
Fini de rire ! se présente comme une enquête sur la censure grandissante dont les humoristes du service public font l’objet depuis une vingtaine d’années. À travers les témoignages de plusieurs d’entre eux (Guillaume Meurice, Florence Mendez, Thomas VDB, Audrey Vernon, Bruno Gaccio…) qui ont été poussés à la porte, Fini de rire ! fait le procès des puissants (Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Vincent Bolloré et leurs séides, Delphine Ernotte, Sibyle Veil et Maxime Saada) qui n’apprécient guère d’être moqués et créent lentement un climat de méfiance généralisée où leurs subordonnés, anticipant leurs exigences, se montrent de plus en plus frileux.
On ne peut, bien entendu, qu’être d’accord avec l’esprit de ce documentaire qui, bizarrement, n’invoque que brièvement l’esprit Charlie mais aurait pu tout aussi bien revendiquer sa filiation. « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur », écrivait Beaumarchais et rappelle chaque matin la une du Figaro. Le bouffon – dessiné sur l’affiche du film et auquel Guillaume Meurice s’identifie – est un personnage essentiel à toute société qui veut éviter la tyrannie. Comme le dit fort bien Adrien Dénouette, auteur de Nik ta race: une histoire du rire en France, on ne peut exiger de lui d’être responsable et encore moins respectueux ou loyal (la « déloyauté » étant précisément le motif invoqué au licenciement pour faute grave de Guillaume Meurice de France Inter).
Le sujet est d’importance. Il percute une crise de la tolérance et du débat, une polarisation inquiétante de l’arène politique hystérisée par les deux extrémismes de droite et de gauche, un campisme qui aujourd’hui ne tolère plus la contradiction et encore moins la dérision. On refuse d’autant plus aux humoristes leurs saillies irrespectueuses qu’on les accuse de défendre une idéologie honnie.
Pour salvateur qu’il soit, Fini de rire ! n’en soulève pas moins plusieurs problèmes.
Le premier est le pedigree de son réalisateur, Jean-Baptiste Rivoire, qui a été démissionné de Canal + en 2021 et qui a créé le site d’enquête Off Investigation qui a produit ce documentaire. Son statut en est du coup biaisé. Il est plus difficile pour Envie de rire ! de prétendre être une enquête indépendante et objective et de ne pas se voir reprocher d’être le canal (!) d’un règlement de comptes. D’ailleurs, le documentaire souffre de ce parti pris partisan, qui ne donne jamais la parole à la défense.
Le deuxième est de mettre dans le même sac Canal, éditeur privé de services audiovisuels, et France Télévisions, entreprise publique. Certes, les deux sont soumis aux mêmes obligations de pluralisme et d’honnêteté. Mais, les obligations qui pèsent sur le groupe public, soumis au principe de neutralité, sont plus fortes que celles auxquelles est soumis le groupe privé Canal.
Le troisième est de se présenter comme une défense de l’humour politique alors que Fini de rire ! ne parle que des humoristes de gauche. Tout se passe dans le monde de Fini de rire ! comme si les seuls humoristes existants étaient les anti-sarkozystes et les anti-macronistes victimes de la censure. Pas un mot sur Gaspard Proust, sur Franjo ou sur Sophia Aram dont on ne sache pas qu’ils soient interdits d’antenne. Le documentaire aurait été plus honnête s’il s’était présenté pour ce qu’il est : un procès à charge contre la droitisation de l’audiovisuel public et privé. Ainsi présenté, il aurait appelé logiquement en retour une contradiction sur la domination culturelle de la gauche dans les médias.
Quatrième et dernier problème : le combat pour la liberté d’expression, ô combien louable et nécessaire, se discrédite s’il devient l’arme d’un seul camp. On peut – et on doit – défendre la liberté d’expression des humoristes de gauche ou d’extrême gauche ; mais on peut – et on doit aussi – défendre celle des journalistes de droite ou d’extrême droite – dès lors bien sûr qu’ils n’enfreignent pas les lois de la République pénalisant par exemple le racisme ou l’antisémitisme. Il est paradoxal, me semble-t-il, de défendre à tout crin Guillaume Meurice ou Charline Vanhoenacker et de faire grève contre Charles Sapin.