont menacés par le déclassement et la dépression. Arnold étouffe dans ce monde qui l’oppresse et où il se croit constamment surveillé. Il cherche à s’en échapper avec la complicité de ses deux amis, Carlos et Ramiro. La paranoïa envahissante  d’Arnold inquiète Maria qui se détache peu à peu de lui.

Le réalisateur espagnol Alberto Vázquez revient avec son troisième film d’animation après Psiconautas (2015) et Unicorn Wars (2022). On en reconnaît immédiatement le trait caractéristique « à mi-chemin de Lewis Caroll et de Guillermo Del Toro » comme l’annonçait l’affiche de Psiconautas, un mélange étonnant de figures kawaï et de monstres cauchemardesques. Decorado n’est parfois pas sans humour, comme cette sirène inversée, à la tête de poisson et aux pieds de femme.

Decorado est interdit aux moins de douze ans – comme l’étaient avant lui Unicorn Wars et Psiconautas. L’interdiction peut sembler sévère ; Decorado ne contient rien de réellement traumatisant ; mais cette interdiction évitera peut-être à des parents distraits de laisser voir ce film dérangeant à leur innocente progéniture.

Car Decorado est un film profondément pessimiste. Critique radicale de l’hypercapitalisme, d’une société panoptique proche de 1984, Decorado ne laisse entrevoir aucun espoir. L’exercice est intéressant. Mais après Matrix et The Truman Show, son postulat n’est pas suffisamment original pour soutenir l’intérêt.

La bande-annonce

La Fille Condor ★☆☆☆

Ana est une jeune orpheline recueillie par Clara, la sage-femme d’un petit village quechua perdu sur l’Altiplano. Excellente chanteuse dont les mélodies accompagnent les accouchements, Ana accompagne depuis toujours Clara chez les parturientes, l’assiste durant leur travail et se destine à prendre sa succession. Mais, sous l’influence d’une amie plus dévergondée qu’elle, elle se laisse fasciner par les lumières de la ville et s’enfuit à Cochabamba. La communauté, frappée par une succession de catastrophes, demande alors à Clara de partir à sa recherche et de la ramener.

Rares sont les films qui nous viennent de Bolivie. Je crois même n’en avoir jamais vu, même si en cherchant bien, on en trouverait certainement : Le Sang du condor (1969), Chuquiago (1977), La Nation clandestine (1989)… Aussi, par curiosité pour ce merveilleux petit pays andin, où notre ami Olivier nous a accueillis en 2003 et où il est aujourd’hui le talentueux ambassadeur de France, je suis allé voir ce petit film sorti dans quelques rares salles parisiennes au cœur de l’été.

J’y ai certes (re)vu les paysages somptueux de l’Altiplano. J’y ai certes entendu les intonations déconcertantes du quechua. Mais au-delà de ce parfum d’exotisme, je n’ai pas été touché par cette histoire d’émancipation, trop sage et trop cousue de fil blanc, cherchant le juste équilibre entre l’affirmation de soi et la fidélité à ses racines.

La bande-annonce

The Dog Stars ★☆☆☆

En 2035, dans une Amérique post-apocalyptique dévastée par un virus meurtrier, seules quelques poches d’humanité survivent en guerre les unes contre les autres L’une d’elles occupe un aérodrome perdu aux fins fonds du Colorado. Deux hommes y vivent. Hig (Jacob Elordi sexy à souhait) est un mécano débrouillard, hanté par la mort de son épouse. Bangley (Josh Brolin) est un ex-Marine aguerri. Quel avenir peuvent-ils espérer ?

On a déjà vu bien des films post-apocalyptiques. Hig et son chien en rappellent beaucoup, à commencer par Will Smith dans I am a Legend. Le genre semble essoré et on ne voit pas très bien ce que l’immense Sir Ridley Scott  (Alien, Blade Runner, Thelma et Louise, Gladiator, etc.) est allé chercher dans le best-seller de Peter Heller.

Pas grand-chose sinon la réitération de situations, de personnages et de scènes qu’on a déjà vus mille fois sans déplaisir. Des paysages à couper le souffle façon Jeremiah Johnson ? Check. L’alliance d’un gentil au grand cœur prêt à tendre la main et d’un dur-à-cuire à la gâchette facile ? Check. Le veuf éperdu qui renaîtra à l’amour dans les bras d’une donzelle plus jeune (Margaret Quilley en improbables débardeur et mini-short) ? Check.  L’hostilité de hordes sauvages façon Mad Max ou Assaut ? Check. Une séquence complètement hors sujet avec son lot de méchants déjantés et cannibales ? Check.

The Dog Stars coche laborieusement toutes les cases du survival. Le même film aurait été tourné, à la virgule près, il y a vingt ans – avec Robert Pattinson et Russell Crowe dans les rôles principaux. Si l’on est de bonne humeur, on goûtera ce spectacle régressif. Sinon….

La bande-annonce

L’Inconnue ★★☆☆

David Zimmerman (Niels Schneider, méconnaissable sous une barbe christique, vingt kilos en moins) est un artiste qui marche sur les pas de son père en photographiant la lente urbanisation de la banlieue parisienne. Volontiers asocial, il cède à la pression de ses amis pour les accompagner à une fête mexicaine délirante où il accepte le cachet offert par un inconnu et retrouve, dans la foule, Eva, une actrice allemande, qu’il avait croisée quelques jours plus tôt lors d’une réception (Léa Seydoux, qui relève de couches, vingt kilos en plus). Après avoir fait l’amour sans un mot avec elle dans un sous-sol glauque, David vit la plus incroyable des expériences : il se réveille dans le corps de la jeune femme. Epouvanté, paniqué, il part à sa recherche.

Arthur Harari est l’un des réalisateurs les plus intéressants de sa génération. Il forme avec Justine Triet, dont il a co-écrit le scénario d’Anatomie d’une chute, un power couple français. L’Inconnue est son troisième long métrage après Diamant noir (avec Niels Schneider déjà dans le rôle principal) et Onoda, qui avaient légitimement fait parler d’eux. Arthur Harari adapte ici la bande dessinée qu’il a co-écrite avec Lucas, son frère cadet. Le cinéma est chez les Harari une affaire de famille puisque Tom, le frère aîné, est le chef opérateur des films d’Arthur.

L’Inconnue peut désorienter. Parce que son sujet dépasse l’entendement : l’échange de corps (l’expression américaine, body swap, est plus parlante encore), s’il est devenu un sous-genre cinématographique, relève, à ce jour tout du moins, de la science-fiction. Parce que le scénario cherche moins à expliquer les causes de ce curieux phénomène qu’à en montrer les conséquences et laisse bien des questions irrésolues. Bref, on peut n’y rien comprendre et sortir de la salle deux heures vingt plus tard passablement agacé.

Mais c’est précisément son approche naturaliste qui rend L’Inconnue intéressant. Un phénomène fantastique y est décrit sans artifice, ses conséquences sont froidement analysées, sans utiliser les ficelles du cinéma fantastique ou de la comédie. On ne verra dans L’Inconnue aucune puissance surnaturelle à l’œuvre ni aucun quiproquo loufoque. On se posera simplement une question vertigineuse : que ferions-nous si un beau (!) matin, nous nous retrouvions dans un autre corps ? Il se trouve que les deux principaux protagonistes franchissent la barrière des genres. On aurait pu penser que la question du transgenrisme soit plus creusée : que ressent-on non seulement quand on change de corps, mais au surplus quand on change de genre ? Elle ne l’est pas. tant mieux – tellement elle est devenue galvaudée dans le cinéma contemporain – ou tant pis – elle soulève des questions passionnantes.

Toute la seconde partie du film – après que l’histoire s’est lestée d’un troisième personnage dont je ne dirai rien – oblige le spectateur à une gymnastique intellectuelle compliquée et stimulante : qui est dans le corps de qui ? Le jeu est amusant, mais finit par lasser, d’autant que le film on l’a dit est d’une durée hors normes. Certes, il nous offre dans sa dernière ligne droite, une échappée belle, près de chez Julien Gracq, à Ingrandes-sur-Loire, loin de la pluie et de la brume hivernales dans lesquelles le film se déroulait jusqu’alors. Mais ce soleil printanier ne résonne pas avec le tour tragique que prend le scénario.

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Bombonera ★☆☆☆

Enzo (Soufiane Guerrab) est un ancien joueur de football qui a mal tourné. Il vit de petites combines, de paris truqués, sur le dos de joueurs qu’il prétend épauler. Dans un tournoi de football de rue, il repère Lisa (Emma Boumali), une talentueuse joueuse de quatorze ans à peine. Il y voit aussitôt un investissement prometteur et va se rapprocher de la mère de l’adolescente (Vimala Pons) pour la persuader de lui confier la carrière de sa fille.

Après un documentaire sur le football de rue tourné en 2016, le réalisateur Syrine Boulanouar traite le même sujet, cette fois-ci sous l’angle de la fiction. Elle multiplie les séquences filmées au ras du bitume qui transcendent la virtuosité des joueurs : dribbles, petits ponts, feintes…

Le problème est que ces séquences deviennent vite répétitives. L’autre problème est qu’elles sont censées venir en appui d’un scénario faiblard qui accumule les poncifs et qui est construit autour de deux enjeux dont on connaît par avance le dénouement : l’équipe de la Hess où Laura a été sélectionnée remportera-t-elle le tournoi ? le pas si méchant Enzo finira-t-il par avouer à Laura et à sa mère son trouble passé ?

Le dernier problème est le choix de la jeune actrice qui interprète Lisa. Certes, Emma Boumali est une bonne actrice débordante d’énergie. Mais c’est une exécrable footballeuse et le chef opérateur ne réussit pas à nous faire croire en son talent.

La bande-annonce

Paradise ★★☆☆

Paradise a pour héros deux jeunes hommes, à peine sortis de l’enfance que rien a priori ne semble relier.
D’un côté, au Ghana, Kojo qui grandit sans mère aux côtés de son père, un pêcheur. De l’autre, au Québec, Antoine qui grandit sans père aux côtés de sa mère, laquelle a noué une relation avec un capitaine américain au long cours.

Paradise est un film québécois à la construction originale. Comme son affiche renversante (!) le montre, comme son pitch l’annonce, il est tout entier construit autour de l’imbrication de deux histoires a priori sans lien entre elles.

Il ne faut rien dire de ce lien. Sa découverte, au mitan du film, est sacrément étonnante. Rien ne me l’avait laissé deviner. Vous surprendra-t-elle autant qu’elle m’a surpris ?

Ce lien ouvre sur un autre film : celui précisément où les chemins de Kojo et d’Antoine vont se croiser. Le film avait le choix entre plusieurs options. Celle qu’il choisit n’est pas la plus crédible. Elle n’est pas non plus la plus réussie.

(Attention spoiler)
Paradise creuse une question sacrément contemporaine : celle de nos solitudes immenses, de la façon de les combattre et de la crédulité déconcertante qu’on peut alors manifester.

Le sujet est fascinant. Il prête à rire alors qu’il est diablement sérieux. Anne Deneuchatel, la victime de l’arnaque au « faux Brad Pitt », en a fait les frais. Je serais curieux de lire le livre qu’elle a tiré de cette rocambolesque histoire. Comment fonctionnent les « brouteurs » ? quel public visent-ils ? quels ressorts actionnent-ils ? quel est leur taux de succès et d’échec ? comment leurs victimes tombent-elles sous leur emprise ? se relèvent-elles de leur désillusions après avoir compris qu’elles ont été flouées ? ont-elles des recours juridiques ?

En 2023, Armel Hostiou avait raconté dans Le Vrai du faux comment il était allé au Congo sur la piste de l’homme qui avait usurpé son identité pour créer un faux compte Facebook. Colin Niel avait dans Seules les bêtes, un livre chorale à la construction savamment sophistiquée, utilisé un tel personnage. J’avais beaucoup aimé l’adaptation que Dominik Moll en avait tirée. Paradise traite le sujet moins sous l’angle du thriller que sur celui du drame grec presqu’élégiaque. Pas sûr que ce parti pris poétique soit le meilleur angle pour traiter cette question passionnante.

La bande-annonce

Dégel ★☆☆☆

Inès a neuf ans. Ses parents sont partis à Séville à l’Exposition universelle où, cette année-là, le pavillon chilien expose un morceau d’iceberg. Inès a été confiée à la garde de ses grands-parents qui possèdent un hôtel dans une station de ski dans les Andes chiliennes qu’ils s’apprêtent à vendre. L’hôtel accueille une délégation de skieurs allemands de haut niveau venus skier dans l’hémisphère sud pendant l’hiver austral. Inès, que le personnel de l’hôtel a prise sous sa protection, se lie d’amitié avec une jeune skieuse, Hanna, que ses camarades ont prise en grippe. Jusqu’au jour où Hanna disparaît mystérieusement…

Projeté à Cannes dans la section Un certain regard, Dégel est le deuxième volet d’un triptyque commencé en 2022 avec Chili 1976, qui mettait en scène les dilemmes moraux de la grande bourgeoisie pendant la dictature. Ce film-ci croise la petite histoire avec la grande : celle de l’histoire du Chili et de l’impossible anamnèse des années de dictature. Les cadavres des disparus retrouvés six pieds sous terre, la glace qui fond, découvrant ce qui était trop longtemps resté enseveli sous elle, Hanna disparue dans la montagne et qu’on retrouvera peut-être au dégel : la métaphore est lourdement soulignée. Trop peut-être.

Dégel m’a rappelé L’Engloutie, un film français sorti l’hiver dernier : mêmes décors neigeux, même mystérieuse disparition, même plongée dépaysante dans l’histoire (même si Dégel se déroule en 1992 au Chili alors que L’Engloutie se déroulait en 1900 dans les Alpes briançonnaises). Sa jeune héroïne m’a rappelé l’enfant de Crias Cuervos, ses cheveux noir corbeau, sa coupe au bol et le regard plein d’interrogations qu’elle porte sur un monde, enfermé dans ses non-dits, qu’elle ne comprend pas.

Dégel a certes des qualités. C’est un film sur la dictature et ses lourds non-dits, sur la perte de l’innocence, sur l’impossibilité de tout comprendre. Mais il réussit si bien à nous désorienter, dans son récit cotonneux, qu’il finit par nous perdre.

La bande-annonce

La Fin d’Oak Street ★☆☆☆

La famille Platt vit dans une banlieue américaine middle classe semblable à tant d’autres. Le père (Ewan McGregor) vient de perdre son mari et livre des pizzas en cachette de sa femme. La mère (Anne Hathaway) écrit en cachette de son mari une séparation qu’elle n’a pas le courage d’exécuter. Leurs deux enfants adolescents vivent dans la crainte du divorce de leurs parents.
C’est cette famille banale d’une banlieue banale qui va vivre une histoire incroyable : tout le quartier va être projeté dans le temps, des centaines de millions d’années en arrière, à l’époque des dinosaures.

Faut-il prendre ce blockbuster américain, sorti au cœur de l’été, qui a subi de plein fouet la concurrence de L’Odyssée et de Spider Man, au premier ou au second degré ?

Au premier degré, c’est un film familial – même si certaines scènes particulièrement sanglantes ont entraîné son classement PG13 aux Etats-Unis. Il a le parfum des films Amblin des années 80. D’ailleurs son action se situe en 1982, l’année même de la sortie d’E.T. et il est produit par J.J. Abrams, qui réclame l’héritage de Steven Spielberg. Ses effets spéciaux sont parfaitement léchés. Ses héros sont de ceux dans lesquels chacun.e pourra se reconnaître. Et son happy end prévisible rachètera les jump scares (littéralement sursaut de terreur) que son scénario rebondissant provoque.

Y a-t-il un second degré ? C’est le moins qu’on pouvait attendre d’un réalisateur aussi affûté que David Robert Mitchell, qui en 2014 avec It Follows avait dynamité les codes du film d’horreur, avait ensuite signé en 2018 le curieux Under the Silver Lake avant de connaître une longue traversée du désert. La Fin d’Oak Street dynamite-t-il les codes du film de dinosaures ? Pas sûr. Certes on peut, en cherchant bien, trouver ici ou là quelques clins d’œil transgressifs : ainsi de cette scène loufoque où nos deux héros tombent nez à nez, si j’ose dire, avec deux dinosaures… en plein coït. Ainsi aussi de la mort de l’un des personnages principaux dont on se dit qu’elle bat en brèche l’un des principes non écrits de Hollywood.

Mais hélas, ces rares audaces ne sauvent pas ce film banal de sa médiocrité. On tourne gentiment en rond pendant une heure trente jusqu’à ce que le scénariste, son parcmètre étant presque épuisé, décide de rendre les armes. Les dinosaures de Jurassic Park peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Leur ère n’est pas encore achevée.

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Oklahoma Honey ★★★☆

Amziah King (Matthew McConaughey) est apiculteur dans un coin paumé de l’Oklahoma. Veuf, de santé déclinante, il n’en mène pas moins, avec la bande de marginaux qui l’entourent une vie trépidante. La musique est sa passion. Son chemin croise celui de Kateri (Angelina LookingGlass), une jeune femme que sa femme et lui avaient accueillie lorsqu’elle était adolescente.

Oklahoma Honey est un film très bizarrement construit qui oscille entre plusieurs genres. Sa bande annonce ne laisse pas augurer sa richesse. C’est durant toute sa première partie un documentaire qui nous introduit dans un monde exotique, le Deep South avec sa musique bluegrass et ses personnages qu’on dirait tout droit sortis d’un roman de Faulkner ou de Mark Twain avec leurs trognes pas possibles et leurs accents incompréhensibles. C’est ensuite, après un événement qu’on taira et dont on se demande comment il a pu passer les fourches caudines d’une production hollywoodienne, un western, un film noir, un film de braquage avec son intrigue emberlificotée et son méchant plus vrai que nature (Kurt Russell, icône indéboulonnable des plus grands nanars de notre adolescence).

L’ensemble peut dérouter comme peuvent lasser certaines affèteries de mise en scène qui louchent du côté du clip vidéo. Sa construction peut dérouter avec ses coups d’accélérateur, ses coups de frein, ses sorties de route. Mais on ne s’ennuie jamais même si la durée d’Oklahoma Honey excède les deux heures. Et surtout, comme dans les aventures de Tom Sawyer, ce film baigne dans une atmosphère tellement sympathique qu’on ne peut résister à sa bienveillante contamination.

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Fjord ★★★★

Une famille s’installe dans un fjord retiré de Norvège. Mihai (Sebastian Stan, acteur roumano-américain abonné aux blockbusters et remarqué en jeune Donald Trump dans The Apprentice) est roumain et trouve vite un emploi d’informaticien à la mairie. Lisbet (Renate Reinsve, actrice principale de Julie (en 12 chapitres), Valeur sentimentale) est norvégienne et travaille à la maison de retraite de la ville. Le couple évangéliste a cinq enfants qu’il élève dans une discipline stricte. Un jour, une enseignante remarque des traces de contusions sur l’épaule d’Elia, la fille aînée du couple. Elle alerte l’Aide sociale à l’enfance qui met en œuvre, dans l’intérêt des enfants, un protocole implacable. Les parents sont interrogés par la police, les cinq enfants placés en famille d’accueil dans l’attente du procès.

Fjord arrive sur les écrans auréolé de la Palme d’or qu’il a reçue à Cannes. La concurrence cette année était rude avec des films aussi marquants que Notre salut, Minotaure ou Une vie de femme. Mais Cristian Mungiu n’a pas volé sa seconde Palme. Il avait eu la première en 2007 avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours, un film coup de poing qui m’avait durablement marqué. Ses films suivants étaient tout aussi dérangeants : Au-delà des collines, Baccalauréat dans mon Top10 de l’année 2016, R.M.N. Cristian Mungiu a le don de se saisir de dilemmes moraux et d’en tirer des films bouleversants et jamais simplistes.

Fjord repose d’abord sur une question : les enfants de Mihai et de Lisbet ont-ils été les victimes de violences corporelles ou psychologiques ? À supposer ce mystère résolu, deux séries de questions se posent. La première : quelles sont les limites indépassables d’une éducation stricte ? violences corporelles ? violences psychologiques ? punitions ? endoctrinement ? La seconde : la puissance publique a-t-elle le droit de se mêler de l’éducation des enfants ? si oui, dans quelles limites a-t-elle le droit de le faire ? doit-elle ordonner leur placement au premier doute ? doit-elle donner une confiance absolue à la parole des enfants ?

Fjord ne donne pas de réponses simples à ces questions compliquées. L’aurait-il fait qu’il aurait perdu beaucoup de sa qualité. Il n’en demeure pas moins qu’on prend vite parti pour la famille contre l’Etat, qu’on estime qu’elle n’a fait subir aux enfants aucune violence excessive, qu’elle avait le droit de les éduquer dans les valeurs qui étaient les siennes, que l’Etat a surréagi en les séparant de leurs enfants.

En sortant de la salle, fort de mes préjugés, une pensée m’a fait douter. Comment aurais-je réagi si cette famille d’évangélistes roumains avaient été des islamistes algériens ? Aurais-je estimé qu’elle avait le droit d’élever ses enfants, en France – ou en Norvège – dans les valeurs qui étaient les siennes, en leur interdisant comme le font Mihail et Lisbet le téléphone portable ou les réseaux sociaux et en leur imposant chaque soir de longues séances de prière ? aurais-je estimé la réaction de l’Aide sociale à l’enfance disproportionnée ?

Cette réflexion en a entraîné une autre : pourquoi Mungiu a-t-il choisi de camper une famille de Roumains évangélistes plutôt qu’une famille d’Algériens islamistes. La réponse est évidente : c’est parce qu’il est lui-même roumain et qu’il s’est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée en Norvège il y a une dizaine d’années et qui avait précisément mis en cause un couple roumano-norvégien et ses cinq enfants. Mais, à supposer qu’il ait choisi de camper une famille d’Algériens islamistes, son effet aurait été beaucoup moins subtil. En France en tous cas, il aurait divisé les spectateurs en deux camps : ceux, plutôt à gauche, favorables à la famille et à son droit à élever ses enfants selon ses valeurs et ceux, plutôt à droite, inquiets de la menace que fait peser le séparatisme islamiste sur la cohésion de la société français, qui auraient désapprouvé ce mode d’éducation.

Fjord est pour nous, aujourd’hui, spectateur français, un film diablement stimulant. Qu’on soit des farouches défenseurs de l’intégration républicaine et de la laïcité ou au contraire des humanistes sensibles aux différences culturelles, des tenants de l’Etat libéral qui considèrent que l’Etat n’a pas à s’ingérer dans la sphère privée ou au contraire des défenseurs de l’Etat interventionniste qui tiennent que l’Etat a le devoir de défendre les plus faibles, notamment les enfants, Fjord prend systématiquement à contre-pied nos préjugés.

La bande-annonce