Her Private Hell ☆☆☆☆

Dans Tokyo, noyé dans la nuit et dans la brume, Elle (Sophie Thatcher qui jouait la poupée mécanique de Companion) retrouve dans l’immense suite de l’hôtel où elle est logée Hunter (Kristine Froseth), avec qui elle s’apprête à tourner un film, et Dominique (Havana Rose Liu), la nouvelle compagne du père d’Elle, Johnny Thunders (Dougray Scott). Les trois femmes se rapprochent et se racontent l’histoire de l’Homme de cuir, une figure démoniaque qui hante la ville et assassine sauvagement de jeunes femmes. Leur histoire déborde la réalité et croise celle d’un soldat américain, Private K (Charles Melton sexy en diable), qui parcourt lui aussi la ville à la recherche de sa fille.

Nicolas Winding Refn est de retour. L’immense réalisateur de Drive, Only God Forgives, The Neon Demon n’avait plus tourné pour le cinéma depuis dix ans. Il a raconté à Cannes – où Her Private Hell était projeté hors compétition – avoir frôlé la mort en 2023. Il est devenu après cette expérience de mort imminente un autre homme, fermement décidé à ne plus perdre son temps et à laisser libre cours à sa créativité.

Hélas, le résultat, que The Neon Demon laissait déjà augurer, est du grand n’importe quoi, camp (un nouveau mot pour moi !), futuriste, sophistiqué, hyperstylisé. Winding Refn est obsédé par l’image et lui sacrifie son scénario. Peu lui importe de paumer ses spectateurs du moment qu’il leur en met plein la vue avec des images qui empruntent à tous les genres.

Her Private Hell convoque Bernard Hermann pour la musique symphonique striée de sombres éclats d’électro-pop, le giallo sanguinolent d’Argento et de Bava, l’esthétique futuriste d’un Bertrand Mandico avec les maquillages kitsch des actrices, les corps bodybuildé des acteurs, les cuirs fétichistes des uns et des autres, les jeux de masques chers à Brian De Palma, les amours saphiques et les ambiances tordues de David Lynch, la S.-F. façon Flash Gordon…. Programme ambitieux et alléchant !

Hélas, rien ne marche dans ce déballage prétentieux sans queue ni tête. Les plus indulgents seront hypnotisés ; les plus nombreux, dont je fus hélas, ont sombré dès les premières minutes dans un profond ennui dont rien ne les aura fait se réveiller sinon le claquement des fauteuils de leurs voisins qui quittèrent la salle en cours de route.

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Digger ★★★☆

« Digger » (le creuseur) Rockwell est un milliardaire misanthrope enrichi par l’exploitation du pétrole, qui vit retranché dans un immense manoir avec une armée de collaborateurs qui l’entoure et Maggie, sa chatte, âgée et subclaquante. Digger possède des puits de pétrole partout dans le monde. L’un d’eux au Groenland, détruit par une explosion, a causé la dérive vers l’Europe d’un immense iceberg qui menace d’y provoquer un tsunami. Digger se rapproche du président américain pour décider de la réaction appropriée.

Alejandro Iñárritu est sans doute l’un des plus grands réalisateurs de son temps. Il a remporté deux fois (de suite !) l’Oscar du meilleur réalisateur : en 2014 avec Birdman et en 2015 avec The Revenant. On lui doit aussi Amours chiennes (2000), 21 Grammes (2003) et Babel (2006). Son précédent film, Bardo (2022), n’était pas sorti en France. Digger marque son grand retour onze ans après The Revenant.

Digger est une sacrée claque. Une claque désagréable qui m’a spontanément déplu, mais que j’ai tendance à réévaluer depuis que j’y réfléchis. J’étais sur le point d’affirmer péremptoirement que Tom Cruise, prêt à tout pour obtenir enfin l’Oscar qu’il n’a jamais eu, en faisait trop. J’allais aussi reprocher à Iñárritu, d’être en roue libre, aux manettes d’une farce apocalyptique trop longue, qui louche à la fois du côté de Citizen Kane, de Docteur Folamour et de Don’t Look Up qui ne se refuse aucune outrance.

Mais ces critiques me semblent tout bien considéré bien mesquines. Digger est un film sacrément ambitieux, à mille lieues au-dessus du tout-venant cinématographique. Il rassemble quelques uns des plus grands acteurs du moment : Tom Cruise qui, comme il l’avait déjà fait dans Magnolia, ose briser son image ultra-lisse, John Goodman, amaigri et méconnaissable, Riz Ahmed, Sandra Hüller, Jesse Plemons… Ses décors, notamment le manoir de Digger, mélange vertigineux de ranch texan et de palais arabe ultra-kitsch, sont à couper le souffle. Digger contient quelques scènes d’anthologie, notamment le discours fleuve du héros devant une assemblée (le Parlement européen ? le Bundestag et sa coupole post-moderne ?) où répondant aux parlementaires qui lui reprochent de détruire la planète, ils renvoient la responsabilité du dérèglement climatique aux consommateurs européens gloutons qui n’ont pas su renoncer à un mode de vie énergétivore.

Quant au scénario en quatre actes, les critiques nous disent, sans le dévoiler, qu’il contient un twist. Je ne crois pas que ce soit le mot exact. Toujours est-il que, ce qu’on y apprend au bout d’une trentaine de minutes donne à l’histoire une dimension inattendue. Le vrai twist, c’est celui du tout dernier plan, glaçant. Mais n’était-il pas attendu et prévisible ?

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Mémoire de fille ★★☆☆

Nous sommes en 1958. Annie Duchesne (Tess Barthélémy mélange étonnant d’Isabelle Adjani jeune, de Stacy Martin et d’Adèle Haenel, dont il serait mesquin de lui reprocher d’être la « fille de ») a dix-sept ans « et demi ». La jeune fille, passionnée de littérature, vive et intelligente mais encore immature, n’aspire qu’à une chose : quitter son village, sa chambre d’adolescente située au-dessus du café épicerie de ses parents très frustes, fuir le provincialisme qui l’étouffe, découvrir la vie et devenir un « sujet libre ». Un poste de monitrice dans une colonie de vacances lui en fournit l’occasion. Elle y découvre la sororité pas toujours bienveillante de ses consœurs. Elle y découvre surtout les garçons, notamment H. (Victor Bonnel abonné aux rôles de gouape), le moniteur-chef qui aura tôt fait d’abuser de sa naïveté.

La sortie de ce film cette semaine coïncide avec celle, une semaine plus tôt, du documentaire Ecrire la vie, chroniqué hier sur ce blog. Deux jours de suite à parler d’Annie Ernaux, c’est sans doute trop pour ceux que cette autrice horripile. Une critique croisée des deux films aurait pu faire l’affaire. Mais c’est bien le moins aussi pour un(e) prix Nobel français de littérature (la seule à ce jour).

Mémoire de fille est un de ses « récits » – terme qu’elle préfère à celui de roman ou d’ego-roman – les plus marquants. Il explore un thème sur lequel #MeToo a jeté une lumière nécessaire : l’emprise. Il s’agit moins d’analyser l’emprise telle qu’elle se déploie au sein d’un couple constitué, qui est le sujet de plusieurs films récents parmi lesquels, pas plus tard que la quinzaine dernière Si tu penses bien, Élise sous emprise ou Mon roi, que le mécanisme dont peuvent être victimes de très jeunes filles influençables. L’exemple le plus pathologique en est l’ignoble Matzneff, héros toxique du glaçant Consentement.

On imagine volontiers l’impact de ce livre sur Judith Godrèche, dont on connaît l’histoire personnelle : enfant-star, elle est tombée à quatorze ans sous l’emprise du réalisateur qui l’a révélée. Passée derrière la caméra, elle dirige ici Tess Barthélemy, sa propre fille, ajoutant une dimension personnelle à ce récit déjà lourd de réminiscences.

Le livre d’Annie Ernaux, outre son écriture « plate » qui constitue, on le sait, la marque de fabrique du prix Nobel, avait une grande qualité : il entourait la perte de la virginité de son héroïne de beaucoup d’ambiguïté. S’agissait-il d’un viol ? ou bien d’une relation librement consentie par une adolescente éperdument romantique, qui s’avérait à l’expérience terriblement décevante par la faute de la veulerie de son amant, macho et brutal ? Le film est beaucoup moins subtil, même si l’interprétation très riche de Tess Barthélemy souligne que la passion d’Annie n’a rien de simple (!). Ici, le procès est jugé avant d’être instruit : il s’agit évidemment d’un viol dont le garçon est le coupable et la fille la victime.

Autre défaut, cette fois-ci consubstantiel du livre auquel le film est globalement très fidèle (même s’il escamote l’ultime étape du récit à Londres) : autant l’épisode de la colonie de vacances est intéressant, autant ce qui le suit, le retour d’Annie chez elle à Yvetot puis sa première année à Rouen, son stress post- traumatique, son aménorrhée et sa patiente anabase, est plus laborieux et moins intéressant.

Enfin on se serait bien passé du prologue et de l’épilogue où une vraie-fausse Annie Ernaux désormais octogénaire, interprétée par Valérie Dréville qui pousse le souci de la ressemblance un peu trop loin, va présenter son livre à Rouen. Là encore, le souci de coller au livre, qui, comme souvent chez Annie Ernaux, multiplie les mises en abyme et les développements réflexifs, et d’adresser un hommage trop révérencieux à son illustre autrice, s’avère maladroit.

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Écrire la vie : Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens ★★☆☆

La documentariste Claire Simon est allée à la rencontre de lycéens et de lycéennes de France métropolitaine et d’outre-mer pour filmer des classes HLD (Humanités, littérature et philosophie) où les livres d’Annie Ernaux sont étudiés.

Projeté à la Mostra de Venise en septembre 2025, son documentaire a été diffusé par France 5 avant de sortir en salles. Etrange chronologie inversée des médias (la « chronologie des médias » fait obligation aux films projetés en salles d’attendre un certain temps avant d’être diffusés à la télévision ou sur des plateformes) qui connaît de plus en plus d’exceptions.

Claire Simon est septuagénaire. Elle tourne depuis un demi-siècle. On l’a découverte en 1992 avec Récréations, un documentaire où elle filmait avec une rare justesse la cour de récréation d’une école maternelle, ses écoliers, ses drames minuscules, ses lois tacites. Depuis plus de trente ans, on lui est fidèle : Les Bureaux de Dieu en 2008 sur les antennes du Planning familial, Le Bois dont les rêves sont faits en 2015 sur le bois de Vincennes et la faune bigarrée qui le fréquente, Le Concours en 2016 sur le recrutement des élèves de la Femis, Premières solitudes en 2018 sur le ressenti de lycéens avant de plonger dans l’âge adulte, Le Fils de l’épicière, le Maire, le Village et le Monde en 2021 sur la création à Lussas en Ardèche de Tënk, une plate-forme alternative de vidéos documentaires à la demande, Notre corps en 2023 sur le corps des patientes d’un hôpital de l’Est parisien, Apprendre en 2024 sur une école maternelle de la banlieue rouge… L’énumération est longue mais témoigne d’une constante : l’engagement militant d’une documentariste à « filmer la vie »

Filmer la vie, écrire la vie. On comprend aisément ce qui a rapproché Claire Simon d’Annie Ernaux – même si les deux artistes ne jouent pas dans la même catégorie, la première peinant à sortir de l’anonymat, la seconde auréolée de la gloire immortelle d’un prix Nobel de littérature, de l’adoration que lui vouent les militants d’extrême-gauche depuis qu’elle n’a pas hésité à manifester son soutien à LFI et de la détestation symétrique que lui portent désormais tous les anti-Mélenchon.

Ecrire la vie se regarde à deux niveaux. D’un côté l’œuvre d’Annie Ernaux proprement dite, découverte dans les années 80, grâce au prix Renaudot décerné en 1984 à La Place, son quatrième roman, grâce à la polémique provoquée par Passion simple en 1992. Le documentaire est l’occasion de la revisiter, de se souvenir de l’émotion ressentie à sa lecture. « Ecriture plate », « transfuge de classe », « venger sa race », « autosociobiographie », tout y passe… Les grands thèmes de ses « récits » sont évoqués sans tomber dans l’exposé fastidieux ou la récapitulation wikipediesque.

Mais Ecrire la vie s’enrichit d’un second niveau : l’œuvre d’Annie Ernaux y est revisitée par les lycéens qui la lisent. Les lycéens sont surtout en fait des lycéennes. Signe que les filles sont plus nombreuses que les garçons en classe littéraire ? qu’elles lisent plus ? ou que l’œuvre d’Annie Ernaux les touche plus ? La sociologie de la littérature a établi que deux lecteurs sur trois d’Annie Ernaux sont des femmes, trentenaires ou quadragénaires, enseignantes ou chercheuses, transfuges de classe elles-mêmes.

Ce qu’elles expriment, parfois avec maladresse, toujours avec sincérité, est profondément touchant. Leur lecture est souvent d’une grande intelligence. Les livres suscitent des débats. Le plus passionnant est celui autour de la défloration d’Annie racontée dans Mémoire de fille : viol ou pas ? On est dans la zone grise que l’ère #MeToo voudrait à tout prix délimiter alors qu’elle reste tellement subjective.

On aimerait croire que ces livres résonnent avec leur propre vie. Est-ce le cas ? Sans doute le sujet était-il trop intime pour être discuté ; mais on brûlerait de savoir si leur première fois résonne avec celle, traumatisante, vécue par Annie lorsqu’elle était monitrice de colonie de vacances à Sées, dans l’Orne, en 1958. L’avortement clandestin qu’elle raconte dans L’Evénement est un traumatisme qu’aucune jeune fille aujourd’hui ne devrait plus jamais vivre. Quant au déclassement, l’école républicaine les en a pour l’instant protégées, même si une lycéenne maligne souligne que la sape, la marque, la mode constituent des marqueurs très fins qui ont vite fait de classer chacun.

Une dernière remarque : à l’heure où il est de bon ton, classement Pisa à l’appui, de déplorer la baisse de niveau des écoliers français, voir des lycéens se saisir de ces livres, les lire, les analyser, avec autant d’intelligence et de sensibilité, a de quoi remonter le moral des parents les plus démobilisés et des profs les plus aigris.

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