Les Misérables ★★★☆

On connaît tous l’histoire des Misérables, pour avoir lu, jeune ou moins jeune, le chef d’œuvre de Victor Hugo, pour en avoir étudié quelques passages à l’école, pour avoir déjà vu certaines des nombreuses adaptations qui en ont été faites, ou la célèbre comédie musicale. Envoyé au bagne de Toulon pour avoir volé un pain, Jean Valjean (Louis Peres) est devenu à sa libération, dix neuf ans plus tard, un monstre sans cœur. Sa rencontre avec Mgr Myriel (Frédéric Pierrot) à Digne le transforme. Sous l’identité de Monsieur Madeleine, Valjean (Vincent Lindon) est devenu un chef d’entreprise et le maire de la ville de Montreuil-sur-mer. Fantine (Noémie Merlant), une des employées de sa verroterie, a caché l’existence de sa fille Cosette, abandonnée aux époux Thénardier (Benjamin Lavernhe et Camille Cottin). Valjean promet à Fantine sur son lit de mort de prendre soin de l’enfant, la rachète aux Thénardier et va vivre à Paris où quelques années plus tard, pendant que grondent les émeutes de 1832, l’inspecteur Javert (Tahar Rahim) retrouve sa trace.

Les Misérables est un chef d’œuvre indépassable de la littérature. Ses personnages, même les plus secondaires, sont devenus des figures familières et des noms communs. Des générations de lecteurs et de spectateurs en connaissent l’histoire et les rebondissements. J’ai eu la chance de le lire à vingt-cinq ans dans une édition de poche empruntée à ma belle-sœur et en garde un souvenir émerveillé. J’avais vu le film de Robert Hossein en 1982 lors d’une sortie scolaire organisée par mon collège dans un cinéma toulonnais, disparu depuis. Je me souviens même que j’étais assis à côté d’une camarade de cinquième dont j’étais secrètement amoureux. Quelques années plus tard, j’ai eu la chance de voir à Londres la comédie musicale qui en a été tiré, dont il est de bon ton de critiquer le kitsch et qui pourtant m’avait transporté. Mais je m’égare….

Les Misérables a fait l’objet d’un nombre incroyable d’adaptations que même l’intelligence artificielle est incapable de dénombrer : plus de cinquante à travers le monde et entre cent-dix et cent-soixante si on élargit aux téléfilms, aux séries et aux films d’animation. Les plus anciens datent de l’aube du cinéma muet. Nombreux sont ceux qui sont restés dans nos mémoires : Jean Gabin en 1958 avec Bourvil dans le rôle de Thénardier, Lino Ventura en 1982 avec Michel Bouquet dans le rôle de Javert, Jean-Paul Belmondo dans l’adaptation très lellouchienne – et franchement ratée – de 1995, Gérard Depardieu dans la série de Josée Dayan en 2000, Hugh Jackman et plus encore Anne Hathaway en Fantine dans la comédie musicale multi-oscarisée de Tom Hooper en 2012.

La barre était haute pour Fred Cavayé, un réalisateur français chevronné mais plus familier des thrillers urbains que des grandes fresques historiques. Il s’est donné les moyens de la franchir avec un budget conséquent de plus de trente millions d’euros, un casting prestigieux, des décors grandioses et des costumes luxueux.

Le film est très fidèle au livre, même si les puristes relèveront plusieurs libertés pas toujours très utiles : pourquoi diable les avoir braqués dès la première scène du film, avec un plan hideux, en présentant un jeune Valjean travaillant à Paris à la démolition de la Bastille – alors qu’il avait déjà vingt-sept ans et qu’il travaillait comme émondeur dans la Brie ? pourquoi avoir donné une telle importance à la mère de Javert, tireuse de cartes, et avoir inventé à Javert une enfance marseillaise ? pourquoi avoir modifié la mort de Gavroche ? et avoir gommé celle de Jean Valjean ?

Heureusement, ces Misérables n’ont pas manqué les plus grands moments du livre, ceux grâce auxquels il occupe cette place presqu’unique au panthéon des lettres : les chandeliers de monseigneur Myriel, la pièce de quarante sous du rémouleur, le sauvetage de Fauchelevent écrasé sous sa charrette, la décadence de Fantine, la rencontre de Valjean et de Cosette, le sacrifice d’Éponine, la poursuite finale dans les égouts… Chacun de ses épisodes, romanesque en diable, émouvrait les pierres et touche en plein cœur le plus a-romantique (j’ai appris le mot et découvert le drapeau correspondant samedi à la Gay Pride) des spectateurs. Pour moi, ce sont les chandeliers de Mgr Myriel qui me touchent au tréfonds, la générosité christique de cet homme d’église – interprété en 1982 dans son tout dernier rôle par l’inoubliable Louis Seigner – et le lent retournement du bagnard que cet épisode métamorphosera à jamais. Cette fois-ci, c’est Éponine qui m’a profondément touchée, peut-être parce qu’elle était jouée avec une profonde candeur et une grande modernité par la ravissante Marie Colomb (Tout va super, La Voie royale, As bestas, Laetitia).

Le problème de ces Misérables-ci est de vouloir faire tenir la totalité de ces épisodes, dans un film qui se veut irréprochable. Il y parvient d’ailleurs en moins de trois heures sans que cette durée obèse soit jamais pesante. Mais à force de vouloir scolairement cocher toutes les cases, Les Misérables s’interdit toute originalité. C’est de la belle ouvrage, incontestablement, qui pourra légitimement avoir le même succès que ceux, enviables, des Trois Mousquetaires ou du Comte de Monte-Cristo. Mais pas une œuvre cinématographique inoubliable.

La bande-annonce

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *