Eric Caravaca mène l’enquête auprès de ses proches sur sa sœur aînée, née en 1960 au Maroc, morte trois ans plus tard seulement, dont l’existence lui a été cachée toute son enfance et dont sa mère a détruit le souvenir.
Connaissez-vous Eric Caravaca ? Pas une star mais un de mes acteurs préférés dont le jeu discret, la présence silencieuse touchent juste à chaque coup. Il a été révélé par C’est quoi la vie ? qui lui valut le César du meilleur espoir masculin en 2000. Il est consacré par La Chambre des officiers dont il jouait le rôle principal d’une gueule cassée par la Première guerre mondiale. Ces deux films étaient réalisés par François Dupeyron auquel il dédicace ce documentaire autobiographique.
Sa famille en est le sujet. Plus précisément le lourd secret de famille qu’elle cache. Quel est-il ? Il s’agit d’une sœur, morte au berceau avant la naissance de ses deux frères cadets, enterrée au Carré 35 du cimetière français de Casablanca. Son existence n’est pas l’enjeu du film. Elle est évoquée dans la bande annonce et posée comme point de départ dès les premières images du film que Eric Caravaca lui-même commente de sa belle voix grave.
Le suspens est ailleurs. Dans le secret qui entoure sa courte vie et sa mort brutale. Quels en sont les causes ? On ne saura pas la part de mise en scène dans la réalisation d’Eric Caravaca. A-t-il demandé à ses parents de rejouer des confessions déjà données ? Ou les a-t-il débusquées en direct derrière l’œil inquisiteur de sa caméra ? Toujours est-il qu’il mène l’enquête, sans brutalité, sans lancer de vindicte. « Qui était ma sœur ? De quoi est-elle morte ? » Sa mère esquive. Son père, sur le seuil de la mort, qu’un cancer qu’on devine a laissé chauve, lui dit la vérité. Eric Caravaca la pressentait. Il nous l’avait laissé deviner à demi-mot.
La vie de Christine, cette sœur méconnue, résonne avec la Grande histoire. Celle de la décolonisation. Les Caravaca sont des Espagnols installés au Maroc depuis une génération que l’indépendance du royaume chérifien conduira à l’exil, en Algérie d’abord, en France ensuite après un court retour au Maroc. Ils ont fait le deuil de leur fille avec autant de brutalité que celui de leur vie sur l’autre rive de la Méditerranée. Ils ont tu sa mort comme la France refusait alors de regarder en face la réalité des guerres de décolonisation que le réalisateur nous montre sans fard à travers quelques archives d’une rare violence.
Son documentaire introspectif trouve le ton juste. Il a l’élégance de sa courte durée, refusant d’en rajouter là où la concision s’impose. Il évite les pièges symétriques de l’absolution et de la vindicte. Eric Caravaca refuse d’accuser sa mère mais cherche simplement à la comprendre. Il remet à sa juste place la mémoire face à l’oubli. Il a touché chez moi la corde particulièrement sensible du secret de famille auquel je veux depuis longtemps consacrer sinon un documentaire aussi réussi que celui d’Eric Caravaca du moins un roman autobiographique pour solde de tout compte.
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