Les Silences de Riyad ★★☆☆

Le corps d’une jeune femme assassinée est retrouvé dans le désert. Personne ne réclame sa dépouille. L’employée dans un commissariat de police, traumatisée par son récent divorce et le décès de son enfant, devient obsédée par cette affaire et se met en tête de l’élucider seule.

Rares sont les films qui nous viennent d’Arabie saoudite. Wadjda (2012) et son héroïne entêtée avaient marqué les esprits. C’est sa réalisatrice, Haifaa Al Mansour, qui mène une carrière à cheval entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, qui est aux manettes des Silences de Riyad.

Il montre une Arabie saoudite rarement filmée, celle des classes moyennes, celle des jeunes qui, pour chasser l’ennui, s’adonnent au rodéo urbain, celle des femmes, en butte à un régime strictement patriarcal mais qui profitent des marges de liberté qui leur sont laissées pour s’émanciper peu à peu : elles ont désormais le droit de conduire et de sortir en cheveux [l’Iran et l’Afghanistan, à l’exception des pays de la péninsule arabique, sont les seuls pays au monde où le port du voile pour les femmes est obligatoire dans l’espace public].

Mais il le fait d’une façon typiquement américaine, dans un polar qui respecte scrupuleusement les règles du genre au risque de sembler bien planplan, avec son lot de révélations, de courses-poursuites et de capitaine de police débonnaire façon Columbo. [attention spoiler] On bâillerait presque d’ennui si dans les ultimes minutes le scénario ne prenait un tour inattendu et stupéfiant façon Usual Suspects.

La bande-annonce

Obsession ★★☆☆

Bear est transi d’amour pour Nikki, qui travaille avec lui dans un magasin d’instruments de musique. Mais Bear est trop timide pour lui déclarer sa flamme malgré les encouragements de Ian, son meilleur ami. Il forme le vœu que Nikki l’aime plus que tout au monde. Son vœu miraculeusement se réalise. Au-delà de toutes espérances…

Voici le petit film, tourné avec trois bouts de ficelle par un réalisateur de vingt-six ans pour 750.000 dollars et qui en a rapporté à ce jour 400 millions. Il est sorti en France début mai et y a attiré déjà plus d’un million de spectateurs. Je ne serais pas allé le voir s’il n’était pas devenu un tel phénomène et si mes fils ne m’y avaient pas incité.

Je ne suis pas un grand spécialiste du cinéma d’horreur. Je n’en vois pas beaucoup, alors que c’est un genre qui draine un public énorme. Ma réticence tient à deux raisons. La première est que je tiens, à tort peut-être, ce genre pour très pauvre et très répétitif – dont les parodies sont devenues presqu’aussi populaires. Si sans doute Massacre à la tronçonneuse, L’Exorciste ou The Thing sont des chefs d’œuvre, je ne vois pas l’intérêt d’un douzième Vendredi 13 ou d’un septième Scream. La seconde est plus personnelle : ces films me fichent une frousse bleue !

Récemment, le genre a pris une inflexion notable. Dans la veine notamment des films d’Ari Aster (Hérédité, Midsommar) ou de Jordan Peele (Get Out, Us, Nope), les films d’épouvante ont pris un tour moins sanglant et plus psychologisant. Obsession s’inscrit dans ce courant-là.

Obsession n’est pas un film particulièrement horrifique, même s’il réserve son lot de jump scare (la traduction française, effet de sursaut, est bien pataude) et d’hémoglobine. Il se déroule dans l’environnement parfaitement ordinaire d’une petite ville américaine anonyme. Le climat qu’il crée n’est pas particulièrement angoissant. D’ailleurs son interdiction aux moins de seize ans se discute. La commission aurait pu, sans erreur manifeste d’appréciation, opter pour un moins de douze.

C’est moins un film d’horreur qu’un film sur le couple. Un film d’abord sur les difficultés à se déclarer, à sortir de la friendzone, à devenir un peu plus qu’un simple « ami ». Un film ensuite sur la toxicité du couple, sur les dangers à s’aimer par-dessus tout et à ne vivre que l’un pour l’autre, un film sur le nécessaire équilibre à trouver. C’est pour ces raisons un film qui ne se contente pas de faire peur comme un vulgaire film d’épouvante, mais une œuvre qui interroge notre société et sa façon d’appréhender le couple.

Pour autant, Obsession mérite-t-il tout le bien qu’on en dit ? Je n’ai pas été absolument convaincu. Certes, j’ai apprécié la performance démente d’Inde Navarrette, qui réussit en un clin d’œil à passer d’une attitude à une autre, radicalement autre. Mais pour autant, j’ai trouvé le scénario de ce film bien plat et sa clé d’explication décevante.

La bande-annonce

Sous le ciel de Kyoto ★☆☆☆

Toru est un étudiant timide, en deuxième année à l’université. Solitaire, il n’a qu’un seul ami Yamane. Pour financer ses études, Toru travaille de nuit dans un bain public en compagnie de Sacchan qui est secrètement amoureuse de lui. Mais Toru lui préfère Hana, une camarade de classe à qui il fait assidûment la cour.

J’ai scrupule à parler de ce film qui, dès ses premières images, m’a plongé dans un sommeil cotonneux et dont je n’ai pas pas compris grand-chose, soit que son intrigue était particulièrement alambiquée, soit que ma somnolence m’ait fait raté ses rebondissements les plus signifiants.

Je l’ai trouvé bien long – il dure plus de deux heures – et bien confus. Dans sa première moitié, on pense être face à un trio amoureux classique. Puis après un interminable monologue de Sacchan, il prend une direction imprévue, se leste d’une gravité qu’on n’escomptait pas.

Ce virage-là, pour inattendu qu’il soit, réinstille-t-il un peu d’intérêt dans cette mièvre RomCom ? Pas sûr… Car on est reparti pour une seconde heure interminable dans un tout autre registre, plus sombre, qui se termine par un coup de théâtre passablement crédible. Suffisant pour me réveiller, mais pas assez pour m’enthousiasmer. Maupassant aurait traité la même histoire en quinze pages avec autrement plus de talent.

La bande-annonce

Les Vacances de Golo & Ritchie ☆☆☆☆

Toujours inséparables, Golo, le grand frère souriant et protecteur, aux biscoteaux impressionnants, et Ritchie, autiste à l’humour désarmant, partent en vacances en Camargue.

Les deux amis de la Cité de la Grande Borne à Grigny (91) sont devenus célèbres grâce aux réseaux sociaux : ils ont plus d’un million et demi de followers sur Snapchat, 850.000 sur TikTok, 750.000 sur Instagram. Leur célébrité avait mis la puce à l’oreille à Chi-Fou-mi, la société de production de Hugo Sélignac qui avait demandé à Ahmed Hamidi et à Martin Fougerol de les filmer dans un Marseille-Grigny en tandem. Le film, sobrement intitulé Golo et Ritchie, avait cartonné au box-office en août 2024, dépassant les 400.000 entrées.

Le succès était trop grand pour rester sans suite. Ce second volet sent hélas à plein nez la stratégie marketing : « puisque ça a marché une fois, recommençons ! » Et du succès de ce deuxième/second volet dépendra quasi-mathématiquement le tournage d’un troisième. Hélas, encore hélas….

On avait déjà fait pédaler le duo. Cette fois-ci, on l’envoie en Camargue. Et on lui adjoint un troisième drille, John Café, lui aussi autiste léger. Pourquoi la Camargue ? Pour y retaper un vieux voilier qui sera vendu aux enchères pour financer les vacances des jeunes défavorisés de la Grande Borne ? ou parce que l’office du tourisme du coin a fait à la production un pont d’or, en lui suggérant de mettre en valeur toutes les attractions qu’offre un séjour tout compris chez la torera Marie Sara, l’ex-compagne de Henri Lecomte et du publicitaire Christophe Lambert ? Tout y passe : séance d’aquafitness, initiation à l’équitation, sortie à Aqualand, soirée aux arènes, pèlerinage des Gitans, bird-watching en camouflage (sans doute la scène la plus drôle du film)…

Le résultat dure une heure vingt à peine mais est déjà trop long. Cette accumulation de saynètes ressemble à un long dépliant touristique – qui a certes l’avantage de montrer un éventail de jolies images. On voudrait nous faire rire et nous attendrir. Hélas on ne rit pas souvent. Et quand on rit, c’est avec une certaine gêne pour la part de moquerie qui s’y mêle.

Le film, nous dit Télérama, « fait preuve de pédagogie sur la question de l’autisme ». Il est vrai que l’amitié protectrice de Golo pour Richie, la patience qu’il déploie sont admirables – et auraient justifié qu’on s’y arrête et qu’on l’interroge : d’où lui vient cette empathie ? Mais, pour le surplus (comme on dit au Conseil d’Etat), le regard porté sur l’autisme, les rires que le film veut à tout prix susciter en plaçant Richie et John Café dans des situations propices à les faire naître, m’ont souvent semblé plus malaisants que bienveillants.

La bande-annonce

I Want Your Sex ★★☆☆

Elliot (Cooper Hoffman, fis de feu Philip Seymour Hoffman) est embauché dans la galerie d’Erika Tracy (Olivia Wilde) une célèbre artiste contemporaine en pleine préparation de sa prochaine exposition. Il en devient vite le jouet sexuel.

Gregg Araki est de retour. Ce réalisateur californien d’origine nippo-américaine avait marqué les années 90 avec sa « trilogie de l’adolescence apocalyptique », punk, nihiliste et provocatrice :  Totally F***ed UpThe Doom Generation et Nowhere qui repasse régulièrement en salles – et qui a bien mal vieilli. Il n’avait plus tourné pour le cinéma depuis White Bird, sorti en 2014 et adapté d’un roman (excellent) de Laura Kasischske.

Gregg Araki a vieilli. Il a soixante-six ans. Il s’est embourgeoisé : les galeries d’art trendy ont remplacé les salles de shoot cradingues de ses premiers films. Mais l’Almodovar californien, ouvertement gay et léchant comme le maestro madrilène ses décors pops, est toujours aussi obsédé et déjanté.

I Want Your Sex ne ment pas sur la marchandise. Son titre, son affiche, son interdiction aux moins de douze ans annoncent la couleur. Il y est question de relation SM avec, comme dans l’excellent Babygirl, une executive woman milf domina, et comme dans le non moins excellent Pillion, un banal jeune homme dont la seule qualité semble être son don pour la soumission.

Dans le rôle d’Erika Tracy, Olivia Wilde, la quarantaine fièrement assumée, en fait trop et a bien raison. Ses robes de soirée improbables, ses tenues fétichistes cuir et queer sont hallucinantes.

I Want Your Sex n’est pas seulement une succession d’images provocatrices. C’est aussi une critique des paradoxes de notre société, qui revendique sa désinhibition mais qui, tout bien considéré, reste pudibonde et sentimentale. On aurait pu redouter que l’histoire se termine par un happy end moralisateur – qui aurait vu Elliot se détourner des plaisirs toxiques que lui offre Erika et déclarer enfin sa flamme à Apple, sa coloc et meilleure amie pour la vie. Fort heureusement, le scénario évite ce piège pour une conclusion plus ambiguë.

La bande-annonce

Le Triangle d’or ★★☆☆

Jeune banlieusarde taiseuse, rêvant d’intégrer l’armée, Laura (Malou Khebizi) trouve un emploi grassement rémunéré dans le « triangle d’or » parisien – cet espace délimité par les Champs-Elysées, l’avenue Montaigne et l’avenue Gabriel – dans l’hôtel particulier où un émir saoudien a installé Souria, sa maîtresse (Soundos Mosbah).

Le Triangle d’or est le premier film d’Hélène Rosselet-Ruiz. Elle en a eu l’idée durant sa scolarité à la Fémis et en a même fait un court-métrage au titre faussement sartrien, Les Mains sales. Le sujet est original : comment vivent les riches Saoudiens, les riches Saoudiennes, lorsqu’ils sont de passage à Paris ? qu’abritent leurs palais des mille et une nuits, objet de fantasmes peut-être délirants ? quelles relations entretiennent-ils avec leurs employés (Hélène Rosselet-Ruiz a utilisé les travaux de la sociologue Alizée Delpierre sur la domesticité) ?

Pour nous faire pénétrer dans ce monde mystérieux, le scénario utilise une recette éculée : nous le faire découvrir à travers les yeux d’un Candide qui le découvre en même temps que nous. Ce sera le rôle de Laura, interprété par Malou Khebizi. L’actrice était en tête d’affiche de Diamant brut. Elle est méconnaissable dans son second film : la bimbo varoise peroxydée juchée sur des hauts talons improbables a laissé la place à une petite soldate hommasse et hypersportive. La capacité de Malou Khebizi à se glisser successivement dans ses deux rôles, si différents, force l’admiration.

La bande-annonce laissait augurer un pur thriller. Le film est un peu différent. Il se focalise sur la relation qui se construit entre Souria et Lara. Lara, qui découvre avec un mélange de fascination et d’horreur la prison dorée dans laquelle sa patronne est claquemurée, est d’abord maltraitée par Souria avant de devenir sa confidente. L’histoire prend ici des raccourcis peu crédibles. Les deux femmes deviennent alliées face à la violence masculine. Le simplisme du schéma est atténué par un troisième personnage masculin : le chauffeur, interprété par l’acteur Ziad Bakri qu’on vient de voir dans Le Passage et qu’on avait découvert dans Les Barbares.

Le Triangle d’or pâtit de la faiblesse de son scénario pépère mais n’en reste pas moins une plongée sociologique fascinante dans un monde rarement documenté.

La bande-annonce