
Deux documentaires sortent dans les salles cette semaine sur la guerre menée par Israël à Gaza. Le premier, Naza, a eu un retentissement gigantesque. Avant d’être mis en ligne gratuitement sur Youtube par ses producteurs, il est diffusé exceptionnellement dans les salles hier et aujourd’hui. Le second, Qui vit encore, n’a guère fait parler de lui. Il sortira en salles demain et j’ai eu la chance d’assister à son avant-première avec son réalisateur.
Projeté à Venise où il a été applaudi pendant près d’une demi-heure et a reçu le Prix spécial du jury, Naza est depuis un mois au centre d’une vive polémique. Il a mis en rage les autorités israéliennes qui accusent ses deux réalisateurs de haute trahison et menacent de les déchoir de leur nationalité. Tsahal lui reproche une « vision déformée, trompeuse et fallacieuse » du processus de planification des frappes à Gaza. Une enquête approfondie a été diligentée à la demande du Premier ministre afin d’identifier et de poursuivre les vingt-quatre soldats et agents du renseignement témoignant anonymement dans le film, dont l’image, la voix et même l’écriture ont été cachées. Au contraire, les opposants à Israël y voient la preuve imparable qu’un génocide serait en cours à Gaza.
Avant de rentrer dans le vif du sujet, saluons d’abord la démarche. Celle des réalisateurs et de leurs collaborateurs. Celle des vingt-quatre militaires israéliens. Qu’ils aient eu tort ou raison de le faire, il leur a fallu un sacré courage pour oser s’élever contre leur camp, pour risquer de se retrouver au ban des leurs, accusés de « haine de soi ». Il en faut aussi aux soldats, dont on pourrait dire que leur anonymat les protège, pour dénoncer le système qu’ils ont servi et pour reconnaître qu’ils ont participé à ses crimes. On imagine la vie qui sera la leur : les premiers subissent un flot ininterrompu d’attaques haineuses, les seconds vivent dans la crainte d’être identifiés et poursuivis.
De quoi parle Naza ? Son titre, génial, joue sur la paronymie avec Gaza et Nazi. Naza signifie dommage collatéral. Plus précisément, il renvoie au nombre de victimes civiles prévisibles que chaque frappe de Tsahal risque d’occasionner. Pour autant, cette question là n’est pas la seule que soulève le documentaire. Elle n’est pas d’ailleurs à mes yeux la plus incriminante. Le fait même que Tsahal comptabilise les victimes collatérales que ses frappes causeraient ne démontre-t-il pas que Tsahal s’en soucie ? Certes, à plusieurs reprises, le documentaire évoque des frappes validées, eu égard à l’importance des cibles visées, quand bien même elles auraient causé plusieurs centaines de victimes collatérales, ce qui pose le problème de leur disproportion ; mais on regrette qu’il n’évoque pas celles auxquelles Tsahal aurait renoncé en raison du nombre excessif de victimes.
L’objet du film est plus large. Il évoque la déshumanisation d’une guerre menée à distance, depuis les bureaux de Tel Aviv, par une armée de techniciens qui, aidés par l’intelligence artificielle, désignent des cibles aux pilotes d’avions et de drones. La situation ne diffère pas de celle des militaires de l’US Air Force en Afghanistan ou en Irak décrits dans Good Kill ou Eye in the Sky. Elle ouvre un débat passionnant sur les modalités de cette guerre, qui utilise les téléphones portables de leurs cibles pour les localiser, et la responsabilité de ses opérateurs qui, reprenant un discours de sinistre mémoire, invoquent l’autorité des ordres reçus, le risque de sanction en cas de désobéissance et, en tout état de cause, le fait qu’il y aurait toujours quelqu’un d’autre pour les exécuter à leur place s’ils venaient à faire défection.
Elle révèle aussi le sentiment de toute-puissance que la guerre provoque, l’excitation de la mission que les soldats mènent, la jouissance qu’ils éprouvent à la mener à bien, en oubliant la réalité tragique des vies qu’ils fauchent. Cette guerre nous disent-ils, est menée en toute impunité, l’horreur des massacres commis par le Hamas le 7-octobre autorisant des représailles massives. Car – et la phrase m’a hanté longtemps après la sortie de la salle – « quoi qu’on leur fasse, ils l’auront mérité »…
Pour interviewer leurs sources, Yuval Abraham et Rachel Szor ont eu l’idée géniale de les filmer de nuit sur le toit d’un immeuble de Tel Aviv. La capitale économique israélienne, où est installé le QG de Tsahal, est située à une soixantaine de kilomètres à peine de la bande de Gaza. La métropole étincelle de la lumière des buildings et de la circulation automobile. Rien n’y laisse augurer le chaos guerrier qui fait rage et la désolation quelques kilomètres au sud.
Ecrasé par la sortie de Naza, Qui vit encore est condamné à l’invisibilisation. Pourtant, qui s’intéresse à la situation à Gaza ira voir avec profit ce documentaire d’un réalisateur suisse qui connaît bien la région pour y avoir tourné L’Apollon de Gaza, l’histoire abracadabrante d’une statue grecque retrouvée au large de Gaza et victime d’un obscur trafic d’antiquités. Il était resté en contact avec plusieurs amis gazaouis que la guerre a jetés sur les chemins de l’exil. Il a décidé de les rassembler et de leur faire raconter leurs histoires. Le procédé, sciemment théâtral, n’évite pas un certain formalisme. Le résultat n’en est pas moins efficace. Il apporte un démenti flagrant à cette affirmation péremptoire si souvent répétée : « Il n’y a pas d’innocents à Gaza ».