
Nous sommes en 1958. Annie Duchesne (Tess Barthélémy mélange étonnant d’Isabelle Adjani jeune, de Stacy Martin et d’Adèle Haenel, dont il serait mesquin de lui reprocher d’être la « fille de ») a dix sept ans « et demi ». La jeune fille, passionnée de littérature, vive et intelligente mais encore immature, n’aspire qu’à une chose : quitter son village, sa chambre d’adolescente située au-dessus du café épicerie de ses parents très frustres, fuir le provincialisme qui l’étouffe, découvrir la vie et devenir un « sujet libre ». Un poste de monitrice dans une colonie de vacances lui en fournit l’occasion. Elle y découvre la sororité pas toujours bienveillante de ses consœurs. Elle y découvre surtout les garçons, notamment H. (Victor Bonnel abonné aux rôles de gouape), le moniteur-chef qui aura tôt fait d’abuser de sa naïveté.
La sortie de ce film cette semaine coïncide avec celle, une semaine plus tôt, du documentaire Ecrire la vie, chroniqué hier sur ce blog. Deux jours de suite à parler d’Annie Ernaux, c’est sans doute trop pour ceux que cette autrice horripile. Une critique croisée des deux films aurait pu faire l’affaire. Mais c’est bien le moins aussi pour un(e) prix Nobel français de littérature (la seule à ce jour).
Mémoire de fille est un de ses « récits » – terme qu’elle préfère à celui de roman ou d’ego-roman – les plus marquants. Il explore un thème sur lequel #MeToo a jeté une lumière nécessaire : l’emprise. Il s’agit moins d’analyser l’emprise telle qu’elle se déploie au sein d’un couple constitué, qui est le sujet de plusieurs films récents parmi lesquels, pas plus tard que la quinzaine dernière Si tu penses bien, Élise sous emprise ou Mon roi, que le mécanisme dont peuvent être victime de très jeunes filles influençables. L’exemple le plus pathologique en est l’ignoble Matzneff, héros toxique du glaçant Consentement.
On imagine volontiers l’impact de ce livre sur Judith Godrèche, dont on connaît l’histoire personnelle : enfant-star, elle est tombée à quatorze ans sous l’emprise du réalisateur qui l’a révélée. Passée derrière la caméra, elle dirige ici Tess Barthélemy, sa propre fille, ajoutant une dimension personnelle à ce récit déjà lourd de réminiscences.
Le livre d’Annie Ernaux, outre son écriture « plate » qui constitue, on le sait, la marque de fabrique du prix Nobel, avait une grande qualité : il entourait la perte de la virginité de son héroïne de beaucoup d’ambiguïté. S’agissait-il d’un viol ? ou bien d’une relation librement consentie par une adolescente éperdument romantique, qui s’avérait à l’expérience terriblement décevante par la faute de la veulerie de son amant, macho et brutal ? Le film est beaucoup moins subtil, même si l’interprétation très riche de Tess Barthélemy souligne que la passion d’Annie n’a rien de simple (!). Ici, le procès est jugé avant d’être instruit : il s’agit évidemment d’un viol dont le garçon est le coupable et la fille la victime.
Autre défaut, cette fois-ci consubstantiel du livre auquel le film est globalement très fidèle (même s’il escamote l’ultime étape du récit à Londres) : autant l’épisode de la colonie de vacances est intéressant, autant ce qui le suit, le retour d’Annie chez elle à Yvetot puis sa première année à Rouen, son stress post- traumatique, son aménorrhée et sa patiente anabase, est plus laborieux et moins intéressant.
Enfin on se serait bien passé du prologue et de l’épilogue où une vraie-fausse Annie Ernaux désormais octogénaire, interprétée par Valérie Dreville qui pousse le souci de la ressemblance un peu trop loin, va présenter son livre à Rouen. Là encore, le souci de coller au livre, qui, comme souvent chez Annie Ernaux, multiplie les mises en abyme et les développements réflexifs, et d’adresser un hommage trop révérencieux à son illustre autrice, s’avère maladroit.