La Dernière Patiente ★☆☆☆

Judith (Anouk Grinberg) fait ses cartons. Elle ferme son cabinet médical, situé au 23e étage d’une tour de banlieue à Nancy, quitte l’appartement qui le jouxtait et prend sa retraite. C’est précisément le jour où sonne à sa porte Aïda (Luàna Bajrami), une jeune femme enceinte de huit mois sous l’emprise d’un compagnon violent (Félix Lefebvre).

Belle affiche, beau sujet… et au final cruelle déception ! Jetez un œil à la bande-annonce : elle vous dévoilera déjà tout le film en vous racontant comment Judith, Tatie Danielle cachant sous ses airs revêches un grand cœur, va prendre sous son aile Aïda, va prendre conscience de la menace que fait peser sur elle son compagnon et va l’aider à accoucher à son domicile. Je ne spoile rien ! Tout est déjà dans la bande-annonce.

Mais la déception ne vient pas seulement de cette bande-annonce divulgâcheuse. Elle vient surtout d’Anouk Grinberg, qu’on avait découverte il y a près de quarante ans devant la caméra de Bertrand Blier et dont on a appris depuis quelle relation toxique elle a vécue avec son mentor. Après une longue éclipse, la soixantaine fièrement revendiquée, on l’a vue dans des seconds rôles dans des films aussi réussis que La Nuit du 12 et L’Innocent.

Elle est en tête d’affiche de ce premier film. Le problème est qu’elle y joue une caricature d’elle-même, une femme acerbe et de peu de mots, murée dans ses silences et dans sa douleur. Pendant dix minutes, on est surpris et admiratif. Au bout d’un quart d’heure, ce jeu monotone devient vite horripilant. C’est d’autant plus dommage que son personnage envahissant éclipse ceux interprétés par ses excellents acolytes, Luàna Barjami et Felix Lefebvre.

Quant au scénario, qui a l’élégance de tenir en une heure vingt à peine, il accumule les incohérences au risque de perdre toute crédibilité.

La bande-annonce

La Frappe ★★☆☆

Enzo et sa soeur Carla ont eu une enfance cabossée. Alors qu’ils entrent péniblement dans la vie adulte, qu’Enzo a une petite amie, que Carla entre à la fac, leur père (Bastien Bouillon) sort de prison. Enzo l’accueille à bras ouverts ; Carlo au contraire refuse de le revoir. Un passé longtemps tu ressurgit.

La Frappe traite d’un sujet douloureux, que la bande-annonce divulgâche malheureusement, alors que le film ne le révèle que progressivement : quel héritage un père abusif laisse-t-il à ses enfants ? Enzo, trop tôt sevré de l’amour de ses parents, est en demande. Sa sœur, plus lucide que lui, sait ce que ce manque cache. La violence se transmet et Enzo en fera la douloureuse expérience.

Le sujet est servi par une interprétation hors pair. Bastien Bouillon fait ici la démonstration de la richesse de son talent : il excelle non seulement dans les rôles de gentil gars (comme on le verra la semaine prochaine dans Histoires de la nuit par exemple) mais sait aussi déployer un jeu ambigu dans les rôles de sale type comme ici. Il est accompagné de deux révélations. Bravo à la directrice de casting pour avoir déniché Diego Murcia et Romane Fringelli, pépites de talent brut.

Hélas ces deux qualités là sont pénalisées par deux défauts rédhibitoires. Le premier est une caméra qui a décidé à tout prix de filmer les corps au plus près. Au risque de la myopie. Le premier plan, à fleur de peau, annonce la couleur. La suite est à l’avenant. Conséquence : le spectateur passe le film à reculer dans son siège et à régler ses lunettes de vieux presbyte.

Autre défaut : le tempo trop mou d’un film qui ne dure qu’une heure quarante cinq mais qui semble pourtant bien long faute de rebondissements.

La bande-annonce

Salvation ★★★☆

De nos jours peut-être, au fin fond de l’Anatolie, deux clans s’affrontent. Les Hazaran regroupés autour d’un piton rocheux ont, à la demande de l’État turc, participé à la lutte contre les « terroristes » et s’estiment bien mal payés en retour. Car les Bezari, qui possèdent les champs mis en valeur plus bas dans la vallée par les Hazaran, souhaitent les en expulser. Le leader des Hazaran, le cheikh Ferit, redoute l’escalade et appelle ses partisans à la modération ; mais le propre frère du cheikh, hanté par d’inquiétantes visions nocturnes, fomente une révolte.

Il y a trois ans était sorti en France, après sa projection à Cannes l’année précédente dans la section Un certain regard, Burning Days du turc Emin Alper. Ce polar poisseux ne m’avait qu’à moitié convaincu. En voyant la bande annonce de Salvation, j’ai eu l’impression que son réalisateur avait tourné le même film : mêmes décors anatoliens austères et impressionnants, même ambiance étouffante, mêmes enjeux…

Pour autant, s’il a le même parfum (et si donc il faut vivement le recommander à ceux qui ont vu et aimé Burning Days), Salvation m’a semblé beaucoup plus intéressant. Raison pour le recommander à tous ceux qui n’ont pas vu Burning Days…. et à ceux qui l’ont vu et qui ne l’ont pas aimé. Bref….

Salvation en effet ne se limite pas à évoquer la Turquie et ses âpres guerres de clans (le scénario est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée dans le sud-est du pays en 2009). Il touche à l’universel. Il rappelle les tragédies grecques – un comble pour un film turc ! Il évoque comment naît une révolte puis une guerre causée par des hommes qu’aveuglent la peur et la superstition.

Et il y réussit parfaitement. Salvation prend le temps – il dure deux heures – de laisser monter la tension. Quasiment sans sortir du village – le film aurait, selon moi, eu plus de puissance encore si, comme dans Le Rivage des Syrtes, il n’avait jamais montré les Bezari et les avait seulement décrits comme une menace lointaine et peut-être fantasmée – il accumule au fur et à mesure toutes les pièces menant l’intrigue à sa conclusion inéluctable.

Une scène m’a particulièrement impressionné. Elle se situe aux deux tiers du film environ (attention spoiler). Elle montre comment le cheikh Ferit perd le pouvoir et comment son frère Mesut le lui prend. Tout se joue en une seule séquence pendant laquelle l’autorité du cheikh ploie tandis que celle de son frère croît en jouant sur les peurs et les haines de ses coreligionnaires.

Comment le film aurait-il dû se finir ? Certes, sa dernière image est marquante voire inoubliable. Mais je me demande si Salvation n’aurait pas eu plus de force encore s’il s’était arrêté cinq minutes plus tôt, à la fin de la harangue exaltée de Mesut.

La bande-annonce

Trois adieux ★★★☆

Marta (Alba Rohrwacher) est prof de sport dans un lycée romain ; Antonio (Elio Germano) est un chef qui vient d’ouvrir son restaurant. Marta et Antonio sont en couple depuis sept ans mais Antonio claque la porte après une bête dispute. Marta a du mal à encaisser la séparation. Sa santé s’en ressent.

Je me souviens du choc que j’ai ressenti devant Ma vie sans moi et The Secret Life of Words, les deux films, tournés avec Sarah Polley, qui ont lancé la carrière d’Isabel Coixet, une jeune réalisatrice espagnole hyperdouée. Les hasards de la vie m’ont conduit via son compagnon, l’Américain Reed Brody, à la rencontrer et même, privilège rare, à jouer un petit rôle dans sa dernière série, Quelqu’un devrait interdire les dimanches après-midi.

Aussi n’aurais-je raté pour rien au monde l’avant-première de son dernier film. Isabel et Reed étaient là et Isabel a présenté le film avec l’ironie et l’intelligence mordantes qui la caractérisent, loin des formules embarrassées dont la plupart des producteurs nous infligent dans ce genre d’exercices.

Trois adieux est l’adaptation du tout dernier recueil de nouvelles de l’écrivaine sarde Michela Murgia. Le cancer du rein qui l’a emportée à l’été 2023 l’avait empêchée de voir sa publication. Le recueil s’intitulait Tre Ciotole, ce qui je crois signifie littéralement « trois bols ». Isabel Coixet a choisi un autre titre pour la version internationale de son film. « Trois adieux » évoque les trois étapes du détachement progressif de Marta.

Isabel Coixet était menacée par un écueil : celui de filmer Rome – qui l’a déjà été si souvent par d’immenses réalisateurs (Fellini, Scola, Moretti, Sorrentino…) – comme une carte postale avec ses passages obligés devant le Colisée et la Piazza Navona. Elle l’évite en s’attachant à des détails : une statue de madone enchâssée dans un mur, un vieux barista penché sur sa Cimbali…

Si Ma vie sans toi, qui racontait une histoire similaire, était dramatique et poignant, Trois adieux est plus apaisé. C’est un film léger, gracieux, zen oserais-je dire. La responsabilité en revient à Alba Rohrwacher, qui décidément est l’une des actrices les plus convaincantes du moment. Elle réussit à être en même temps grave et légère. Elio Germano (Berlinguer, la grande ambition, Suburra, Alaska, America Latina…) sexy en diable, lui donne la réplique et n’a pas un rôle facile. Un coup de chapeau aux seconds rôles, avec le seul regret de les voir trop peu : Galatea Bellugi, dont on avait déjà noté dans Cinque Secondi que l’italien était son autre langue maternelle, et Francesco Carril.

La bande-annonce