Écrire la vie : Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens ★★☆☆

La documentariste Claire Simon est allée à la rencontre de lycéens et de lycéennes de France métropolitaine et d’outre-mer pour filmer des classes HLD (Humanités, littérature et philosophie) où les livres d’Annie Ernaux sont étudiés.

Projeté à la Mostra de Venise en septembre 2025, son documentaire a été diffusé par France 5 avant de sortir en salles. Etrange chronologie inversée des médias (la « chronologie des médias » fait obligation aux films projetés en salles d’attendre un certain temps avant d’être diffusés à la télévision ou sur des plateformes) qui connaît de plus en plus d’exceptions.

Claire Simon est septuagénaire. Elle tourne depuis un demi-siècle. On l’a découverte en 1992 avec Récréations, un documentaire où elle filmait avec une rare justesse la cour de récréation d’une école maternelle, ses écoliers, ses drames minuscules, ses lois tacites. Depuis plus de trente ans, on lui est fidèle : Les Bureaux de Dieu en 2008 sur les antennes du Planning familial, Le Bois dont les rêves sont faits en 2015 sur le bois de Vincennes et la faune bigarrée qui le fréquente, Le Concours en 2016 sur le recrutement des élèves de la Femis, Premières solitudes en 2018 sur le ressenti de lycéens avant de plonger dans l’âge adulte, Le Fils de l’épicière, le Maire, le Village et le Monde en 2021 sur la création à Lussas en Ardèche de Tënk, une plate-forme alternative de vidéos documentaires à la demande, Notre corps en 2023 sur le corps des patientes d’un hôpital de l’Est parisien, Apprendre en 2024 sur une école maternelle de la banlieue rouge… L’énumération est longue mais témoigne d’une constante : l’engagement militant d’une documentariste à « filmer la vie »

Filmer la vie, écrire la vie. On comprend aisément ce qui a rapproché Claire Simon d’Annie Ernaux – même si les deux artistes ne jouent pas dans la même catégorie, la première peinant à sortir de l’anonymat, la seconde auréolée de la gloire immortelle d’un prix Nobel de littérature, de l’adoration que lui vouent les militants d’extrême-gauche depuis qu’elle n’a pas hésité à manifester son soutien à LFI et de la détestation symétrique que lui portent désormais tous les anti-Mélenchon.

Ecrire la vie se regarde à deux niveaux. D’un côté l’œuvre d’Annie Ernaux proprement dite, découverte dans les années 80, grâce au prix Renaudot décerné en 1984 à La Place, son quatrième roman, grâce à la polémique provoquée par Passion simple en 1992. Le documentaire est l’occasion de la revisiter, de se souvenir de l’émotion ressentie à sa lecture. « Ecriture plate », « transfuge de classe », « venger sa race », « autosociobiographie », tout y passe… Les grands thèmes de ses « récits » sont évoqués sans tomber dans l’exposé fastidieux ou la récapitulation wikipediesque.

Mais Ecrire la vie s’enrichit d’un second niveau : l’œuvre d’Annie Ernaux y est revisitée par les lycéens qui la lisent. Les lycéens sont surtout en fait des lycéennes. Signe que les filles sont plus nombreuses que les garçons en classe littéraire ? qu’elles lisent plus ? ou que l’œuvre d’Annie Ernaux les touche plus ? La sociologie de la littérature a établi que deux lecteurs sur trois d’Annie Ernaux sont des femmes, trentenaires ou quadragénaires, enseignantes ou chercheuses, transfuges de classe elles-mêmes.

Ce qu’elles expriment, parfois avec maladresse, toujours avec sincérité, est profondément touchant. Leur lecture est souvent d’une grande intelligence. Les livres suscitent des débats. Le plus passionnant est celui autour de la défloration d’Annie racontée dans Mémoire de fille : viol ou pas ? On est dans la zone grise que l’ère #MeToo voudrait à tout prix délimiter alors qu’elle reste tellement subjective.

On aimerait croire que ces livres résonnent avec leur propre vie. Est-ce le cas ? Sans doute le sujet était-il trop intime pour être discuté ; mais on brûlerait de savoir si leur première fois résonne avec celle, traumatisante, vécue par Annie lorsqu’elle était monitrice de colonie de vacances à Sées, dans l’Orne, en 1958. L’avortement clandestin qu’elle raconte dans L’Evénement est un traumatisme qu’aucune jeune fille aujourd’hui ne devrait plus jamais vivre. Quant au déclassement, l’école républicaine les en a pour l’instant protégées, même si une lycéenne maligne souligne que la sape, la marque, la mode constituent des marqueurs très fins qui ont vite fait de classer chacun.

Une dernière remarque : à l’heure où il est de bon ton, classement Pisa à l’appui, de déplorer la baisse de niveau des écoliers français, voir des lycéens se saisir de ces livres, les lire, les analyser, avec autant d’intelligence et de sensibilité, a de quoi remonter le moral des parents les plus démobilisés et des profs les plus aigris.

La bande-annonce

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