
Grâce à sa ruse, Ulysse (Matt Damon) a vaincu les Troyens. Il est temps pour lui de rentrer à Ithaque où l’attendent sa femme Pénélope (Anne Athaway) et son fils Télémaque (Tom Holland). Mais, on le sait, le chemin du retour sera plus long que prévu. Dix ans s’écouleront pendant lesquels Ulysse devra affronter bien des périls.
L’Odyssée de Christopher Nolan est sorti depuis huit jours à présent et a suscité un immense enthousiasme. Il aurait déjà enregistré près de 250 millions de dollars de recettes à travers le monde, équilibrant son budget faramineux. En France, avec près de deux millions de spectateurs, c’est le meilleur démarrage de 2026 en dépit de sa durée – qui réduit le nombre de projections journalières – et de son interdiction aux moins de douze ans – qui restreint son public potentiel.
J’ai lu dans la presse spécialisée et sur Internet des critiques passionnantes, certaines d’une érudition folle. Pour simplifier, je classerai leurs auteurs en deux catégories. Les premiers sont de brillants hellénistes qui reprochent à Nolan les libertés qu’il a prises avec les chants d’Homère. Ils reprochent à Matt Damon une interprétation trop mutique, loin de la facétieuse intelligence de « l’homme aux mille ruses ». Ils pointent quelques épisodes oubliés, telle la rencontre avec Nausicaa qui, il est vrai, mettant en scène une jeune femme à peine pubère et un vieil homme nu comme un ver dans la force de l’âge, s’accommoderait mal des règles de la censure contemporaine. Ils regrettent aussi que cette odyssée, filmée dans des paysages à couper le souffle, en Islande (la descente aux enfers), en Ecosse (Circé), au Sahara occidental (Calypso) soit bien peu méditerranéenne.
Certains, parmi ces hellénistes, ont néanmoins salué la fidélité de Nolan à son inspirateur. Ils ont noté que la construction du récit, diffractée, faite d’allers et retours dans le temps et l’espace, était la même que dans l’œuvre d’Homère. Ils ont aussi souligné que le récit était habité par la hantise du déclin, de la fin d’une ère (l’époque mycénienne) et du début d’une autre sous la menace des « peuples de la mer » et que cette hantise produisait un écho très fort avec les temps troublés dans lesquels nous pensons vivre.
Je me sens plus proche de la seconde catégorie d’auteurs, celle des analphabètes. Je n’ai pas eu la chance d’étudier le grec ancien ou L’Odyssée à l’école. J’en connais tout au plus, comme tout le monde, quelques épisodes parmi les plus célèbres : le cheval de Troie, le Cyclope, Circé, Calypso et le retour à Ithaque… Cette ignorance joue, je crois, à mon avantage. Elle m’évite de comparer l’adaptation à l’original. Une comparaison qui, structurellement, tourne souvent sinon toujours au désavantage de l’adaptateur.
Aussi je n’instruirai pas un procès en infidélité à Nolan. J’ai apprécié L’Odyssée pour ce qu’il était : un grand film, réalisé par un grand cinéaste, peut-être le plus grand qui soit depuis Kubrick : Oppenheimer, Tenet, Dunkerque, Interstellar, Inception… Chacun de ses films est un chef d’œuvre. Chacun fait l’événement. Et le dernier ne dépare pas dans cette impressionnante cinématographie. Tout y est : l’inspiration d’un récit qui fait partie du patrimoine commun de l’humanité, une panoplie impressionnante d’acteurs célèbres (outre ceux déjà cités, Robert Pattinson, Zendaya, Charlize Theron, Samantha Morton, Elliot Page, Mia Groth….) jusque dans les seconds rôles, des paysages, je l’ai dit, à couper le souffle… Que dire de la musique ? Qu’elle est, c’est vrai, un peu trop envahissante, mais qu’elle n’en est pas moins sacrément envoûtante.
Je pointe néanmoins un défaut très subjectif qui me retient d’attribuer à ce grand film une quatrième étoile qu’il mériterait pourtant. J’ai été impressionné. Je n’ai pas regardé ma montre – alors que nombreux sont ceux qui lui reprochent sa durée obèse. J’ai été happé de bout en bout. Mais je n’ai pas été ému. L’Odyssée a touché mon cerveau, mon œil, mon oreille, mais pas mon cœur.